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Agréable moment de respiration en début de compétition officielle, ces « récits sauvages » qui nous viennent d’Argentine prouvent que les salles de la Croisette peuvent parfois résonner des rires des festivaliers. Des rires francs et clairs, qui tranchent avec la lourdeur des films présentés jusqu’à présent en compétition – et, probablement, des films à venir. C’est sans doute la raison de sa présence parmi les œuvres primables : offrir un vrai moment de détente au milieu des douleurs et des angoisses des réalisateurs dits « sérieux », dans la mesure où Relatos salvajes n’a pas grand-chose du long-métrage que l’on imagine découvrir dans le contexte cannois. Et pas du tout pour la raison qu’il faudrait bannir les films amusants de la sélection. Doit-on, pour autant, se contenter de rigoler comme des ânes sans se poser de questions sur les sens cachés de la sympathique galéjade proposée par Damián Szifrón ?

Cinq historiettes évoquent la haine, le ressentiment, la colère et la lâcheté qui émaillent la vie en société. La (géniale) séquence d’ouverture donne le ton : au gré de leurs discussions, les passagers d’un avion prennent progressivement conscience qu’ils ont tous été en relation avec la même personne – ancienne compagne, ancien juré de concours musical, ancienne prof, amis déchus, etc. Personne qui, en l’occurrence, s’avère avoir pris le contrôle de l’appareil pour le faire s’écraser en pleine ville, dans un geste de pure vengeance atavique. Nous ne sommes plus dans l’état d’esprit de la bonne vieille vengeance à maman, de celle que l’on s’efforce d’exercer sur une seule victime, ou tout au plus quelques-unes, triées sur le volet (dont le modèle serait le Monte Cristo de Dumas) ; ici, c’est la destruction du groupe, en tant que communauté globalement fautive, qui est l’objet de la punition. En quelques plans, Szifrón dessine le schéma d’un vaste réseau de communication dans lequel nous sommes tous amenés à nous reconnaître – qui n’a pas un ami, un collègue, une ex-copine, un camarade de classe de naguère qu’il a fustigé, moqué ou humilié, sans penser un instant aux conséquences ? Sans avoir besoin de citer l’effet papillon à tout bout de champ, il n’est pas inutile de rappeler que tout acte, toute parole a ses conséquences dans un plus ou moins long terme, que des gens s’en prennent tous les jours plein la figure, que les bourreaux ne portent plus de cagoules et parcourent les rues de nos quotidiens, et que Rousseau n’a jamais été autant en phase avec son temps lorsqu’il théorisait que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui.

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Le film ne démarre véritablement qu’après ce coup d’éclat. Les cinq sketches se déclinent de la façon suivante : le châtiment d’un mafieux qui se pointe dans un restaurant de routier où travaille l’une de ses anciennes victimes indirectes ; la querelle qui oppose deux conducteurs au milieu de la pampa, dans un décor fortement inspiré du Duel de Steven Spielberg ; les contrariétés quotidiennes d’un artificier de Buenos Aires, confronté à toutes les emmerdes imaginables que peut subir l’animal urbain lambda ; un père qui veut sauver son fils, responsable d’un accident routier mortel, en corrompant allègrement à peu près tout le monde ; un mariage qui tourne mal lorsque, la jeune épouse découvrant les infidélités de l’heureux élu, elle se met en tête de pourrir sa soirée (et celle de tous les convives). Évidemment inégaux, ces cinq tranches du gâteau de la colère ordinaire se combinent en une critique acerbe de la société argentine contemporaine – et des travers humains les plus élémentaires – avec certes beaucoup d’humour mais assez peu de subtilité.

Le meilleur segment, autour de l’artificier joué par Ricardo Darin, est également celui qui joue le plus sur l’empathie. L’accumulation des contrariétés, de tous ces petits riens qui font bouillir la cocotte minute jusqu’à l’explosion, poussant le personnage à commettre un acte extrême, parlera à tous ceux qui ont expérimenté la vie dans n’importe quelle métropole du monde – et conséquemment, les passages à la fourrière, au guichet du Trésor public, dans un commissariat de police, dans autant de lieux qui brisent la continuité d’un quotidien qu’on voudrait finalement banal et sans histoires. Ironie de cette petite histoire, l’artificier criminel finit par devenir une icône, entérinant la propagation inéluctable de la colère humaine de personne à personne, passant par toutes les classes sociales et balayant les institutions traditionnelles, telle une pandémie inexorable et apocalyptique.

Eric Nuevo

 

Relatos salvajes

Argentine

Réalisation et scénario : Damián Szifrón 

Photo : Javier Julia

Musique : Gustavo Santaolalla

Interprétation : Ricardo Darin, Oscar Martinez, Darío Grandinetti, Rita Cortese…

Distribution : Warner Bros.

2h02

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