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Il était plus que temps de retrouver Mathieu Amalric derrière la caméra, quatre ans après son magnifique Tournée. Mais attention, cette Chambre bleue est l’antithèse cinématographique de son précédent long-métrage. Autant Tournée était un ravissement de mise en scène, un film aérien et tournoyant, autant celui-ci s’apparente à un exercice de style dédié au découpage et au sacro-saint montage, plus proche de la manière Nouvelle Vague que du New Burlesque américain et ses frous-frous. On avance donc par bribes, non seulement dans ce récit fragmentaire, qui ne se donne que très progressivement, mais aussi dans la découverte des lieux et des corps, qui se fondent en un chaos d’images troubles.

La chambre bleue du titre est celle d’un hôtel ou deux amants se rejoignent, chaque jeudi, lorsque la voie est libre, à l’insu de leur mari et femme respectifs. Julien est marié à Delphine la blonde, mais sa passion est entièrement dirigée vers Esther, une ancienne petite amie restée dans la ville de leur adolescence, épouse de Nicolas. La chambre, peinte du bleu du ciel, ou de celui, plus menaçant, d’une mer opaque et dangereuse, accueille bien plus que leurs ébats : elle fait déferler, sur le rivage de leur présent, leurs souvenirs et leurs regrets, les ombres d’une vie commune qu’ils n’ont pas eue et qu’ils n’auront jamais. Chambre ou instant suspendu, elle ne témoigne d’aucune existence temporelle, comme si la durée elle-même s’arrêtait à sa fenêtre – la longue série des premiers plans, agglutinés autour de leurs corps emmêlés, laisse à penser que l’étreinte dure éternellement – et que seul l’inamovible « maintenant » occupait tout l’espace. Il faut qu’un élément extérieur s’en mêle, le mari se dirigeant d’un pas décidé vers l’hôtel, aperçu depuis l’entrebâillement des volets, pour que cette unité – du montage, de l’échelle des plans, des corps nus, du parfum de l’amour charnel – se brise et que Julien, en manches de chemise et le pantalon à peine reboutonné, s’échappe du « maintenant » pour poursuivre sa course vers l’ « après » tragique.

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Pas d’erreur, La Chambre bleue est bien une adaptation du roman de Georges Simenon. Les pièces policières du puzzle ne vont pas tarder à sortir de leur boîte : mort brutale (mais l’on ne sait pas, pendant plusieurs dizaines de minutes, qui a quitté le récit prématurément) et sans doute criminelle, interrogatoires dans le bureau du juge, témoignages épars, et un récit qui trompe constamment son monde en donnant de l’importance à des moments, tel départ en vacances ou tel jour d’octobre, qui ne mènent pas encore directement au meurtre. Simenon est bien là, mais non, pas tout à fait quand même. Ce qu’en fait Amalric est impressionnant – et déroutant. Sa mise en scène est statique, ses personnages ambivalents (certes, on rejoint là leur origine romanesque), ses effets réservés. Mais une tension s’installe qui tarde à dire son nom, une larme de doute quant à qui a fait quoi et pour quelle raison, la sensation d’avoir cerné Julien pour mieux le perdre la séquence suivante. Sa psychologie est à l’image de la réalisation : fragmentaire, inerte. Les choses et les gens ne bougent presque pas dans La Chambre bleue : c’est l’ordonnancement des plans qui donne l’impression du mouvement, et c’est l’agglomération des souvenirs qui crée la pensée.

Eros et Thanatos coexistent dans la froideur des intérieurs (le bureau du juge, étriqué ; la maison de Julien, moderne jusqu’à saturer l’écran de sa blancheur immaculée) et malgré la rigidité de la justice qui s’empare de la passion. Il n’y a pas d’amour possible autre que celui, brûlant et éphémère, qui unit les deux amants : la tendresse seule définit les rapports entre mari et épouse (Julien et Delphine s’étreignent mais ne font jamais l’amour), l’habitude seule enchaîne les hommes aux femmes (le juge soutenu par la sollicitude de sa greffière, qui lui signale, avec la simplicité d’une scène domestique, qu’il a laissé son cintre sur la poignée de la fenêtre). Il n’y a pas de rapports humains autres que l’entrelacement fusionnel des corps de Julien et Esther : les Autres ne communiquent que parce qu’ils sont dans le cadre de leur travail (pharmacienne, vendeur, représentant, etc.), dans l’exercice du pur quotidien. C’est aussi cet éloignement social que filme, en pointillés, Amalric, par exemple lorsqu’au tribunal, l’un des témoins accuse formellement Julien armé seulement de ses préjugés : n’est-il pas coupable, nécessairement coupable, cet homme qui a réussi dans les affaires, « avec sa fichue baraque », et qui possède en apparence tout le bonheur souhaité par ses compatriotes ? N’a-t-il pas tué, celui qui meure doucement de l’indifférence et de l’incompréhension du monde alentour ? Nous ne saurons jamais si Julien est coupable. Mais il abdique, terrassé par les doutes des autres, par la haine des autres, par ses propres incertitudes et mensonges. La Chambre bleue relate aussi son abandon, sa soumission aux forces extérieures ; et le fait qu’au-delà des murs de ladite chambre, dernier espace de liberté, ultime Éden terrestre, il n’y a plus rien à défendre.

 

Eric Nuevo

 

La Chambre bleue

France

Réalisation : Mathieu Amalric

Scénario : Mathieu Amalric, Stéphanie Cléau (d’après Simenon)

Photo : Christophe Beaucarne

Musique : Grégoire Hetzel

Interprétation : Mathieu Amalric, Stéphanie Cléau, Léa Drucker, Serge Poitrenaux…

Distribution : Alfama Films

1h16

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