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Alléluia1

Il y a quelques années, dans Calvaire, Fabrice du Welz mettait déjà en scène Laurent Lucas. Celui-ci, dans le rôle d’un chanteur pour maisons de retraite, tombait entre les mains de Jackie Berroyer dans une petite auberge perdue de l’est de la France. Étrangement, il y était confondu avec Gloria, la femme disparue de son tortionnaire, non seulement par ce dernier, mais encore par tout le village en plein delirium tremens. Dans Alléluia, l’héroïne incarnée par Lola Dueñas s’appelle Gloria, comme si le réalisateur rendait hommage à cette femme absente, inconnue, qui rendait folle à lier toute une communauté d’hommes et provoquait indirectement le calvaire de Laurent Lucas. En face d’elle, Laurent Lucas endosse une nouvelle fois le rôle titre masculin. Michel rencontre Gloria via un site internet et l’invite à déjeuner. Les choses vont bon train et leur affaire se poursuit sous la couette. Gloria tombe complètement sous le charme de cet homme élégant, intelligent et charmeur. Sauf que Michel gagne sa vie en arnaquant les femmes entre-deux-âges qu’il séduit, disparaissant dès qu’il leur a extorqué de l’argent, en s’inventant une vie au passage pour étayer ses besoins de cash. Il s’enfuit après l’amour, comme Gloria quittait le personnage de Jackie Berroyer après une vie de couple éphémère, dans Calvaire. Mais Gloria ne va pas le laisser faire, parce qu’elle est amoureuse. Et Gloria est capable de tout et de n’importe quoi par amour.

Pour la première fois, Fabrice du Welz met en scène une relation amoureuse totale. Calvaire commençait sur un amour perdu, Vinyan traitait de l’amour parental absolu (jusqu’à la folie). Alléluia filme un véritable amour, certes insolite, doté d’étranges excroissances, grotesque et meurtrier, mais une passion tout de même, furieuse, délirante, exclusive et dévorante. Librement inspiré de l’affaire des tueurs des petites annonces (les Lonely Hearts Killers), Martha Beck et Raymond Fernandez, ayant sévi aux USA entre 1947 et 1949, et notamment du film The Honeymoon Killers de Leonard Kastle, le troisième long-métrage de Du Welz s’inscrit très exactement dans la continuité de son cinéma. Le réalisateur ose tout, ne s’encombre de rien, ne craint jamais d’aller jusqu’au bout de son idée. On se souvient de Laurent Lucas finissant par assumer sa « transformation » en Gloria dans Calvaire, acceptant d’avouer son « amour » pour un villageois joué par Philippe Nahon ; on ne sera pas surpris de constater que les amants d’Alléluia sont incapables de mettre un coup d’arrêt à leur épopée sanglante, qu’une fois la locomotive lancée sur les rails, plus rien ne peut la stopper.

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En quatre chapitres, portant chacun le nom d’une victime de Michel, le récit traverse les territoires du polar, de la comédie dramatique, du film d’horreur et du portrait psychologique, passant de l’un à l’autre avec enthousiasme, aisance et tentation heureuse du Grand-Guignol (la chansonnette poussée par Gloria avant un geste bien gore). Le réalisateur ne fait pas seulement la démonstration de sa maîtrise des outils de mise en scène, il édifie progressivement un art spécifique de la narration qui colle très précisément aux psychologies ambiguës de ses protagonistes. La caméra filme très près des corps, le montage est d’une précision étonnante, la photo est poisseuse et organique, presque suintante. Fabrice du Welz compose des plans d’une géométrie plastique indiscutable – ainsi cette image dans laquelle un meurtre au premier plan est mis en parallèle avec la prostration d’un autre personnage dans l’arrière-plan, les deux espaces du cadre séparés par une bougie tranchant l’obscurité ambiante.

Mettant un nouveau personnage de femme à l’honneur après Emmanuelle Béart dans Vinyan, le réalisateur s’amuse du caractère extrêmement ambivalent de Gloria et insiste avec une certaine euphorie sur ses crises de folie furieuse, qui la replacent immédiatement dans la position du protagoniste dominant dans le couple. Face à elle, Michel est un monstre de subtilité, dont on hésite jusqu’à la fin à déterminer le positionnement en regard des actes de sa compagne : est-il un faible type passif ou un cynique déguisé ? Le connaisseur de l’œuvre de Du Welz penchera plutôt vers la première solution, car ici encore, à l’instar de Calvaire surtout, la folie fonctionne comme une maladie qui contamine petit à petit les personnages et jusqu’au cadre lui-même. Le cinéma de Fabrice du Welz diffuse progressivement un art de la contagion, écho aux films de genre des années soixante-dix, qui fait un bien fou dans le paysage filmique horrifique plutôt aseptisé ces dernières années. Alors gloire à Gloria, gloire à Fabrice du Welz, et tant pis pour tous ceux qui vivent un calvaire devant ses films !

Eric Nuevo

 

Alléluia

France, Belgique

Réalisation : Fabrice du Welz

Scénario : Fabrice du Welz, Vincent Tavier

Photo : Manu Dacosse

Musique : Vincent Cahay

Interprétation : Lola Dueñas, Laurent Lucas, Héléna Noguerra…

1h30

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