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De novembre 2013 à mars 2014, le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa a posé sa caméra sur la place de l’Indépendance à Kiev, dite « Maïdan » (« maïdan » signifie simplement « place »), captant chaque étape de la contestation qui a amené à la démission du président Victor Ianoukovitch en février. Son documentaire était présenté hors-compétition à Cannes, le 21 mai, soit quatre jours avant l’élection présidentielle, dans un contexte absolument brûlant, alors que l’avenir de l’est de l’Ukraine n’est pas encore fixé – et que les médias français commencent, déjà, à laisser le sujet derrière eux. Il reste pourtant beaucoup à dire, et beaucoup à apprendre, moins sur les causes et les effets de la contestation populaire, que sur les motivations de ses participants, les mobiles infinis qui ont poussé les Ukrainiens à descendre dans la rue, à s’installer et à prendre littéralement possession de la place Maïdan, à choisir d’y rester coûte que coûte, au fil des semaines puis des mois, sans deviner que le mouvement pourrait durer si longtemps et aboutir à de tels résultats. Peut-être est-ce l’abnégation, la folie ou l’inconscience qui les ont poussés. Ou peut-être la conscience bouillante d’un besoin collectif de se protéger en tant que peuple agressé par ses élites – des enfants injustement punis par leurs parents et qui décident de se rebeller. Tout le sujet d’un documentaire comme celui-ci consiste justement à suivre l’évolution de ces enfants, s’affranchissant de l’emprise parentale pour devenir des adultes, embrassant leurs responsabilités de citoyens, refusant l’hégémonie de ceux que l’autorité et le pouvoir ont corrompus.

Sergei Loznitsa a choisi un procédé de mise en scène a priori extrêmement simpliste : il a posé sa caméra au milieu de la place, au milieu des gens, et s’est contenté de capter les développements de la vie à l’intérieur du cadre. Nous écrivons « a priori », car se limiter à constater cette astuce de mise en scène signifierait passer gravement à côté de l’essentiel : le fait que le regard du documentariste passe avant tout par le choix du placement de son œil/appareil. La caméra, fût-elle immobile, n’est jamais positionnée au hasard. Ce qu’elle filme, et l’angle pour lequel elle opte, déterminent déjà la direction du regard spectatoriel – et une partie du chemin pris par la pensée subjective de l’auteur, non pas pour contaminer celle du public, mais du moins pour lui proposer une direction à suivre.

Avec un sujet si délicat, duquel toute idéologie est absente (nous ne voyons ni n’entendons jamais les acteurs politiques s’exprimer, à l’exception du leader de l’opposition Vitali Klitschko ; le fameux discours de Ioulia Tymochenko n’est pas diffusé ; et le contexte n’est brièvement expliqué qu’au travers de rares cartons indiquant les évolutions principales du mouvement), c’est le choix du regard qui confère aux images leur potentiel politique : ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, c’est l’ensemble qui crée du sens. Dans l’un des rares plans d’ensemble du film, Loznitsa capte la place depuis les hauteurs, prise dans sa totalité, dominée par son monument central, en partie recouverte par une épaisse fumée ; fumée qui se dissipe graduellement, jusqu’à laisser surgir en contrebas les barricades, les montagnes de sacs et de poubelles, résidus d’une longue, très longue occupation. Le choix de positionner la caméra à cet endroit réaffirme le regard du cinéaste, prenant de la hauteur par rapport aux événements. À l’apparente et trompeuse normalité de l’arrière-plan (les bâtiments qui entourent Maïdan sont des hôtels et des immeubles de luxe) répond l’insolite écran de fumée, puis l’étrangeté des restes d’une vie nomade constamment improvisée.

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Ces plans-séquences peuvent donc être longs – souvent jusqu’à une dizaine de minutes – et ne rien raconter en apparence, mais ils travaillent à notre immersion progressive dans la dimension de la contestation, au cœur des faits et gestes des manifestants. Nous sommes intégrés à leur quotidien, donc à leur combat. Nous sommes avec eux – donc nous sommes un peu eux. La seule histoire est celle que racontent ces plans, au rythme des rares explications chronologiques qui nous sont apportées. Et cette histoire est fascinante. Pas de héros individuels ici, mais un collectif inidentifiable et anonyme. Pas de visages auquel se raccrocher pour la durée du film, mais des figures d’un instant, au mieux de quelques minutes. Dans les séquences finales, celles des cortèges funèbres, lorsque la foule célèbre les victimes de la contestation en scandant « Gloire aux héros ! » et en entonnant des chants populaires, nous fixons notre regard alternativement sur telle ou telle face. Cette femme qui pleure, par exemple : pas parce qu’elle aurait perdu des proches, mais parce que tous les manifestants de Maïdan ont laissé une part d’eux-mêmes à travers ces victimes, parce que les morts étaient membres d’une grande famille qui est le peuple.

L’accession à l’intérieur des plans se fait ainsi petit à petit. D’abord, nous voyons l’ensemble : le positionnement, les échelles de plan visibles, les mouvements. Puis, nous remarquons les corps, leurs gestes, leurs déplacements suivant une logique qui leur est propre. Certains plans sont dominés par le visuel – attaque des policiers ukrainiens, riposte des manifestants à coups de pavés lancés aveuglément, gaz lacrymogènes qui inondent le champ – et d’autres sont saturés par les sons, musique, discours, bruissements, murmures, cris et hurlements. Enfin, le temps passant, nous commençons à voir vraiment. À scruter les gens, leurs visages. À nous intéresser aux tenants et aboutissants de leur présence sur cette place. Et à nous interroger : qui est cet homme sur la gauche du cadre, qui va et vient, quelle est son histoire ? Qui est cette femme qui porte un plateau de denrées à ses camarades contestataires, depuis combien de temps est-elle là ? Quel avenir immédiat pour ce type qui toussote, sans doute touché par une salve lacrymogène, dont un membre de la Croix Rouge s’enquiert régulièrement de la santé ? Le temps nécessaire nous est offert pour commenter ces vies qui bourdonnent, ces voix qui chantent joyeusement, ces mains qui s’agitent. Nous apprenons à connaître doucement ces Ukrainiens. Nous soulignons des constantes : peu de femmes, peu de jeunes gens ; une répartition fordiste des efforts, entre ceux qui divertissent, ceux qui encouragent au micro (depuis une tribune toujours hors-champ), ceux qui aident, ceux qui combattent, ceux qui informent à travers appareils photo et caméras. Nous comprenons, enfin, que cette immense foire à ciel ouvert, ce marché citoyen de l’absurde, ce puzzle contestataire prend son sens lorsque toutes ces pièces disparates et uniques, réunies, dessinent en plan d’ensemble le tableau de la révolution.

Dans les premiers plans du film, le spectateur attentif peut entendre l’air de « La Marseillaise » joué en arrière-plan sonore. Ce passage aussi discret que bref nous rappelle à quel point la Révolution française, plus de deux siècles après, continue de marquer l’imaginaire des peuples européens – quand bien même nous, Français, à force de l’entendre citée partout, aurions tendance à oublier ce qu’elle signifie fondamentalement : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, leur droit à combattre la tyrannie de leurs dirigeants. Cette leçon est nécessaire. Cette succession de visages anonymes rend palpable l’idée de Révolution dans son essence (une accumulation d’individualités au profit du collectif). Et cette série de plans-séquences immobiles rappelle à quel point le temps de l’Histoire est immuable à très petite échelle, comme dénué de tout mouvement interne. À une époque où l’information va de plus en plus vite, où les faits accélèrent sans cesse et sont partagés dans le monde entier à la vitesse de l’éclair, le documentaire de Sergei Loznitsa produit un ralentissement bienvenu au cœur de la frénésie ambiante, le temps de nous offrir un espace et une temporalité de réflexion sur les événements de Kiev, sur notre passé révolutionnaire tellement évident que l’on finit par le virtualiser, et sur l’avenir des peuples qui reprend, heureusement, un peu de couleurs.

Eric Nuevo

 

Maïdan

Ukraine

Réalisation et scénario : Sergei Loznitsa

Photo : Serhiy Stefan Stetsenko, Sergei Loznitsa, Mykhailo Yelchev

Distribution : ARP

2h10

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