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Un homme, élégant et raffiné, ouvre le récit d’Atom Egoyan en écoutant un extrait de l’aria de la Reine de la nuit dans « La flûte enchantée » de Mozart. Son goût pour la musique lyrique s’accorde avec la méticulosité de son habillement et la douceur de ses manières. Le voilà qui se dirige vers un bureau sur lequel repose un écran d’ordinateur, et sur cet écran, nous voyons une jeune fille jouer du piano et entonner une chanson. Puis l’homme ouvre une porte blindée, protégée par un panneau électronique, et révèle une pièce meublée habitée par l’adolescente en question. L’homme est un criminel particulièrement odieux, un homme dont la perversité baigne dans un abyme de ténèbres intérieures, un noyau pourri revêtu d’une solide coquille de banalité et d’affabilité. Il a chez lui une prisonnière d’un très jeune âge, qu’il dissimule à la face du monde. Et pourtant, d’emblée, il nous fascine. Parce que nous ne connaissons encore rien du mystère qui est le sien, ni celui de la jeune fille. Et peut-être aussi parce qu’inconsciemment, l’ayant rencontré en collusion avec l’air de Mozart, nous l’identifions métaphoriquement à la Reine de cet opéra, lorsqu’elle enjoint sa fille Pamina de tuer Sarastro, en lui confiant un couteau. Cet homme serait donc à la fois reine, mère, père pour l’adolescente qu’il garde jalousement. Et ferait d’elle, contre son gré, sa main armée. Reste à savoir de quelle arme il s’agit.

Dans un décor froid de petite ville canadienne, plongée dans une neige éternelle, des personnages survivent malgré leurs afflictions, leurs tourments et leur passé. Cassandra, la fille de Mathew et Tina, a été enlevée il y a huit ans. Depuis huit ans, une équipe spécialisée dans la traque des pédophiles, sous l’égide de Nicole Dunlop, la recherche activement. Des signes encourageants semblent indiquer qu’elle est toujours en vie, quelque part. Nos premières relations avec ces protagonistes passent par le biais de la douleur : une mère (Mireille Enos) constamment sur la brèche, dont la vie s’est arrêtée à l’instant du kidnapping ; un père (Ryan Reynolds) paysagiste qui n’a jamais abandonné l’idée de la retrouver lors de ses déambulations routières ; une officier de police (Rosario Dawson) pleine d’abnégation, qui a fait de la lutte contre les enlèvements d’enfants la quête intime de toute une vie, aidée par un nouvel agent venu de la crim’ (Jeffrey Cornwall) – pour rechercher désormais des vivants plutôt que de découvrir des morts. Ce récit terrifiant, écho des peurs parentales, est ainsi porté par des caractères ambivalents, systématiquement à la limite de l’explosion (la tension de Mathew le pousse à des actes irréfléchis, notamment en regard du soupçonneux Scott persuadé de pouvoir établir aisément son profil psychologique). Tandis que, paradoxale, la mise en scène établit des espaces de sérénité, illustrée par des mouvements de caméra gracieux, dans une esthétique sidérante de beauté. La beauté du cinéma contre l’ambiguïté, voire l’horreur, de la psychologie humaine – une tension assumée par un Atom Egoyan en état de grâce.

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Le sujet n’est pas nouveau – on pensera volontiers au récent Prisoners de Denis Villeneuve – mais le traitement proposé casse les codes. La temporalité éclatée, exigeante dans les premières minutes, rappelle le fonctionnement d’un puzzle dont le spectateur aurait pour mission de trier et de combiner les pièces ; puzzle dans lequel il est chargé de trouver les indices qui font sens, quand bien même le tableau ne sera complet que dans la dernière partie. C’est d’ailleurs le travail de l’un des agents de Dunlop, qui fait la démonstration de ses talents d’observateur en devinant le paysage d’un puzzle dispersé, jusqu’au détail de la couleur du parapluie tenu par une silhouette de femme. Egoyan s’amuse de la perdition temporelle que cet éclatement implique, et tire de cette sensation labyrinthique son schéma émotionnel : dans un récit nourri par la privation de l’être aimé, arraché aux bras du bonheur familial, l’alternance de présence / absence de Cassandra trouble durablement l’esprit. Confusion des sens, d’abord, et notamment la vue, que le spectateur doit adapter aux deux visages différents de la jeune fille – à 9 ans, puis à 17. Chaos des émotions, balancées entre la joie et le malheur d’un plan sur l’autre. Amalgame de la mémoire, qui scrute les détails d’une phrase ou d’un comportement dans le but de démêler les fils de l’intrigue.

Apparemment décousu, le film nous invite à réfléchir non pas dans le temps ni dans l’espace, mais à travers la question du récit et de son fonctionnement. Il puise dans les émotions de ses personnages les outils nécessaires au développement de l’intrigue et à la construction des enjeux. Car il s’agit, avant toute chose, de raconter une histoire (pour le réalisateur), et d’histoires que l’on raconte (pour les enfants enlevés, ou en voie d’être pris). Ce maître-pédophile, l’homme de la première séquence, gandin dégénéré arborant le visage de l’innocence, se nourrit des souvenirs de ses victimes et s’abreuve de leur manière de les relater. Voilà donc l’arme qu’il met entre les mains de Cassandra, l’arme fatale entre toutes : la parole, la voix, et l’art de la narration. Il cherche moins des enfants que des conteurs, des passeurs d’émotions, dont il extirpe les sentiments comme l’on extraie la sève d’un arbre. Le monstre, ici, est narratologique. Et comme lui, le cinéma peut être un art monstrueux puisqu’il s’emploie à manipuler les émotions par le discours. Cela, Atom Egoyan s’en amuse lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages, après la confession d’un souvenir douloureux : « N’est-ce pas une affreuse histoire ? » (« Isn’t that an awful story ? »). En parlant sans doute, un peu, de celle qu’il est en train de dérouler pour nous.

Eric Nuevo

Captives (The Captive)

Canada

Réalisation : Atom Egoyan

Scénario : David Fraser

Photo : Paul Sarossy

Musique : Mychael Danna

Interprétation : Ryan Reynolds, Mireille Enos, Rosario Dawson, Jeffrey Cornwall…

Distribution : ARP

1h53

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