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Dans quel état nous revient Álex de la Iglesia ? Avec l’habitude que l’on a de trouver, dans les films du réalisateur basque – comme dans ceux de ses compatriotes – des métaphores cinglantes de la société ibérique, cette question en revient peu ou proue à se demander : dans quel état se trouve l’Espagne ? Et, à voir Les Sorcières de Zugarramurdi, la réponse semble être : dans un sale état. Dans un vraiment sale état. Et ce ne sont pas les récentes annonces de la Banque d’Espagne, validant une sortie discrète de la récession, qui sauront nous rassurer complètement.

Il est loin le temps où les personnages d’Álex de la Iglesia paradaient dans leur réussite sociale et se voyaient punis métaphoriquement pour leur orgueil et leur ambition démesurés – Carmen Maura en agent immobilière chanceuse dans Mes chers voisins (2000), Guillermo Toledo en responsable de rayon dans un grand magasin, promis à un poste de manager dans Le Crime Farpait (2004). Punis, oui, par la communauté ou par l’autre sexe – mais au moins avaient-ils un présent et, potentiellement, un avenir. Ce n’était déjà plus le cas de José Mota, agent publicitaire au chômage, en échec constant dans sa recherche d’emploi (Un jour de chance, 2011), enfant désorienté d’une Espagne en perdition.

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Quant aux héros des Sorcières…, leur désespoir est tel qu’ils sont déjà passés de l’autre côté de la barrière légale. Quatre hommes en quête d’argent – pour vivre, simplement, ou pour payer cette fichue pension alimentaire réclamée par une ex-femme colérique et vénale – se croisent dans un dépôt or de la place de la Puerta del Sol à Madrid et décident de braquer la boutique aux tiroirs débordants d’alliances déposées en gage. Déguisés en figures symboliques, de celles incarnées sur les grandes places urbaines par des pseudo-comédiens en quête de quelques sous – Bob l’Éponge et Minnie en prosélytes de la mondialisation américano-centrée, un soldat vert chantre du militarisme de bon aloi, et enfin un Jésus argenté embarrassé de sa croix – les compères se lancent dans un braquage en pleine journée et au milieu de la population. Seuls deux s’en tirent, José et Antonio, prenant en otage un chauffeur de taxi, Manuel, et le malheureux passager dudit véhicule, le tout en compagnie de Sergio, le jeune fils de José. La joyeuse bande vise la frontière française et, au terme du voyage, Disneyland Paris – autre réminiscence du rêve capitaliste, aussi abstrait et lointain durant tout le film que l’est la demeure du maître dans Le Château de Kafka pour le personnage de K. Sauf qu’en lieu et place de Disneyland, ils tombent, avant la frontière, sur une absurde resucée du Train Fantôme : un village situé quelque part entre Season of the Witch et Les Sorcières d’Eastwick. Avec Terele Pavez, Carmen Maura et Carolina Bang en grand-mère, maman et fille d’une même famille de magiciennes old school – à ceci près qu’Eva, sorcière-top model, utilise son fameux balai d’une façon plus érotique que magique.

Film tentaculaire et barré, Les Sorcières de Zugarramurdi ressemble exactement à son titre : un récit partagé entre l’étrange, le bizarre et l’extravagant (on vous met au défi de demander un ticket pour aller voir le film sans faire une faute dans le nom du village). Après une Balade triste qui avait laissé sceptique certains fans du cinéaste – dont moi, je le confesse – Álex de la Iglesia retrouve la verve et le dynamisme de ses jeunes années, quelque part entre Le Jour de la Bête et Action Mutante, mais avec une démence et un manque total de limites qui finissent par le pousser vers le continent du grotesque déraisonnable. Après une première heure exceptionnelle, drôle à en pleurer, cynique à s’en arracher les cheveux, puis effrayante à souhait, le réalisateur s’autorise une dérive pas tout à fait maîtrisée en direction des souterrains du genre (au sens propre), avec un finale superfétatoire constitué d’une réunion de milliers de sorcières, d’une déesse-Bibendum Chamallow et de batailles volantes filmées avec l’arrière des doigts de pieds. L’épilogue sauve le film in extremis en piochant du côté de La Famille Addams, mais laisse tout de même un goût de profusion immature assez difficile à comprendre chez un homme habituellement caractérisé par son habileté visuelle. Symptomatiques, les scènes d’action souffrent d’une mise en scène chaotique et d’un montage épileptique, et ne resteront certes pas dans les annales du genre. Mais qu’importe : voir un Jésus, un soldat vert et un gamin armé fuir la police à travers les rues de Madrid, même dans un cadre foutraque, voilà qui s’avère particulièrement réjouissant.

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L’humour n’empêche pas le désespoir. Il y a, dans ce film, quelque chose de sombre et de désespérant qui ne tient pas uniquement aux teintes obscures de la photographie. Toutes les femmes y passent certes pour des monstres – depuis l’ex-femme revancharde jusqu’aux sorcières désireuses d’en revenir au temps où le patriarcat ne s’était pas encore imposé dans la société – mais la misogynie apparente du propos, illustrée par une bonne couche d’humour noir (le générique fait défiler des portraits de femmes présentées comme des magiciennes ou des prêtresses, parmi lesquelles Marlene Dietrich, Margaret Thatcher ou… Angela Merkel !), est pondérée par un constat sans appel : si le genre féminin est cruel, le genre masculin est simplement stupide. Idiots finis, têtes de pioche, lavettes soumises, sex-symbol sans cervelles – les hommes mis en scène par Álex de la Iglesia représentent la lie de l’humanité virile, ce qu’elle dissimule de plus nul et de plus maladroit. Les deux héros ont bel et bien réussi un braquage, mais ils y ont fait participer un gamin innocent (première preuve d’inconséquence) avant de se laisser attendrir par une dame à la sortie du village de Zugarramurdi, d’oublier leur butin dans leur maison et d’être subjugués comme des adolescents par une Eva à la plastique impeccable (autres preuves d’inconséquence). Aucun d’eux ne sauvera le genre humain, soyons-en sûrs. Et l’euphorie familiale de l’épilogue est compensée par quelques détails, que nous prendrons soin de ne pas révéler ici, qui témoignent d’une corruption interne inexorable des êtres innocents.

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En 1998, le groupe ibérique Ska-P chantait : « L’Espagne se porte bien / Elle se porte bien, mais toujours pour les mêmes / Pour le banquier, et pour le maire, et pour le président / Mais pour le chaland, elle se porte toujours aussi mal » L’absence de figures tutélaires – politiques, en particulier – et de chefs de famille véritables – aucun parent ne sait y faire avec ses enfants, sorcières ou gens du commun – repositionne le film dans la catégorie de la fable sociale populaire où les élites ont abandonné les personnages à leur sort ; le banquier, le maire et le président n’existent même plus à l’image. Les seuls représentants de l’autorité, deux inspecteurs plus proches de Laurel et Hardy que de Starsky et Hutch, incarnent un État décadent, autiste et absurde. Comme on le dit communément : tout le monde, ici, en prend pour son grade – et plus encore, l’institution reine, celle du mariage, déjà sérieusement écornée dans cette autre fable sociale qu’était REC 3, est devenue un rituel atavique dénué de toute forme de considération. L’Espagne se porte bien !

Eric Nuevo

Les Sorcières de Zugarramurdi (Las brujas de Zugarramurdi)
Réalisateur : Alex de la Iglesia
Scénario : Jorge Guerricaechevarria & Alex de la Iglesia
Interprètes : Hugo Silva, Mario Casas, Carmen Maura,Terele Pavez, Santiago Segura, …
Photo : Kiko de la Rica
Montage : Pablo Blanco
Musique : Joan Valent
Pays : Espagne
Durée : 1h52
Distribution : Rézo Films
Sortie française : 08 janvier 2014

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