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À l’ouest, la frontière a été repoussée jusqu’à l’océan Pacifique. C’est donc désormais à l’opposé qu’il faut aller. The Homesman met en exergue le besoin d’un retour vers l’est dans la moitié du XIXe siècle. C’est le parcours inverse de celui emprunté par les pionniers qui va mener Mary Bee Cuddy à traverser le Nebraska pour rejoindre l’Iowa voisin, où elle doit remettre à un pasteur trois femmes perdues, rendues folles par les rudes conditions de la vie paysanne sur ces terres. Sur sa route, elle sauve de la pendaison un vagabond bougon et égoïste du nom de George Briggs, qu’elle va convaincre, moyennant finances, de l’accompagner dans son dangereux périple à travers les territoires. Mary Bee Cuddy est une femme de tête, caractérielle et autoritaire, qui ne mâche pas ses mots. Forcée de s’occuper seule de sa ferme, elle a développé un certain instinct de conservation qui la fait faire au minimum jeu égal avec les hommes du coin. Elle accepte la charge de ces trois femmes parce que les bonshommes sont trop peureux pour s’en occuper – il faut donc bien que quelqu’un le fasse. Un tel personnage de femme indépendante et robuste n’est pas si commun dans l’histoire du western, et Hilary Swank lui prête sa prestance mêlée de douceur, sans jamais tomber dans la caricature d’un féminisme anachronique, face à Tommy Lee Jones dans le rôle d’un Briggs taciturne et dénué de principes qui s’humanise progressivement.

Le Nebraska, situé exactement au centre de la carte des États-Unis, fait toujours partie en 1854, l’année du film, des « territoires » encore sauvages de l’Amérique du Nord. Le Kansas-Nebraska Act de 1854, rédigé par le sénateur démocrate Stephen A. Douglas (grand rival d’Abraham Lincoln avant et pendant l’élection présidentielle de 1860), a entériné la création de l’État du Kansas, abrogé le compromis du Missouri de 1820 et octroyé le droit aux États de décider eux-mêmes de l’instauration de l’esclavage. Quant au Nebraska, il garde l’appellation de « territoire » et s’étend sur une grande partie de l’actuel Wyoming. Ce contexte est important car, bien qu’il ne soit pas fait référence ici à un événement historique particulier ni à l’esclavage, le Kansas-Nebraska Act a été l’une des étapes fondamentales qui a mené le pays vers la guerre de Sécession – et donné suffisamment envie à Lincoln de se relancer en politique, avec la carrière que l’on sait. En 1854, on remarque donc, sur une carte des USA, que le territoire du Nebraska se situe exactement à la frontière des États constitués que sont le Kansas et l’Iowa. Et si l’on avance dans le temps jusqu’à 1861 et le début de la guerre de Sécession, on constate que ces deux États sont restés dans l’Union, et que la frontière entre eux et le Nebraska ne marquait pas seulement une séparation entre la civilisation et le wilderness, mais entre le présent agricole du pays (les pionniers des territoires étaient fermiers) et le futur industriel incarné par les États du Nord.

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Illustré par une mise en scène très classique, dominée par le filmage des paysages déserts où la ligne d’horizon privilégie la beauté du ciel à la rudesse du sol, The Homesman s’engage dans une mythologie américaine à rebours. L’idéal du pionnier est obscurci par l’âpreté d’une vie dénuée de confort, de sécurité et de morale. Les trois femmes convoyées par Miss Cuddy et Briggs (une richesse humaine en lieu et place de lingots d’or ou d’argent) ont laissé leur raison à la porte de leurs espoirs : toutes ont perdu une partie d’elles-mêmes, deux ayant vu mourir leurs bébés, une autre, immigrée islandaise, ayant été accablée par la perte de sa mère et par la cruauté de son mari. Attachés, muettes et métaphoriquement aveugles durant toute la durée du film (elles semblent ne jamais rien voir de ce qui se passe autour), elles incarnent une version contemporaine et amorphe des trois Parques de la mythologie romaine – trois divinités sœurs qui président aux destinées humaines et tissent les fils de la vie. Et puisque du fil à la corde il n’y a qu’une question d’épaisseur, il n’est pas hasardeux que les existences se fassent et se défassent ici par le biais des pendaisons, mode d’exécution traditionnel du western et métaphore d’une vie qui ne tient pas à grand-chose.

Tommy Lee Jones s’est entouré d’un casting exceptionnel pour mener à bien sa relecture du mythe américain. Au-delà du fleuve Missouri, on y croise tantôt James Spader (en gérant d’hôtel agressif), Meryl Streep (en femme de pasteur) ou encore Hailee Steinfeld, la jeune actrice qui incarnait le rôle principal de True Grit, et dont la présence ici nous incite à observer combien le personnage de Miss Cuddy ressemble à l’adulte qu’aurait pu devenir l’adolescente des frères Coen. Cela n’a rien de surprenant, car The Homesman est, plus encore qu’un récit, un film sur des caractères, dont les paysages environnants ne seraient que les projections allégoriques. Miss Cuddy se confond effectivement avec le territoire du Nebraska, tant et si bien qu’elle devra s’arrêter à la frontière de l’Iowa, la limite de la civilisation, parce que ce qui se trouve au-delà n’est déjà plus son espace à elle. Seul Briggs, manifestation vivante et vieillissante du mythe (il est un ancien soldat de la guerre contre le Mexique), pourra trouver son chemin jusqu’au domaine qui s’étend dans l’avenir.

Eric Nuevo

The Homesman

USA

Réalisation : Tommy Lee Jones

Scénario : Kieran Fitzgerald, Tommy Lee Jones, Wesley Oliver, d’après le roman de Glendon Swarthout

Photo : Rodrigo Pietro

Musique : Marco Beltrami

Interprétation : Tommy Lee Jones, Hilary Swank, Miranda Otto, Meryl Streep, Hailee Steinfeld, James Spader…

Distribution : Europacorp Distribution

2h02

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