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Évacuons rapidement les questions purement administratives qui agitent la Croisette : oui, les frères Dardenne sont retour, trois ans après Le Gamin au vélo (reparti avec le Grand Prix) ; oui, ils sont en lice pour une inédite troisième Palme d’Or ; et oui, deux fois oui, ils pourraient très bien l’obtenir avec Deux jours, une nuit, tant le film leur ressemble et s’apparente à ce que l’on attend des Belges Brothers. Ceci étant dit, parlons du film et de son exceptionnelle teneur en émotion. Deux jours, une nuit serait comme un jus d’orange pressée dont on n’aurait gardé que la pulpe, un pur concentré de vitamines C à s’injecter directement dans le gosier. Marion Cotillard y culmine dans le rôle très corseté de Sandra, jeune employée d’une boîte de construction de panneaux solaires, de retour d’une dépression, et sur le point de perdre son boulot suite à un vote de ses collègues, organisé par la direction, sur le thème « c’est elle qu’on licencie ou ce sont vos primes qu’on vous sucre ». La consultation de vendredi l’a condamnée au chômage. Mais sa camarade Juliette est parvenue à convaincre le patron, Dumont, d’accepter un second tour du scrutin, aux premières heures lundi matin. Sous l’impulsion de son mari Manu, il ne reste plus à Sandra que deux jours et une nuit pour traquer quatorze de ses collègues qui ont choisi l’option du licenciement, et essayer d’inverser leur décision. A priori, c’est elle contre eux, et ça joue serré. Mais ne devrait-ce pas être plutôt elle avec eux ?

Si la solidarité s’exerce au sein de la petite communauté familiale, quand même ses enfants participent à l’effort collectif autour de Sandra, elle a visiblement déserté le monde du travail en cette période de crise. L’Europe, on ne l’ignore plus, fonctionne économiquement à l’envers. Comme la France, la Belgique a connu son comptant d’usines fermées, de plans sociaux, de manifs et de primes de participation égales à zéro. Depuis une dizaine d’années, les frères Dardenne réfléchissaient à un scénario basé sur le principe d’un dilemme cornélien – l’humain ou les sous. Le sujet une fois bien établi, ils ont rédigé un script en cinq mois, puis tourné le film dans la continuité chronologique, afin que les acteurs éprouvent au maximum l’urgence d’une situation qui file comme un compte à rebours.

Sandra a tout de la boxeuse professionnelle qui retrouve la compétition après un long arrêt pour blessure. Ses mois de dépression ont puisé tout ce qui restait de jus en elle. Relevée in extremis du tapis à une seconde de la fin du temps réglementaire, elle titube et trébuche en direction de son adversaire. La problématique est simple : sans ce boulot, sans ce salaire (qu’on imagine peu mirobolant), son mari et elle seront dans la mouise. Alors, okay, les autres perdraient 1 000 euros de prime, et ils ont besoin de cet argent ; mais elle, ce sont des mois de galère en plus qui l’attendent, sans certitude de retrouver quoi que ce soit, vu le contexte. Alors il faut enfiler les gants et retourner au combat. Manu dresse la liste des collègues comme autant d’adversaires à mettre knock-out pour pouvoir lever le trophée. Sauf que Sandra n’a rien d’une combattante, elle n’a pas la force de lever les poings et encore moins de bousculer ses comparses. Elle se sent nulle et faible, inutile et pesante, comme si elle devait courir au fond de l’océan avec les jambes entravées. Afin de construire un parfait personnage de victime, sans ambivalence, les Dardenne ont confié le rôle du pseudo-syndicaliste-mélenchoniste en colère à son mari Manu ; c’est lui qui désigne les collègues de son épouse comme des salauds ; c’est lui qui crie et la pousse à ne pas baisser les bras, à aller au contact ; c’est lui le coach qui harangue son poulain dans le coin du ring, et lui passe de l’eau sur le visage entre deux rounds. Ainsi, Sandra n’est jamais mise en cause en tant que bourreau. Elle serait plutôt la hache brandie par le tortionnaire, mais une hache émoussée qui donne seulement l’illusion de pouvoir trancher. Ou la main tendue entre son mari et Dumont, entre le patronat et les ouvriers.

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Fidèle à leur style souple et empathique, les Dardenne filment près des personnages et ne quittent jamais Sandra, objet de toutes les attentions esthétiques. Son omniprésence, la façon qu’elle a de capter l’objectif de la caméra et de le condamner à ne filmer qu’elle – ce beau et long plan dans la voiture, où après les larmes, elle sourit discrètement en glissant les yeux vers Manu, sur un air de rock – tend à renverser le présupposé psychologique de Sandra. Considérée comme une non-performante, une employée improductive car absente, elle est devenue dispensable, ses collègues pouvant réaliser à seize le travail qu’ils faisaient auparavant à dix-sept. Elle en vient à douter de sa propre réalité puisqu’en l’absence de fonction sociale (par le biais du travail), dans cette société, on n’est plus rien. Or, ce travail de la caméra nous prouve tout le contraire. Elle démontre que Sandra, comme Machin, Truc ou Bidule, est toujours le centre de l’attention de quelqu’un ou de quelque chose – de ses proches, de ses collègues de boulot, de ses chefs, ou bien d’une caméra, d’un millier de spectateurs dans un cinéma, d’une foule immense et silencieuse qui scrute et juge derrière son écran de télévision. La caméra enchaînée au corps de Sandra, penchée sur son âme, c’est le doigt pointé sur l’ « unique » qui devient « toutes », sur l’individu qui devient collectif. N’est-ce pas précisément le sujet du film ? Le mouvement du récit ne consiste-t-il justement pas à mettre les uns à la place des autres (leitmotiv des dialogues), à créer une pensée collective là où il n’y a qu’individualisme ?

Alors, certes, la progression du récit s’apparente à une litanie un peu forcée de rencontres durant lesquelles Sandra croise tous les stades sociaux et culturels – avec ce point commun que tous auraient bien besoin de cette prime, qui pour refaire le patio, qui pour recommencer sa vie après une rupture, qui pour payer les factures. On a toujours besoin, quoi qu’il advienne, de 1 000 euros en plus, qui cracherait dessus ? Malgré ce canevas de départ très simple, les Dardenne parviennent à créer de la subtilité et de l’ambivalence chez leurs personnages, sortant certains d’entre eux de l’arrière-plan pour en tirer un instant d’émotion, une fulgurance de douleur qui brise soudain les limites du cadre, dont Sandra n’est plus le centre. On aurait souhaité peut-être plus de dramatisation, un usage plus intensif des autres possibilités offertes par le cinéma pour donner plus de force encore au sujet (pas ou peu de musique extra-diégétique). Mais quelque part, les acteurs se suffisent à eux-mêmes, captés dans toute leur vérité. Les Dardenne ne jouent jamais les spectateurs contre les personnages ; ils s’appliquent toujours à nous mettre avec eux, du bon côté de l’écran.

Eric Nuevo

 

Deux jours, une nuit

Belgique

Réalisation et scénario : Jean-Pierre et Luc Dardenne

Photo : Alain Marcoen

Interprétation : Marion Cotillard, Fabrizio Rongione

Distribution : Diaphana

1h35

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