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Il paraît que le cinéma québécois n’avait pas renoué avec l’hiver depuis un bon bout de temps. Le grand écran provincial semblait, aux yeux des spécialistes, se languir de la magie blanche de classiques comme La vie rêvée de Léopold Z. de Gilles Carle. Désormais réconciliés par l’entremise des pellicules formellement travaillées que sont Le vendeur de Sébastien Pilote et le Whitewash qui nous occupe, 7e art canadien et saison froide semblent resplendir pour mieux distiller un parfum de ténèbres et de dépression. Premier long-métrage d’Emanuel Hoss-Desmarais – un réalisateur primé pour ses spots publicitaires mais qui fit aussi l’acteur, entre autres chez Roland Emmerich (dans Le jour d’après, eh oui !) – Whitewash : l’homme que j’ai tué raconte l’histoire de Bruce Landry (Thomas Haden Church, le grand méchant de Spider-Man 3 et l’inquiétant looser de Killer Joe) qui, après une soirée bien arrosée, écrase un homme (Marc Labrèche) avec sa déneigeuse. Bien décidé à se débarrasser du corps, le meurtrier malgré lui  va, plus ou moins consciemment, se perdre au cœur de la forêt enneigée. Et le voilà prisonnier de la nature et de son esprit torturé qui oscille entre culpabilité et désabusement. Le tout, entrecoupé de visites chez le commerçant du coin, d’intrusions dans des chalets inoccupés (parce qu’il faut bien faire le plein de vivres de temps en temps) et de souvenirs des moments étranges que notre anti-héros semble avoir bel et bien passés avec celui qu’il a écrasé. Le puzzle mental se reconstruit au fil de ces errances, pour aboutir à une révélation « logique » qui, c’est dommage, nous éloigne du pur cas de conscience et de la conversation imaginaire d’abord envisageable pour le spectateur amateur du genre, disons, « lynchien ». Soit.

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Graphiquement efficace, Whitewash sait très bien tirer parti du décor naturel que constitue la neige. Un cadre et même un personnage à elle seule qui, au-delà de sa cinégénie naturelle, permet aussi de bien faire ressortir la noirceur de situations purement « polaresques ». Poudreuse, crimes et cadavres forment une équation souvent gagnante, qu’on se souvienne d’Un plan simple bien sûr (Raimi rules !), de Fargo des frangins Coen ou même de l’inégal Blanc comme neige de Christophe Blanc (2010), avec François Cluzet et Olivier Gourmet. D’accord. Mais, non. Plus naturaliste que brutalement réaliste, Whitewash ne restera pas comme nouvel exemple de comédie noire ou de thriller déjanté. À l’absurdité de la situation initiale qui n’aurait pas déparé chez les Coen ou un Kaurismäki au meilleur de sa forme ludique et cinglante, le film d’Emanuel Hoss-Desmarais cède la place à une exploration, pas très drôle au final, des tréfonds de l’autopunition teintée de cynisme. Plus qu’à une rédemption, c’est à une chute, un véritable fondu au blanc – puisque l’hiver morne, beau malgré tout mais glacial et sans concessions, se chargera de « lessiver » le malheureux déneigeur – que nous convie le réalisateur. En même temps, sa caméra épouse la rigueur de la saison et dessine des schémas labyrinthiques (excellente géométrie du cadre, jeu d’opposition entre la verticalité – parfois perturbée quand certains se sont effondrés – des arbres et l’inexorable horizontalité de la lande enneigée), aussi bien ceux de l’esprit que ceux des chemins empruntés par le personnage principal : on tourne, volontairement, en rond dans la forêt jusqu’au déraillement, à l’image des chenilles de la déneigeuse. L’homme et la machine sortent de leurs gonds, et l’on assiste à la naissance d’un ermite. C’est là le vrai sujet du film, assorti d’un traitement esthétique remarquable mais thématiquement un peu faible et souffrant de longueurs dispensables. Il y a comme un effet de court-métrage étiré à la limite du cassable.

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Dans Whitewash, Thomas Haden Church, cow-boy triste au regard glaçant et glacé, phagocyte le cadre pour le meilleur et pour le pire. Qu’est-ce qu’elle a sa gueule, demanderont les moins convaincus ? Elle irradie, admirablement, de toute la brutalité enfouie du personnage. Elle déconcerte, aussi, selon l’écriture des scènes. Ses silences, petits temps morts en plein milieu d’une conversation ou dans le feu de l’action, ajoutent aux tensions palpables du drame qui se joue dans la tête mais aussi dans le paysage hivernal que nous avons en permanence devant les yeux. Ce judicieux choix de casting ne suffit pourtant pas à donner plus d’énergie au film, qui souffre d’une certaine langueur – voulue ? La faute, peut-être, à des situations qui se prennent parfois un peu trop au sérieux dans leur crédibilité avérée, ou à une écriture pas assez fouillée dans ses détails les plus insolites : les yeux de poupées, la scène du « skidoo » sur le lac gelé, l’irruption des propriétaires du chalet (on note un côté très « néo-beauf-facho » dans la réaction du proprio québécois). Et si le problème du film, c’était qu’il se cherche une voie rationnelle et psychologique (voire « psychologisante ») à tout prix, là où ses personnages étaient, de toute façon, dès le départ fichus, lessivés justement ?

Stéphane Ledien

Dernière minute : l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision a annoncé mercredi 22 janvier qu’elle remettait le prix Claude-Jutra 2014 à Emanuel Hoss-Desmarais pour son premier long-métrage Whitewash.

Whitewash, L’homme que j’ai tué (Whitewash)
Réalisateur : Emanuel Hoss-Desmarais
Scénario : Emanuel Hoss-Desmarais & Marc Tulin
Interprètes : Thomas Haden Church, Annie Pascale, Marc Labrèche, Geneviève Laroche…
Photo : André Turpin
Montage : Arthur Tarnowski
Musique : Serge Nakauchi Pelletier
Pays : Canada
Durée : 1h30
Sortie québécoise : 24 janvier 2014

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