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Champions de FranceAu terme d’une carrière qui s’est étalée sur près de cinquante ans (wikipedia donne 1928 comme date de son premier film en tant qu’acteur et il en réalisera jusqu’en 1976), Willy Rozier (1901-1983) n’a pas signé, c’est certain, des sujets impérissables qui laisseront des traces dans les histoires du cinéma. On lui reconnaîtr, et ce n’est que justice, quelques qualités, dont celle d’être un véritable auteur. Il écrit la plupart de ses films (souvent sous le nom de Xavier Vallier), les adapte quelquefois de ses propres romans et en assure le montage. Il donne aussi, et c’est loin d’être négligeable, leurs chances à de nouveaux visages. Souvent, appuyés par de solides seconds rôles, ses protagonistes sont des débutants, ou des acteurs qui n’ont jamais été en tête d’affiche (tel Robert Berri dans Les amants maudits, en 1952) et qui pourtant tiennent le coup. On sait que, question débutants, Rozier a eu du nez en découvrant (dans tous les sens du terme) Bardot dans Manina la fille sans voiles (1952), ou Françoise Arnoul dans L’épave (1949). On évoque moins souvent, et c’est vraiment dommage, Pierre Gay dans Le bagnard (1951) ou Maurice Maillot dans Champions de France (1938), dont Paul Vecchiali salue le jeu dans son Encinéclopédie, contrairement à Pierre Gay qu’il trouve « hiératique ».

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Willy Rozier

Rozier n’est pas l’auteur de chefs-d’œuvres impérissables mais il n’est pas non plus digne de l’oubliette dans laquelle l’ont basculé les critiques. Même si Sauvez Willy ne devient pas un credo incontournable, on peut néanmoins prendre le temps de s’arrêter sur le personnage. On reprochera certes à Rozier quelques maladresses mais, à les revoir aujourd’hui, beaucoup de ses films tiennent beaucoup mieux le coup qu’on aurait pu le penser. Comme la plante du même nom, le cinéaste s’accroche à notre souvenir après la vision de ses films, en véritable Rozier grimpant. Après quatre films des années quarante/cinquante sortis il y a une quinzaine de mois, un coffret Callaghan et deux pornos de fin de carrière, Bach Films a la bonne idée d’éditer une nouvelle série de quatre films, qui sera bientôt suivie par le mythique Manina, la fille sans voile. On peut rêver à une intégrale Willy Rozier qui se dessinerait au fil du temps.

Peut-être est-ce à cause des acteurs “marseillais” qu’il emploie (Milly Mathis, André Fouché, Arius, Julien Maffre, que l’on retrouve dans cette nouvelle série de films, mais l’on pourrait citer également Charpin, Blavette et Lucien Callamand), sans doute aussi parce qu’il adore tourner en extérieurs (ce qu’à la même époque faisaient Renoir dans Toni et Pagnol), Rozier semble chercher la ressemblance avec l’auteur de La femme du boulanger. Natif de Gironde, Rozier plante plus d’une fois ses décors dans le Midi, au bord de mer.

Les extérieurs inondent Champions de France (1938) et donnent au film un véritable afflux sanguin. Si Rozier lorgne du côté de Pagnol, on le sent surtout en phase avec le cinéma contemporain et les films de Duvivier ne doivent pas non plus lui déplaire. Attention, il ne s’agit pas de comparer les deux filmographies mais Rozier amène dans Champions de France ce petit côté Front Pop’ qui éclaire La belle équipe, comme la noirceur du début du Bagnard (1951) peut renvoyer au sketch du médecin avorteur de Carnet de bal.

Féru de sport, lui-même champion de France de natation, Rozier filme les courses d’aviron et de chevaux de Champions de France comme un documentaire. Le sport sert ici de toile de fond et Rozier n’est pas du tout chauvin, même lorqu’il s’agit de filmer une épreuve qui met face à face la France et l’Angleterre. Il agit d’ailleurs avec le sport comme avec la politique. Un des personnages du film, un industriel (Pierre Etchepare) veut devenir député. Rozier ne fait pas plus de différence entre la droite et la gauche qu’entre la France et l’Angleterre. Il donne à Georgius, un chanteur comique très populaire à l’époque, le rôle d’un conseiller en communication politique, sorte de Séguéla des années trente. D’ailleurs, et cela veut tout dire, Georgius chante “Je vends du vent”, qui en dit long sur l’ironie dont le cinéaste enveloppe ce communicant. Question chanteur, nos anciens reconnaîtront sans doute parmi les rameurs André Claveau, qui aura son heure de gloire quelques années après, et qui interprète la chanson-titre du film.

Partagé entre Myno Burney et Ginette Darcy, entre la mangeuse d’hommes et la vierge effarouchée, Maurice Maillot trimballe dans Champions de France un physique à la Randolph Scott. Ce rugbyman, qui était apparu dans Le testament du Dr Mabuse de Fritz Lang en 1932, n’a pas eu la carrière qu’il méritait. Il s’en sort en tout cas très bien dans le film de Rozier, tellement mieux que le toujours fade André Fouché qui lui est opposé et qui jouait Césariot dans le César de Pagnol.

Espoirs

Passons à Espoirs (1941), drame campagnard comme on aimait en réaliser à l’époque. Là encore, Rozier se définit comme l’auteur complet du film, puisqu’il adapte avec un certain Logan un conte de l’écrivain suisse allemand Gottfried Keller, Roméo et Juliette au village, et qu’il en signe les dialogues et le montage.

Tournée une fois de plus en extérieurs, cette querelle villageoise à propos d’un champ convoité par deux paysans est surtout visible grâce à ses interprètes adultes : Pierre Larquey et Constant Rémy, les deux paysans en question, et Gaston Jacquet, l’excentrique à qui le champ appartient mais qui n’a aucun papier pour le prouver. L’époque à laquelle le film a été tourné pourrait nous abuser et nous faire qualifier hâtivement Espoirs de pétainisme. On y voit en effet des notions de travail, de famille et de patrie. Mais le scénario montre surtout combien la justice est absente dans ces campagnes qu’adore le maréchal. Voir par exemple le personnage de l’huissier (Victor Vina), prêt à tout pour obtenir la main de la fille d’un des deux paysans. Le film montre aussi une autre image de la France à travers les personnages des deux vieux qui observent tout, joués par Sinoël et Anthony Gildès : deux vieilles pies aussi âgées que l’homme qui dirige alors le pays, que leur côté sympathique n’absout pas de tout, et surtout d’une sorte de lynchage qu’ils font commettre aux autres.

Le travail et la famille sont donc ici malmenés. Quant à la patrie, elle se résume à quelques kilomètres carrés que les deux jeunes héros se hâtent de vouloir quitter. N’oublions pas qu’Espoirs, si l’on reprend la date donnée par Raymond Chirat et Maurice Bessy dans leur formidable  Encyclopédie des films, est sorti à Paris le 19 mars 1941, soit neuf mois après l’arrivée des uniformes vert-de-gris. Ne pouvant filmer ni les troupes d’occupation ni le couvre-feu (encore que L’assassin habite au 21 y fasse allusion), les cinéastes se réfugient dans des histoires se passant dans les temps anciens (tel Pontcarral) ou à la campagne.

Espoirs sort deux ans avant Goupi Mains rouges de Becker, chef-d’œuvre du film paysan.
On pense d’ailleurs souvent que les films français de l’époque sont financés par la Continental, cette compagnie allemande créée en 1940. Or, Espoirs est produit par Gray Films.
Si cette histoire de Montaigu et de Capulet chez les péquenauds nous conquiert, on regrettera en revanche le choix de Willy Rozier concernant les deux jeunes premiers et leur jeu quelque peu faussé, Robert Lynen et Jacqueline Roman.

Pourtant, Lynen est à l’époque réputé. Le Poil de carotte de Duvivier mourra trois ans plus tard, assassiné par les nazis à l’âge de 23 ans parce qu’il était résistant. Quant à Jacqueline Roman, son amoureuse dans le film, elle est la mère de la scénariste et réalisatrice Danielle Thompson, qu’elle a eue avec Gérard Oury.

Le bagnard

C’est justement Duvivier que Rozier semble convoquer pour le début du Bagnard (1951). Pour qui le regarde aujourd’hui, les références abondent. Duvivier pour l’ambiance noire, Pagnol pour les apparitions de Milly Mathis et d’Arius mais aussi, et c’est plus étonnant, Frank Borzage. Car lorsque le héros s’évade du bagne de Cayenne dans une barque avec quelques codétenus, dont un Roger Blin assez halluciné, comment ne pas penser à Strange Cargo (1940), dans lequel des bagnards évadés se retrouvent dans une barque avec un étrange personnage christique ?

 Le bagnard retient l’attention par d’autres séquences : celles du médecin en proie au démon du jeu, les évocations de la drogue ou cet étonnant procès dans lequel un flic et l’inculpé lui-même s’endorment d’ennui. Le film vaut d’ailleurs beaucoup mieux que sa fin édifiante (la rédemption, grand thème rebattu) et le détour par les peuplades primitives d’Amazonie rappelle les nombreux documentaires “ethnologiques” de Rozier (on peut en voir quelques-uns dans les bonus).

Signalons une fois de plus la performance de Pierre Gay. Sa sobriété et son visage inconnu donnent encore plus de crédit à son personnage. À ses côtés, on retrouve Lili Bontemps, tout à la fois chanteuse et comédienne. Son titre de gloire ? Sa participation, deux ans plus tard, au nanar hors catégorie L’île aux femmes nues (1953) de Henry Lepage.

Le roi des montagnes

Avec Le roi des montagnes (1962), adaptation d’un roman parodique d’Edmond About, Rozier plante son décor (là encore, la quasi totalité du métrage est filmée en extérieurs) dans une Albanie d’opérette. On y retrouve un roi des brigands (Alexandre Rignault) caché dan la montagne, ayant capturé deux Anglaises (Lucile Saint-Simon et Suzet Maïs) et un jeune botaniste (Claude Rollet). Il s’est entouré de fier-à-bras tous plus ridicules les uns que les autres, dont un Jean Lefebvre en costume local qui, comme il l’explique, a appris le français à Paris et jacte donc l’argot de Pantruche. Tout ici est surjoué et c’est totalement assumé. Complètement décomplexé, Rozier semble croire que l’humour va sauver son Roi. Mais quel humour !
Ainsi Jean Droze, guide touristique improbable, balade-t-il au début du film nos deux Anglaises sur des mulets. Le spectateur fait bien entendu la même erreur que les voyageuses et lorsque Suzet Maïs, avec un accent à couper au couteau, parle de son mulet, Droze lui répond qu’il s’agit d’un bardot. Et de citer le petit Larousse pour préciser que c’est la progéniture d’un cheval et d’une ânesse. Puis, tapant les fesses de l’animal : « Allez, Brigitte ! ». Rires.
Vers la fin du film, Alexandre Rignault, le roi, comprend que les bandits comme lui ont fait leur temps. « C’est fini pour le brigandage, annonce-t-il, c’est aux jeunes de relever le flambeau, la nouvelle vague ira donc peut-être un jour… ». Re-rires.

Que manque-t-il à ce Roi des montagnes pour en faire un amusement correct ? Certainement un meilleur dialoguiste et l’on se met à imaginer à ce qu’un Audiard aurait pu faire de tout cela, en y semant son grain de folie. Il aurait sans doute fallu aussi que Rozier en rajoute encore plus dans le n’importe quoi. Et se choisisse des brigands plus loufoques encore.

Jean-Charles Lemeunier

Quatre films de Willy Rozier sortis en DVD chez Bach Films le 13 janvier 2014.

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