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Nous l’écrivions déjà, à propos de la précédente sortie de films de Jess Franco chez Artus Films, combien le cinéaste espagnol, né Jesus Franco Manera et disparu en avril dernier, était fascinant. Ce qui séduit le plus les cinéphiles chez ce touche-à-tout génial, capable d’aborder tous les genres ou sous-genres que peut compter le 7e art, toujours saupoudrés d’érotisme ou de franche pornographie, c’est avant tout le travail qu’il accomplit auprès d’Orson Welles. Il est son assistant sur Falstaff (1965) et, quelques années après la mort de Welles (survenue en 1985), Franco livre, à la demande des ayant-droit, son montage du fameux Don Quichotte.

Le montage… voilà bien la question, chez Franco. On serait d’ailleurs en droit de se demander si l’on peut parler d’UN film de Jess Franco, tant tout est remanié suivant les multiples versions du même sujet. S’il attaque une coproduction hispano-franco-allemande (et l’on pourrait tout aussi bien ajouter l’Italie et la Grande-Bretagne), le film existera sous plusieurs titres (français, allemand, anglais, espagnol, italien), avec des scènes apparaissant dans une version (des inserts simplement déshabillés ou carrément pornographiques) et disparaissant de l’autre (censures de tous les pays, unissez-vous). On se demande toujours à qui appartient le montage final et derrière quelles images Franco est vraiment. Car le problème, avec lui, c’est que, capable du meilleur comme du pire, on a toujours du mal à séparer le bon grain de l’ivraie. D’autant que rien n’est jamais simple et qu’un film qui démarre comme un gentil sujet érotique peut, au détour d’une séquence, être propulsé dans le meilleur des films d’auteur.

Franco dépend énormément des sous alloués par son financeur. De l’ensemble de sa filmographie (près de 200 films), quelques producteurs émergent : le Britannique Harry Alan Towers, les Français Robert de Nesle et Marius Lesœur (ce dernier à la tête du fameux et ultrafauché Eurociné) et l’Allemand Arthur Brauner. Ainsi, des quatre nouveaux titres sortis par Artus, The Girl from Rio (1969) et Les inassouvies (1970) sont produits par Towers (qui participe aux deux scénarios sous le nom de Peter Welbeck), tandis qu’Al otro lado del espejo et sa version française Le miroir obscène/Les gloutonnes (1973) voient crédités les noms de José Maria Forqué et Robert de Nesle à leurs génériques. Les deux productions Towers sont reconnaissables aux vedettes anglo-saxonnes qui y figurent : George Sanders et Shirley Eaton pour le premier, Christopher Lee pour le second.

Bien que tiré d’un roman de Sax Rohmer, Sumuru, la cité sans hommes (ou The Girl from Rio) s’apparente davantage à un sous-James Bond qu’à une œuvre de l’auteur de Fu Manchu, dont Franco a adapté les aventures dans deux films. Ce n’est d’ailleurs pas innocent si, son nom a déjà été cité, on reconnaît dans le rôle éponyme Shirley Eaton, rendue célèbre cinq ans plus tôt par Goldfinger, dans lequel James Bond est encore incarné par Sean Connery. La belle actrice a déjà prêté sa physionomie à cette reine qui domine un peuple de guerrières modernes, vêtues de minijupes et souvent dépoitraillées (du moins chez Franco), dans The Million Eyes of Sumuru (1967), une autre production Towers dirigée par Lindsay Shonteff. Comme l’indique le titre anglais, l’action se déroule à Rio, ce qui nous vaudra, sur la fin, quelques séquences de carnaval. Action est sans doute un bien grand mot mis à mal par un scénario languissant.

inassouvies

Les inassouvies (1970) est connu suivant les pays sous les titres de Philosophy in the Boudoir, De Sade 70, Die Jungfrau und die Peitsche ou Eugenie. Mais il existe également une autre Eugénie portant la signature de Jess Franco, datée de 1974, avec Soledad Miranda, les deux sujets trouvant leur source chez Sade. Donc, dans l’Eugénie de 1970, l’action lanterne un peu, il ne se passe pas grand chose sinon une atmosphère palpable qui instille son venin chez le spectateur (les filles sont jolies – et dénudées -, le thème de la perversion est complètement sadien). Soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, le film prend une autre dimension : l’héroïne est allongée sur un lit, baignée de lumière rouge et de musique, et l’homme qui lui a infligé des sévices la contemple, subjugué, tout en tirant les rideaux puis les ouvrant. C’est beau, c’est fascinant, complètement gratuit : on est alors convaincu que l’on se trouve devant un grand film. Ce ne sont pas les instruments de Badalamenti qui nappent cette étrange séquence mais ceux de Bruno Nicolai. Quoiqu’il en soit, on pourrait se croire dans du Lynch. À côté de cela, curieusement, plusieurs scènes sont filmées sans que l’opérateur ne fasse le point sur le sujet principal. En un mot, Les inassouvies reste étrange. Et envoûtant.

Le film ressemble à un cauchemar et ce qui semble être la réalité (une innocente jeune femme est droguée et victime de sévices par ses hôtes) apparaît, le lendemain, comme de l’ordre du fantasme. Quelques explications ont beau être données en fin de parcours, la trame, profondément sadienne, nous questionne fortement sur l’innocence de l’héroïne. N’est-elle pas naturellement perverse, jusque dans ses rêves ? Franco ne tranche pas vraiment. On sait que Christopher Lee, en voyant le film, a regretté d’être apparu dans ce qu’il a appelé un film pornographique. Comme s’il avait été piégé alors que, dans la séquence d’ouverture, son personnage officie dans ce qui semble être une messe noire et plonge son couteau dans le cœur d’une figurante dénudée. Quoi qu’il en soit, Lee (qui appréciait beaucoup Franco) n’a malheureusement pas un grand rôle ici.

miroir

Présentés dans un double coffret, Al otro lado del espejo et Le miroir obscène montrent comment, à partir de mêmes images on peut, par quelques inserts, changer le propos. Le premier métrage est la version espagnole, le second la française. Les deux parlent d’inceste et de meurtres mais, au finale, les deux histoires diffèrent. Emma Cohen incarne une jeune pianiste de jazz hantée par la mort : celle de son père dans Al otro lado, celle de sa sœur dans Le miroir obscène. A chaque fois, c’est par un miroir que le ou la morte ordonne les meurtres mais, dans la version française, ledit miroir donne à Franco l’occasion de montrer des séquences d’orgie jouées par Lina Romay, qui n’apparaît pas dans la version espagnole. Autant dire que c’est cette dernière, la version espagnole, qui est la plus intéressante, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de pouvoir comparer les deux. Là encore, tout pourrait n’être qu’un cauchemar mais, visiblement, Franco n’est pas partisan des fins en forme de pirouette. Chez lui, pas de réveil impromptu qui remet les choses en ordre. La vie est un mauvais rêve qui flirte avec le surnaturel.

On ne peut le nier, les films de Franco comportent plus d’une imperfection. Mais on ne peut non plus lui ôter le qualificatif d’auteur : par les thèmes, les acteurs, l’emploi du jazz, Franco revient souvent à ses propres obsessions, dont le sexe n’est pas la moindre.

Jean-Charles Lemeunier

Trois films parus en DVD le 4 février 2014 chez Artus Films : Girl from Rio, Les inassouvies et Al otro lado del espejo et sa version française, Le miroir obscène.

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