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mocky-seme-encore-la-zizanie-coffrets-dvdQuel cinéaste a su réunir tout au long de sa carrière un tel bestiaire de personnages aussi farfelus : un pilleur de troncs d’église, un correcteur de mariages, un combattant de la télévision, un étalon, un naturiste à l’Assemblée nationale, un faux paralysé et un vrai miraculé, un glandeur, un journaliste incorruptible, un notable pédophile, des congressistes en mal d’héritage ne parlant que de sexe, un bénévole associatif, un mentor, un arracheur de dents, un renard jaune, une divine enfant, des flics, des libertaires hors-la-loi, des bourgeois cupides et un communiste ne jurant que par Georges Marchais au cri de guerre de « Mes couilles, Madame Réglisson » ? Qui est capable d’inscrire, en début de générique, que le film que l’on va voir est une connerie mais que, contrairement à celles qui envahissent les écrans, celle-là est totalement assumée ?
Quel artiste, hormis Guitry, a vu passer devant ses caméras le gotha du cinéma français, à commencer par les grands anciens (Bourvil, Fernandel, Michel Simon, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Raymond Rouleau, Victor Francen, Jean Tissier, Jacques Dufilho, Denise Grey, Héléna Manson, Noël Roquevert, Alexandre Rignault), les stars (Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Alberto Sordi, Philippe Noiret), les grands comiques (Jean Poiret, Michel Serrault, Jacqueline Maillan, Francis Blanche, Roland Dubillard, Darry Cowl, Michel Galabru), leurs successeurs plus jeunes (Jacques Villeret, Michel Blanc, Josiane Balasko, Dominique Lavanant, Sylvie Joly, Bruno Solo), les vedettes (Charles Aznavour, Claude Brasseur, Pierre Arditi, Sabine Azéma, Kristin Scott-Thomas, Jane Birkin, Jacques Dutronc, Victor Lanoux, Sylvia Kristel, Bernadette Lafont, Richard Bohringer, Marie-José Nat, Eddy Mitchell), les improbables (Dick Rivers, Karl Zéro, Nino Ferrer, l’ancien braqueur Roger Knobelspiess, le photographe Roger Corbeau), les jeunes acteurs (Guillaume Depardieu, Thierry Frémont, Virginie Ledoyen, Frédéric Diefenthal), les gueules (Jean-Claude Rémoleux, Dominique Zardi, Henri Attal, Jean Abeillé) et les homonymes (Georges Lucas) ?

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Deux flics (Francis Blanche et Jean Tissier) à la recherche du pilleur de troncs d’églises (Un drôle de paroissien)

Qui a su à ce point dire merde à tous les partis politiques, les institutions, les bonnes mœurs (et les bonnes sœurs), foncer dans le tas quitte à y perdre quelques plumes ? Qui, enfin, est un sacré hâbleur, qui invente parfois les scénarios au fur et à mesure qu’il vous les raconte, qui est capable du meilleur comme du moins bon, de rire et pleurer en direct sur un plateau de télé, d’y draguer Christine Boutin et de sembler, jamais au grand jamais, ne se prendre au sérieux ?Vous l’avez bien sûr reconnu, il s’agit de Jean-Pierre Mocky.
Ce fou de cinéma qui tourne plus vite que son ombre a battu plus d’une fois de vitesse les critiques de cinéma. N’ayant apparemment pas toujours le temps d’aller voir le dernier Mocky, ils se précipitent sur leurs fiches et utilisent les mêmes adjectifs, c’est tellement plus simple : anarchiste, bâclé, à la va-vite, sympathique, etc. Même mérités, ces qualificatifs sont un peu courts, jeune homme car Mocky mérite que l’on dise, oh ! Dieu !… bien des choses en somme. Et en variant le ton.

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Christian Duvaleix, Myriam Mézières et Jean-Pierre Mocky dans Un linceul n’a pas de poches, tiré du roman de Horace McCoy

Les agressifs diront que plus Mocky vieillit et plus c’est du grand n’importe quoi. Cela peut être vrai du Dossier Toroto (2011), la fameuse « connerie assumée », mais tellement faux lorsqu’il s’agit du Mentor (2012) : que voilà un tendre Mocky, qui montre là un visage qu’on lui connaît mal médiatiquement ! Finalement, ce grand casseur de gueules, cet anar qui se livre de film en film à un réel jeu de massacre n’est pas si misanthrope que cela.

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Le commissaire (RJ Chauffard) compatit devant la douleur de l’inspecteur Lelouuuup (Francis Blanche) qui massacre l’image de Claude Rich, un des Compagnons de la marguerite

Dans cette tendresse qui se cache derrière la blague, on glissera le congrès des timides qui se tient dans La bourse et la vie, mené par un Michael Lonsdale qui ne fixe de l’auditoire que les chaussettes. Et tous les héros réfractaires, le Bourvil d’Un drôle de paroissien, de La grande lessive et de L’étalon, le Claude Rich des Compagnons de la marguerite, le clochard (merveilleux Michel Simon) de L’ibis rouge et le peintre (étonnant Alberto Sordi) du Témoin. Tous ces personnages individualistes qui, volontairement ou malgré eux, refusent de se laisser broyer par les machineries de l’Institution.
Mocky, c’est aussi cette griffe qui est une signature. Même dans un film aussi éloigné d’une comédie que Le témoin (une histoire de pédophilie), on trouvera toujours un éboueur qui la ramène (Rémoleux). Dans le reste de sa filmographie, ce sera une sirène de voiture de police qui fait un drôle de bruit. Ou un personnage qui a un tic de langage. Ou des passants qui disent n’importe quoi. Mais ce qui fait la force de Mocky, c’est sa description du salaud ordinaire, du bourgeois qui aime la chair fraîche, du supporter de foot capable d’aller massacrer l’arbitre, du député véreux, etc.
Chez ce dernier, le rêve de Michel Blanc dans Une nuit à l’Assemblée nationale est un régal. Blanc le nudiste, qui passe les trois quarts du film les fesses et la quéquette à l’air, imagine une Assemblée emplie de députés à poil confessant leurs crimes : j’ai vendu des armes aux Libyens, j’ai suicidé le ministre du Travail (allusion directe à l’affaire Boulin), j’ai attribué une radio libre à mon neveu… On sent le cinéaste jubiler derrière ces cris, on l’entend quasiment rire et tout cela fait bien plaisir.
Pourquoi, me demanderez-vous (il serait temps) parler de Mocky sur l’ensemble de sa riche carrière ? Parce que Pathé vient de sortir, à un prix défiant toute concurrence, un gigantesque coffret de 56 films. Un monument. Une tranche du cinéma français dont on ne saurait se passer. Depuis La tête contre les murs (1959), un film préparé par Mocky et coréalisé par Georges Franju, jusqu’aux derniers sortis et encore inédits (Le renard jaune, Dors mon lapin, Le mentor, À votre bon coeur, mesdames, tous de 2013), tout y est, sauf évidemment ce qui ne s’y trouve pas. Le plus regrettable est l’absence du déjà cité La bourse et la vie, dont Pathé n’a semble-t-il pas les droits. À part cela, on se privera de quelques films pour la TV (la série Mystère Mocky), du fameux porno tourné sous le nom de Serge Batman et des quatre ou cinq films (peut-être même six ou sept le temps d’écrire ces lignes, Mocky tourne si vite) réalisés depuis la sortie du coffret. Cette plongée dans l’oeuvre mockyenne sera aussi l’occasion, pour tous les cinéphiles de province, d’ajouter au plaisir de retrouver les sommets du passé celui de découvrir la dizaine de films sortis uniquement à Paris et inédits pour le reste de la planète.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret DVD Mocky sème sa zizanie (Pathé), sortie le 5 décembre 2013

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