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Certains s’en défendent parfois avec vigueur, mais le cinéma est un vecteur politique fort, même (et peut-être surtout) lorsqu’il raconte des histoires fictionnelles. Run explore toutes les étapes des symboliques du récit : débutant comme un pamphlet anarchiste (son personnage principal, appelé Run, assassine le Premier ministre de Côte d’Ivoire), il devient successivement un conte de fées fantaisiste (magie, apprentissage, rituels mystiques, personnages truculents), une dénonciation politique (la xénophobie des Jeunes Patriotes qui accusent les étrangers de voler le travail des Ivoiriens) et une quête de liberté – le tout dans un contexte tendu qui pourrait être celui du récent conflit politique en Côte d’Ivoire (même si Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ne sont jamais cités).

Ce premier long-métrage de fiction de Philippe Lacôte, natif d’Abidjan, après son documentaire Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire (2008), parvient par le biais d’un réel talent de conteur à concentrer vingt ans d’histoire de son pays dans la trajectoire d’un unique personnage qui, comme son nom l’indique, passe son temps à courir pour défendre sa liberté. Run passe d’une vie à l’autre avec l’urgence d’un animal acculé dans une impasse, sans pouvoir s’offrir le luxe de freiner pour prendre le temps de regarder derrière lui. Le passé collectif s’efface à mesure que meurent les secondes, et seule la mémoire individuelle surnage : de nombreux flashbacks renvoient aux différents chemins empruntés par Run, depuis son apprentissage de faiseur de pluie jusqu’aux circonstances qui l’amènent à tirer sur le Premier ministre. Le tout est de réussir à laisser le passé derrière soi, de ne pas se mirer dans un rétroviseur illusoire, d’embrasser un avenir incertain, sans pour autant nier la dimension cyclique de la temporalité. En commettant un assassinat politique, ou ce que l’on croit être tel, Run parvient à aplanir le ruban de Moebius qu’était devenue son existence après un premier acte manqué : jeune garçon, il s’est détourné de la violence en refusant d’exécuter son maître, laissant la place d’assassin et de faiseur de pluie à un autre. En finissant par tuer, il accomplit ainsi un acte doublement terminal : il met fin à son errance débutée enfant, et venge en même temps son honneur mis à mal autrefois par celui le Premier ministre.

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Film fou et ambitieux, Run joue constamment de la perméabilité entre le politique et le mystique. Les images fantaisistes viennent rythmer ce récit d’apprentissage et d’émancipation : pluie torrentielle brusque qui ponctue l’exécution du maître, scène rituelle fantasmée autour d’une mare boueuse, étoiles qui se décrochent du ciel ou nuée de sauterelles recouvrant le paysage. Mais cette imagerie magique est constamment pondérée par le pragmatisme idéologique rencontré par Run, lorsque, fuyant des agresseurs, il s’immisce dans un meeting des Jeunes Patriotes (affiliés, dans la réalité, à Laurent Gbagbo) dont l’un des leitmotive consiste à accuser les étrangers de voler le travail des Ivoiriens – nombre d’entre eux portent un T-shirt estampillé « Ivoirité » – et que ces Jeunes Patriotes se trouvent profiter de leur position au sein du système pour organiser un racket des commerçants. Le déguisement qu’endosse Run afin de pouvoir se rapprocher du Premier ministre sans attiser les soupçons renverse tous les présupposés de ce pragmatisme à tendance capitaliste (faire de l’argent et flamber) : la figure du fou, partie d’une réalité urbaine et culturelle, est une figure de l’invisible, car le fou est celui auquel on ne fait pas attention, auquel on ne demande pas même ses papiers. Le fou est absent tout en étant présent. Il ne possède rien et ne demande rien. Il reste aussi très discret, quand les membres des Jeunes Patriotes se font remarquer par leurs slogans, leurs chansons et leurs danses, ainsi que par leur apparence clinquante. Le fou et le coureur ont ceci en commun qu’ils disparaissent à la vue des autres, qu’ils s’effacent au milieu de la saturation urbaine des corps et de l’indifférence collective.

L’extraordinaire personnage de Gladys la mangeuse, que l’on croirait tout droit tiré d’un conte d’Andersen ou de Grimm, et qui n’aurait pas détonné dans un film de Tim Burton, incarne toutes les contradictions et les tiraillements de ce pays. Gladys prend Run sous son aile pour qu’il l’aide dans ses déplacements à travers les villes. Son spectacle est à la fois très simple et tout à fait obscène : Gladys la mangeuse ne fait que manger. Elle engloutit, en public, des quantités herculéennes de nourriture, à pleines mains, gagnant sa croûte en remplissant son estomac. Ce corps éléphantesque de glouton, grotesque et difforme,  renvoie une image d’opulence à une population qui s’en amuse alors que, peut-être, elle ne mange pas tous les jours à sa fin. La pesanteur de ses mouvements rappelle l’inertie du peuple qui traîne sa masse incertaine vers un avenir limité au seul lendemain. Bientôt, Gladys transforme inconsciemment son spectacle en manifeste : face à une assiette d’une taille ridiculement petite, en regard des marmites qu’elle a ingurgitées jusque là, elle échoue à consommer plus d’une poignée de nourriture, comme si celle-ci avait été lestée magiquement. Le symbole d’un pays – d’un continent – qui ne peut plus rien avaler, qui, en période de crise, a l’estomac noué.

Eric Nuevo

 

Run

Côte d’Ivoire, France

Réalisation et scénario : Philippe Lacôte

Photo : Daniel Miller

Musique : Sebastián Escoffet

Interprétation : Abdoul Karim Konaté, Isaach De Bankolé, Reine Sali Coulibaly, Alexandre Desane…

Distribution : Bac Films

1h42

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