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Au XIXe siècle naissant, la Prusse craint les réformes démocratiques qui déferlent depuis la France dans le sillage de la Révolution. Le Chancelier veut instaurer un nouvel impôt payable par tous, de la paysannerie jusqu’à la noblesse – celle-ci se montrant particulièrement inquiète de la possible démocratisation de cette partie de l’Europe, elle qui pense que les pauvres ne peuvent mener le pays qu’à la ruine par ignorance. Dans ce contexte, à Berlin, le jeune poète mélancolique Heinrich tente de convaincre sa cousine Marie de se suicider avec lui par amour. Il est persuadé que la meilleure façon de surmonter le tragique de l’existence consiste en un bon coup de pistolet dans le crâne pour les deux amants, dans un geste ultime et assumé de sublimation de l’amour et de négation de la vie. Face au refus obstiné de ladite Marie, qui ne comprend décidément pas le bonheur du suicide partagé, Heinrich se tourne vers Henriette, une jeune épouse bourgeoise admiratrice de son œuvre, notamment de l’histoire d’une marquise violée et engrossée par un officier qu’elle finira par épouser. Henriette résiste, croyant être heureuse dans sa vie de famille sclérosée, jusqu’à ce que le médecin lui annonce une grave maladie : elle n’en a plus pour longtemps. Soudain, la proposition du poète prend du sens – quitte à mourir, autant le faire dans l’illusion de la passion amoureuse.

Inspiré du double suicide du poète Heinrich von Kleist (l’auteur de Michael Kohlhaas et de La Marquise d’O…) et d’Henriette Vogel, en 1811, ce récit de l’Autrichienne Jessica Hausner (Lourdes) navigue entre film historique et comédie romantique, avec une intelligence et une tenue narrative sidérantes. La Prusse du début du XIXe siècle, époque romantique par excellence, offre à la réalisatrice un décor romanesque idéal pour dérouler la philosophie mélancolique de son poète. Stylisée à l’extrême (on n’est pas sans penser parfois à Barry Lyndon, toutes proportions gardées), la construction géométrique des cadres confine les personnages dans leurs palais et leurs chambres jusqu’à risquer l’étouffement, et oppose, aux intérieurs surannés et asphyxiant, où l’on tente vainement de vivre, les décors naturels baignés de lumière et d’espoirs, où l’on fait du pied à la mort. Hausner force le trait du décor en tournant essentiellement en studio. La chambre de Henriette et de son mari figure cette confrontation des espaces : les deux lits, séparés par une bougie, occupent chacun un côté du cadre, tirant les époux vers les extrêmes. Vogel, le mari, profite de cet apartheid spatial pour offrir à sa femme la liberté qu’elle semble appeler de ses vœux – qu’elle parte vivre son amour avec le poète si telle est son ambition. Mais la porte de sortie qu’il lui accorde n’existe pas : dans un décor illusoire, toutes les portes cachent des murs.

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Statiques, voire inertes, les personnages recherchent l’économie du mouvement, se caractérisant par la parole plutôt que par les gestes – tant et si bien qu’il n’est pas absurde de voir en Amour fou un cousin éloigné du cinéma de Wes Anderson, avec un style moins fantaisiste. Complètement figée, la direction d’acteurs privilégie une déclamation théâtrale des textes, attachés à reproduire la tonalité bourgeoise de l’époque. Le verbe surpasse toujours le geste. Lors d’une excursion à la campagne, Heinrich se querelle avec un ami de la famille Vogel ; la table du dîner est disposée de telle manière qu’Heinrich se trouve bloqué entre la table, le mur, Müller et Henriette ; pour pouvoir quitter le repas après son esclandre, il n’a d’autre choix que de bousculer légèrement la jeune femme avant de sortir du cadre. Ce mouvement disgracieux, cette gestuelle embarrassée d’Heinrich entérine sa maladresse constitutive et le renvoie à sa condition de parlant plutôt que d’agissant.

Le portrait que dresse Hausner du pseudo-Kleist est d’ailleurs celui d’un homme à qui rien ne réussit, et qui se morfond dans une oisiveté confinant à la dépression. Le seul geste efficient reste celui d’appuyer sur une gâchette – et encore lui faut-il transporter deux pistolets dans sa mallette pour parer à un éventuel accroc. Profondément marqué par son temps, Heinrich embrasse l’imaginaire romantique et l’attrait de celui-ci pour le suicide amoureux, popularisé par le Werther de Goethe – auteur avec lequel il est comparé (à ses dépens) lors d’un souper par la mère d’Henriette. Mais il ne parvient jamais à convaincre Henriette du bonheur qu’il y a à mourir à deux. Henriette ne consentit au suicide que parce qu’elle est condamnée par la maladie, ce que Heinrich lui reproche avec une logique superbe : « Je veux me suicider parce que j’ai peur de la vie ; vous, vous le souhaitez parce que vous avez peur de la mort ». Elle ne veut pas mourir pour lui, elle veut mourir avec lui, mais en égoïste. Là, la réalité est modulée par Hausner qui fait de la maladie d’Henriette une affection psychologique – en somme, elle somatise par crainte du quotidien, angoisse qu’elle exprime très clairement lors d’une séance d’hypnose – de manière à renforcer le désintérêt de la jeune femme pour l’idéal romantique prôné par le poète. L’amour peut être fou, mais il reste que l’on est, et que l’on sera toujours, seul face à la mort.

Eric Nuevo

Amour fou

Autriche

Réalisation et scénario : Jessica Hausner

Photo : Martin Gschlacht

Interprétation : Birte Schnöink, Christian Friedel, Stephan Grossmann, Sandra Hüller…

1h36

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Une réflexion sur “« Amour fou » de Jessica Hausner (Un Certain Regard) : voulez-vous vous suicider avec moi ?

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