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RunRunShaw

Fin des années 60, début de la décennie suivante. Nous sommes à Hong-Kong. La famille Shaw, avec au sommet hiérarchique Run Run et Runme, est à l’apogée de sa puissance financière, la surface médiatique que les frangins génèrent dans toute l’Asie le prouve couramment. Les hongkongais, sous l’influence de l’ex-protectorat anglais et soucieux que les occidentaux se souviennent de leur patronyme, sont de grands spécialistes de l’anglicisation de leur nom et/ou prénom. Ainsi Shaw vient de Shao. Run Run semble par-contre être un surnom puisque l’intéressé se prénommait Yifu. Run Run, Runme et deux autres frérots sont, entre autres, des moguls du cinéma, l’équivalent au sud-est asiatique des empereurs mégalos et plus ou moins cinéphiles du Hollywood que les vieux nostalgos étiquettent comme celui de L’Âge d’or. En matière de cinéma, les brothers ne craignent pas la concurrence, qui existe mais ne fait plus que les chatouiller depuis qu’ils ont pris l’ascendant sur les deux-trois rivaux sérieux, la Dianmou (aka la Motion Pictures and General Investment Company), la O Mei Company, la Hong Kong Films Company.

Pourtant, dans peu de temps, leur règne va être mis à mal, ils auraient dû se méfier. L’ennemi est né chez eux. C’est un de leurs cadres. Un certain Raymond Chow. Il est plus jeune, plus moderne. Il a des idées qui plaisent, surtout à des techniciens, des spécialistes des arts martiaux et des acteurs qui en ont plein les bottes du paternalisme (comme la chair, le mot est faible) de la Shaw Brothers et de ses contrats aliénants. L’attaque inaugurale a lieu lorsque Chow rachète les studios de la Cathay, l’une des principales sociétés concurrentes de la Shaw Brothers, alors en lambeaux suite à la mort de son président et d’une partie de son staff dans un accident d’avion. Sur ces décombres Chow crée la Golden Harvest en 1970 et, en sus de débaucher des vedettes telle que Wang Yu et des réalisateurs courus tel que Lo Wei, signe d’avantageux gros chèques pour attirer une nouvelle garde, à commencer par Bruce Lee, les frères Hui puis Jackie Chan et le jeune John Woo…

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Mais il ne faut pas pleurer, braves lecteurs, Run Run et les siens ont encore de beaux jours devant eux (ils en auront toujours, en fait), une bonne dizaine d’années à produire quantités de divertissement incontournables avant de fermer en partie leur usine à rêves, de transformer ce qui en reste en studios TV très rentables, de booster leurs investissements télévisuels, de profiter de leur solide portefeuille immobilier.

Run Run et ses frangins sont des milliardaires fils de magnats shanghaïens du monde industriel. Côté cinéma, les ainés se font les dents dès les années 20 dans une Chine qui n’est pas encore une République Populaire. Lorsqu’elle le deviendra, la fratrie aura déjà fait sa place au soleil de Hong-Kong, puisque implantée là dès avant la Seconde Guerre Mondiale, plus exactement depuis l’invasion japonaise de la Chine. Leur stratégie est en partie la même qu’au pays de Mao. Ils font concevoir, produire, distribuer et diffuser leurs films (qui sont tournés en Mandarin mais sous-titrés dans d’autres langues de Chine voire en Anglais pour la diaspora, en fonction des lieux de distribution) dans leurs salles et au-delà. Dans toute l’Asie, notamment en Malaisie, l’argent sourit à ces audacieux entrepreneurs nés dans la soie.

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Leur contrôle sur leurs créations est total, ils ont même acheté, en face de l’île de Hong-Kong, les terres de Clearwater Bay en 1954 pour y construire avec pragmatisme ce qui n’a que l’apparence d’une folie mégalomaniaque : des dizaines d’hectares d’immenses plateaux de cinéma, des bois bientôt envahis d’équipes de tournages, une simili ville comprenant appartements, résidences des acteurs, techniciens et réalisateurs, des magasins et centres commerciaux, des lieux de loisirs, les ateliers de post-production, les entrepôts de matériels et de décors, les remises à costumes, les bureaux administratif, les salles de réunion, l’école d’acting, les salles d’entrainement… Les plus courantes de leurs productions sont des wu xia pian, films en costumes peuplés de bretteurs plus ou moins chevaleresques, moins que plus sérieux historiquement mais imbibés des mythes et des légendes de la culture chinoise. Sont embauchés souvent à plein temps techniciens, acteurs et réalisateurs. Certains se feront une renommée internationale, ainsi Li Hanxiang, Chang Cheh, King Hu (l’un des moins dociles. Il partira vite pour Taiwan y tourner quelques incunables), le clan Liang, Ti Lung, David Chiang et tant d’autres. C’est la recette du succès.

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Leur logo devient célébrissime dans le monde asiatique puis en Occident, notamment en France, marché d’abord brièvement pénétré par la Cathay (avec un film qui sera titré Du Sang chez les taoïstes, en septembre 1971), puis par la Golden Harvest avec les Bruce Lee, au coude à coude avec quelques long-métrages mettant en vedette Wang Yu, bousculant Les Griffes de jade de Ho Meng Hua, première production Shaw Brothers largement visible dans l’Hexagone dans laquelle la mimi Cheng Pei Pei tenait la dragée haute aux bad boys lui barrant le chemin. Fini les rares incursions sporadiques du cinéma chinois lors du Festival de Cannes. Dès lors seront visibles de ce côté de la planète des dizaines de films Shaw Brothers récents ou tournés depuis plusieurs années, des chefs-d’œuvre comme d’imbitables nanars, raz-de-marée poussant vers sa tombe un western spaghetti déclinant déjà mis en pièces par le polar transalpin qui beuglait sa colère opportuniste et son dégout des Années de plomb nées des rêves soixante-huitards. Dans quelques années, à partir du milieu des seventies, Run Run mettra également de l’argent dans des productions occidentales et/ou facilitera leur tournage à Hong-Kong. Citons pour le plaisir Cleopatra Jones and the Casino of Gold, Supermen Against the Amazons, Blade Runner… (Opération Dragon, L’Homme de Hong-Kong et les Cannonball sont eux coproduits par la Golden Harvest).

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Et puis voilà, en cette deuxième semaine de janvier 2014, le big boss derrière le logo culte a passé l’arme à gauche. Les quasi copier-coller de la dépêche AFP (à la base une rapide nécro probablement écrite par un certain Paul Yeung) lisibles dans la presse nationale, pondus par des pisses-copies qui ne se sont pas trop décarcassés et qui se piqueront le lendemain un best-off de cinq titres, signalent que quand-même le vénérable Run Run a arrêté de courir à 106 ans. A quelques années près, l’âge du cinématographe. Jusqu’à ce 07 janvier, je ne savais même pas qu’il était encore vivant (Run Run, pas le septième art), honte sur moi. Je crois bien qu’après avoir lu ou relu quelques bons papiers sur Run Run et la Shaw Brothers disponibles sur des sites tels que Cinémasia.com, HKCinémagic et DVD Classik, qu’après avoir donné un coup de chiffon sur le Ciné Kung-fu des frères Armanet, je vais me remater quelques classiques de l’ex-colonie anglaise, tiens, en guise d’adieu cinéphilique.
Pas vous ?

Laurent Hellebé

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