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Un coup de gueule pour commencer. Comme pour le film précédent de David O. Russell, les distributeurs français, que décidément rien n’arrête dans la course à l’étiquetage imbécile, n’ont rien trouvé de mieux à faire qu’affubler la pellicule d’un faux titre en anglais pour son exploitation dans leur beau pays. Après un (excellent, rappelons-le) Silver Linings Playbook horriblement rebaptisé Happiness Therapy (la honte…), voici American Hustle, stupidement renommé… American Bluff. Ben voyons. On aimerait bien savoir en quoi un titre anglais (et pas l’original, de surcroît) serait susceptible de rassembler un plus large public hexagonal. D’autant que les Français, c’est bien connu, ne sont pas trop portés sur la parlure d’une autre langue que la leur… Et puis, nom d’un cinéphile en colère, quel intérêt y’a t-il à donner un titre bien « anglo » à un film de toute façon projeté en version française dans la majorité des salles ? Comprend qui peut.

Au Québec, où ce genre de choses est, souvent à juste titre d’ailleurs, interdit par la loi, on a su se contenter de titres français tout à fait efficaces : Le bon côté des choses pour le premier film cité, et Arnaque américaine pour le second. Concernant ce dernier métrage, on l’avoue, on profite de sa sortie ce mercredi 05 février en France pour revenir sur ses qualités découvertes il y a plus d’un mois au Canada. Mais ne comptez pas sur ce papier pour faire l’apologie, rien qu’en le citant, du titre d’exploitation français : « American Bluff », énoncé (et annoncé) tel quel, c’est crétin. Point.

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David O. Russell n’a pas fini de nous étonner. Après son Silver Linings Playbook à la mise en scène intuitive et servie par un montage aussi émotif qu’imprévisible – à l’image de la dépression dont souffrait le héros du film incarné par Bradley Cooper – le réalisateur récidive dans l’exploration de la psyché humaine portée sur la manipulation et l’extrapolation.  Avec l’évidente envie de faire son film de « gangsters » cool bien à lui, qui plus est situé dans les cultes années soixante-dix… Sauf qu’au-delà de cette note d’intention aux attraits commerciaux notoires, l’auteur des Rois du désert déploie une esthétique « du toc » aussi bigarrée que fascinante mixant faux-semblants, absurdités dialogiques, « trips » visuels et violence décomplexée par endroits. Un parti pris qui illustre et prolonge à merveille le comportement de ses personnages tous plus menteurs et choatiques les uns que les autres : Bradley cooper réendosse la défroque – ici non diagnostiquée mais, vu les sautes d’humeur du bonhomme… – d’un maniaco-dépressif, incontrôlable agent du FBI nommé Richard DiMaso prêt à tout pour faire tomber des mafieux et des hommes politiques corrompus. À côté de lui, l’escroc (anti-)héros du film Irving Rosenfeld (très bien joué par Christian Bale, qui n’a décidément pas peur de casser son image et de se mettre en danger de disgrâce physique), dont seule la révélation digne des exercices hypnotiques d’un David Mamet ou d’un suspense « à la Usual Suspects » permettra d’éclairer le véritable génie, fait office de caractère plus gérable – et disons plus facile à discerner. Cela dit, cette perception hâtive serait sans compter sur le simulacre que dessine David O. Russell à grands, pardon petits en fait, coups de répliques et de champs / contrechamps qui donnent le tournis. Entre découpage énergique et mouvements de caméra d’un souplesse féline presque sournoise (voir ce léger travelling, à quelque endroit stratégique du métrage, sur le ravissant minois de Sydney, l’associée d’Irving interprétée par Amy Adams), le réalisateur nous enivre patiemment pour mieux nous dégriser au moment du finale.

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Mais tout suspense mis à part, ce qui intéresse David O. Russell, c’est la porosité de l’état physique, émotionnel et moral de ses personnages, accolée à l’idée que nous vivons tous dans un monde de fous où la surenchère demeure la règle. Entre l’accent british dont se pare Sydney pour mieux pigeonner de fortunés investisseurs, le postiche que porte Irving ou les costumes d’« émir » enfilés, d’abord par le « Sheik Plant » d’Irving (excellent Saïd Taghmaoui) puis par le cheikh « version Richie » / FBI (Michael Pena, très drôle aussi), tout n’est qu’affaire d’apparences. Trompeuses, comme le veut l’adage bien sûr, mais aussi trompées. Tromperie, notamment, dans les trois triangles amoureux qu’on peut identifier comme suit : Irving, sa femme Rosalyn – incroyable Jennifer Lawrence – et Sydney ; Rosalyn, son amant gangster à moustache et le « cocu » Irving ; Irving le truand, Sydney la muse à l’arnaque et Richie le flic colérique. Toutes les relations que tisse David O. Russell devant sa caméra exploitent un désir mimétique cultivé par des personnages en quête de reconnaissance – jusqu’à ce maire de Camden (Jeremy Renner, très bien lui aussi) proclamant à qui veut l’entendre qu’il ne fait que travailler pour sa communauté alors qu’il cherche surtout à dorer le blason de son interventionnisme plus ou moins salvateur et aux limites de la légalité. Chacun se nourrit ainsi du mensonge de l’autre et s’en accommode, du moins tant qu’il croit que les règles du jeu n’ont pas été violées à son égard.

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Avec American Hustle, David O. Russell nous rappelle que toute fiction cinématographique confine au grand art du travestissement et de la mystification, y compris des sentiments qu’inspirent le « look », le regard, la coupe de cheveux d’un personnage. La moumoute de travers d’Irving accentue en effet son physique ingrat pour mieux nous détourner de la vraie virtuosité du personnage, tout comme les bigoudis de Richie minimisent la brutalité et la perversité dont est capable l’agent. De son côté, le faux cheikh se doit vite de faire preuve des vrais réflexes linguistiques induits par son déguisement lorsqu’un chef mafieux (De Niro en mode « parrain menaçant » comme chez Scorsese, cinéaste que David O. Russell cite ici avec un maniérisme apparent mais enthousiasmant) s’adresse à lui en arabe. Rien ni personne au final ne se révèle ce qu’il est censé être – ce qu’il joue à être – dans cette fresque détournant l’ostentation d’une époque pour mieux jouer avec son illusion et le concept de trompe-l’œil, voire, de vérité parcellaire, fragmentée par une narration à double détente. Illusion, mais aussi émotion, car on rit beaucoup (Cf. l’histoire récurrente du supérieur de Richie racontant une partie de pêche dont on ne connaîtra jamais la fin), même dans les moments de grande tension. Comme si ces deux notions, chez cet auteur définitivement imprévisible qu’est David O. Russell, restaient liées pour le meilleur et le pire – parce que le plus étourdissant à notre insu – des mensonges : le cinéma.

Stéphane Ledien

American Hustle
Titre en France : American Bluff
Titre au Québec : Arnaque américaine
Réalisation : David O. Russell
Scénario : David O. Russell & Eric Singer
Interprètes : Christian Bale, Bradley Cooper, Amy Adams, Jennifer Lawrence, Jeremy Renner, Michael Pena, Robert De Niro…
Photo : Linus Sandgren
Montage : Jay Cassidy, Crispin Struthers & Alan Baumgarten
Musique : Danny Elfman
Pays : États-Unis
Durée : 2h18
Sortie québécoise : 20 décembre 2013
Sortie française : 05 février 2014

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