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Le cinéma de Céline Sciamma a délaissé les eaux de la sexualité trouble adolescente (Naissance des pieuvres, Tomboy) pour aborder le rivage de l’émancipation féminine. Il lui fallait, pour cela, rien moins que quatre filles, quatre formidables actrices enivrées et enivrantes, quatre cavalières de l’Apocalypse soft qui déboulent dans nos vies comme sur l’écran, avec un punch qui fait l’effet d’une gifle. La seule séquence d’ouverture de Bande de filles, la conclusion d’un match de football américain féminin, rythmé par la musique hypnotique de Para One, met les choses au clair : ces filles-là ont revêtu leur tenue de gladiateurs pour aller jusqu’au touchdown, et ne s’arrêteront pas avant d’avoir vaincu, quitte à écrabouiller tout obstacle dans leur course folle.

Ce n’est pas le moindre des talents de la réalisatrice que d’avoir réussi à nous identifier à elles, nous avoir placés temporairement dans leur peau – la peau de jeunes femmes, de couleur noire, engoncées dans leur cité de la banlieue parisienne, donc triplement condamnées à l’incertitude sociale – y compris, et peut-être surtout, dans les moments où l’envie de leur mettre des claques est la plus forte. En cela, la séquence de la chorégraphie dans la rame du métro, musique à fond et danse improvisée au milieu des badauds, est exemplaire de la totale empathie que le spectateur, quelque soit son sexe, va forcément éprouver pour ces héroïnes, quand bien même il aurait ressenti le désir, dans la réalité quotidienne, de changer de wagon. Bande de filles, c’est un peu ça : un wagon, lancé à toute allure vers l’avenir, que l’on n’a surtout pas envie de quitter avant le terminus.

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Avec un sens du rythme à faire pâlir des musiciens de jazz, Céline Sciamma trace le parcours groupé de la débrouillardise ordinaire, tout en créant une multitude de séquences iconiques – à l’image de cette scène dans la chambre d’hôtel, déjà culte, dans laquelle les filles se défoulent sur une chanson de Rihanna. Ce parcours commence par Marieme, qui est la première à s’extraire de la masse anonyme pour rejoindre la bande des conquérantes. Désappointée par le refus de la conseillère d’éducation de son collège de la laisser passer en seconde générale, plutôt que dans n’importe quel CAP, Marieme file bientôt vers un tout autre destin, en choisissant de s’allier à Lady, Adiatou et Fily. Les miss mousquetaires empruntent à l’imaginaire leur identité : Marieme devient Vic, pour « Victory », tandis que Lady dissimule par ce pseudonyme un prénom bien plus classique ; et toutes adoptent un style vestimentaire codifié, que Marieme ne tardera que quelques scènes à endosser elle-même. Ainsi fagotées, elles s’élèvent contre, dans l’ordre : 1) les hommes du quartier, machos et casse-pieds, devant lesquels les filles ont trop tendance à baisser la tête et faire silence ; 2) la pression sociale de l’école et du travail (Marieme, ou plutôt Vic, décide de ne pas retourner en classe, de ne plus travailler l’été à faire le ménage dans les tours de la Défense), auxquelles elles préfèrent la glande et, quand le besoin de cash s’en fait sentir, le racket ; 3) les clichés en général, surtout ceux qui collent à la soi-disant « faible femme » (voir les violentes rixes entre habitantes des quartiers) et à la gamine de banlieue (la vendeuse d’une boutique de vêtements les suit du regard pour éviter toute rapine) ; et 4) la société bien-pensante dans son ensemble, bouffie de préjugés et de mépris, gonflée de tant d’orgueil qu’elle ne voit pas le feu qui s’attise à sa périphérie.

Qu’on les trouve insupportables, attachantes, ou tour à tour l’un et l’autre, impossible d’ignorer que ces quatre filles occupent, dévorent, phagocytent tout : le champ de la caméra, donc le regard de la réalisatrice, obnubilés par ces visages juvéniles sémillants. Mais aussi l’espace, quadrillé à la façon d’un échiquier, qu’elles transforment systématiquement en leur terrain de jeu : parvis des immeubles, skatepark, transports en commun, appartements ou toits de bâtiments. Céline Sciamma crée d’ailleurs des passerelles esthétiques entre les tours de la Défense et celles des quartiers banlieusards, mettant, sur un plan idoine, les zones riches et pauvres, les lieux du travail et ceux de l’oisiveté. N’est-ce pas sur un toit de la Défense que les filles organisent un vaste battle de danse, jouant ainsi avec la hiérarchie sociale des territoires ?

Pour autant, Bande de filles n’est pas exempt de défauts. Quelques broutilles. La progression psychologique de Marieme n’est-elle pas un peu abrupte, en regard des conséquences pour son avenir ? La construction elliptique du récit ne participe-t-elle pas à cette confusion ? (Bien que l’on puisse aisément suivre le temps qui passe en se fiant aux seules coiffures des héroïnes.) La dernière partie, centrée sur la seule Marieme, éloignée de ses comparses, n’est-elle pas de trop ? Le film aurait certes gagné à être amputé de sa tranche finale, quand bien même la tranche en question se développe autour de l’isolement croissant de Marieme. Mais broutilles, donc. Cailloux lancés dans une jouissive et enthousiasmante mare, dans laquelle le spectateur est enjoint de venir se baigner. Parce que, quelque part, nous sommes tous, mâles ou femelles, des membres de cette bande de filles.

Eric Nuevo

 

Bande de filles

France

Réalisation et scénario : Céline Schiamma

Photo : Crystel Fournier

Musique : Para One

Interprétation : Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Marietou Touré…

Distribution : Pyramide

1h50

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