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Peut-on dessiner une carte pour aller vers les étoiles ? Dans la mythologie grecque, les héros valeureux terminent leur vie par une apothéose, c’est-à-dire qu’ils sont transformés en constellations par les dieux et s’inscrivent pour l’éternité au firmament en compagnie des autres étoiles. Les stars hollywoodiennes, elles, finissent régulièrement sur le trottoir – dans le meilleur des cas, celui de Hollywood Boulevard, leur nom gravé au-dessus d’une étoile dorée que les passants piétinent indifféremment ; dans le pire des cas, pour faire le tapin entre les studios et les villas des producteurs où elles croient aux rencontres qui remettront leur carrière sur les rails. Le chemin qui mène aux étoiles est essentiellement vertical, mais s’il peut atteindre au Ciel, il peut aussi aboutir à une chute mortelle sur le bitume.

Hollywood filmé par David Cronenberg ne ressemble pas à une route pavée de bonnes intentions sur le chemin de l’éternité. Tout n’y est que malveillance et cynisme – sous un soleil perpétuel dont la lumière, omniprésente, en devient oppressante. C’est sous ce soleil que débarque Agatha Weiss (Mia Wasikowska). Un côté de son visage, en partie dissimulé par ses cheveux, est brûlé ; elle porte de longs gants de cuir pour ne pas laisser paraître l’état de ses bras. Le jeune chauffeur de la limousine qu’elle a louée, Jerome (Robert Pattinson), est un peu acteur, un peu scénariste. Dans une autre partie de la ville, Havana Segrand (Julianne Moore) insiste auprès de son agent pour qu’elle lui obtienne le rôle de sa vie : elle aimerait reprendre le personnage incarné par sa mère dans le film original dont Hollywood produit le remake. Ailleurs encore, le jeune prodige Benjie Weiss (Evan Bird), star internationale à 13 ans, s’apprête à jouer dans le troisième épisode de son méga-succès Bad Babysitter. Il rend visite à une jeune fille hospitalisée pour un lymphome, en lui promettant monts et merveilles – pourquoi pas la mise en chantier d’un film sur sa vie, avec rien moins que Ryan Gosling. Le père de Benjie, Stafford (John Cusack), est un célèbre thérapeute, quelque part entre le guérisseur, le magicien et le psychanalyste, plus concerné par ses richissimes et névrosés patients que par sa femme Cristina (Olivia Williams), visiblement sur la brèche psychologique.

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Hollywood a beau être un lieu plus ouvert que la limousine qui arpentait les rues de New York dans Cosmopolis, traversant sans s’en soucier un monde en déliquescence, on ne s’y sent pas moins confiné et paranoïaque, et on n’en ignore pas moins la périphérie dont les échos ne nous parviennent jamais. Tout Hollywood est une voiture en marche dans les rues d’une ville qui est le monde, sourde aux bruits de la réalité. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si Cronenberg a cloîtré de nouveau Robert Pattinson dans un véhicule, cette fois à la place du chauffeur, et qu’il lui fait endosser le rôle multiple d’un guide touristique (celui qui montre les façades du décor), acteur de série télé (arborant lui-même un maquillage en forme de brûlure sur la joue, écho aux séquelles faciales d’Agatha) et scénariste, donc inventeur de récits, incapable de raconter autre chose que ce qui tourne autour de sa propre vie hollywoodienne.

À de nombreux égards, David Cronenberg réalise, avec Map to the Stars, sa version contemporaine, délirante et fantasmatique de Cent ans de solitude. Consciemment ou pas, il puise dans le roman de Marquez la structure de son récit, en faisant du mariage des parents Weiss, union consanguine célébrée dans l’ignorance, un péché originel qui doit peser sur toute la famille jusqu’à ce que la malédiction – les 110 minutes de solitude qui durent le film – soit levée, c’est-à-dire jusqu’à l’autodestruction. Sur le territoire d’Hollywood, complètement clos sur lui-même comme l’était le village de Macondo dans le livre, vont et viennent des monstres qui ne disent pas leur nom, et se manifestent des phénomènes qui touchent à l’extraordinaire. C’est tout Hollywood qui est elle-même une famille maudite condamnée, à court terme, à la disparition ; une famille dont les membres sont tous liés de près ou de loin, se rencontrent toujours aux mêmes endroits, et parlent systématiquement des mêmes choses. Les réseaux professionnels et amicaux se confondent, tissant une vaste toile dont on devient le prisonnier par soumission.

Omniprésente, la difformité des enfants consanguins d’Hollywood est l’indice le plus apparent de la décadence de cette grande famille – comme la queue de cochon du bébé de Cent ans de solitude, point de départ de la malédiction. À la monstruosité visible d’Agatha, ces stigmates en forme de brûlures, répond celle, souterraine, de tous les autres. Aux actes terrifiants commis par les enfants Weiss en plein jour font écho les agissements et les paroles ignobles, mais dissimulés, de ses comparses, qui ajoutent, à l’abomination de leurs actions, leur cynisme et leur irresponsabilité. Il faut voir Havana danser et chanter après l’annonce de la mort tragique d’un enfant, ou entendre Jerome insinuer qu’il couche avec Agathe en guise de « recherches » pour l’écriture de son scénario, il faut assister aux séances absurdes de thérapie du Dr. Stafford Weiss, fortement inspirées par la gestuelle érotique du massage, ou être le témoin des conservations abjectes et avilissantes des jeunes comédiens en soirées – il faut bien ces exemples pour comprendre que la spirale délirante dans laquelle sont pris Agatha et Benjie, spirale de plus en plus indomptable qui se transforme doucement en inexorable cyclone, n’épargne en réalité personne. Tous ces personnages sont brûlés au sens figuré, calcinés en dedans, cramés (au sens où on peut l’entendre d’un acteur qui aurait gâché sa carrière). Ils finiront en cendres, réduits à néant par un feu purificatoire que le scénario de Bruce Wagner cite à de nombreuses reprises comme événement traumatique : ce sont les incendies passés qui ont causé les brûlures d’Agatha et la mort brutale de la mère de Havana ; c’est l’immolation volontaire qui mettra fin à la vie de l’un des personnages.

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Cronenberg ne laisse augurer d’aucune purification possible pour la famille hollywoodienne, sinon pour ceux de ses membres qui parviennent, à travers leur auto-annihilation, à lever la malédiction. Hollywood se meurt de sa consanguinité. La répétition des films, l’alternance des suites et des reboots, les remakes, en sont les meilleurs symptômes : c’est un viol régulier, et assumé, du parent cinéma par sa propre engeance. De ces unions incestueuses ne peuvent émerger que des monstres, comme ces suites infinies à Bad Babysitter, le navet qui a fait de Benjie Weiss une star. Le cas de Havana est le plus intéressant, car l’inceste s’y dédouble en empruntant les deux voies du cinéma et de la sexualité proscrite : elle ambitionne de reprendre, dans le remake de Stolen Waters, le rôle autrefois tenu par sa mère, une mère qui abusait de sa fille et qui est décédée dans les flammes. Comme les films passés pesant sur ceux du présent, les acteurs morts hantent les vivants pour rappeler qu’on ne s’affranchit jamais de ses actes, et pour cette raison la mère de Havana, Clarice Taggart (Sarah Gadon) se manifeste régulièrement auprès de sa fille à la façon d’une indépassable rivale – car, morte, elle sera toujours plus grande que sa progéniture vivante.

Le chemin des étoiles ne s’ouvre, in fine, qu’à deux personnages, parce qu’en jouant le remake du point de départ de la malédiction, ils sont parvenus à la vaincre. Pour les autres, pour le Hollywood d’aujourd’hui, il n’y a que l’Enfer : la répétition éternelle des mêmes films, encore et toujours, jusqu’au cyclone final.

Eric Nuevo

 

Maps to the Stars

Canada

Réalisation : David Cronenberg

Scénario : Bruce Wagner

Photo : Peter Suschitzky

Musique : Howard Shore

Interprétation : Mia Wasikowska, Robert Pattinson, Julianne Moore, John Cusack, Evan Bird, Olivia Williams…

Distribution : Le Pacte

1h50

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