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Bilan
Que retenir de l’année ciné 2013 ? A l’heure du bilan, beaucoup se lancent dans les traditionnels et sempiternels classements de fin d’année, hiérarchisant leurs préférences et leurs déceptions. Exercice périlleux et subjectif dont la portée est finalement assez limitée. Car à ce moment-là, pourquoi ne pas classer tout ce que l’on a pu voir en une année ?
On peut opposer qu’avec ces tops et flops, les lecteurs pourraient ainsi comparer leurs goûts à ceux des chroniqueurs. Et après ?
Quel intérêt à retrouver au fil des divers classements qui vont ou émaillent déjà la toile les mêmes films ?
Après y avoir cédé les précédentes années, la rédaction de Versus a décidé cette fois de vous proposer des mini chroniques des films et livres qui n’ont pu être abordés plus longuement avant. Pour savoir ce qui nous a marqué, excité, intrigué, déçu, énervé ou abasourdi, il suffit de se reporter aux archives du présent blog, d’en remonter le fil des pages éditées. En attendant, voici une liste de coups de coeur qui mériteraient d’être sous le sapin.

La Porte du paradis de Mickael Cimino

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Cher Père Noël.

Cette année, malgré le fait que j’ai été très sage, comme cadeau, je ne voudrais qu’une seul chose. Je désirerais, en effet, avoir l’édition en blu-ray collector (édité par Carlotta) de La Porte du Paradis de Michael Cimino, ce western lyrique, mais intimiste, à tendance marxiste. Oui, j’aimerais tant avoir ce film maudit, tronqué par des producteurs peu scrupuleux à sa sortie en 1981, mais qui, comme par miracle, est maintenant visible dans une version intégrale, celle souhaitée par son réalisateur, de près de quatre heures. Un cinéaste d’ailleurs, devenu injustement persona non grata, suite à la création de cette œuvre d’importance, malheureux échec public et étonnamment incompris outre-atlantique, qui imprime sur l’écran la conclusion de la conquête de l’Ouest américain sauvage et brutal tout en signifiant la fin du nouvel Hollywood, « mouvement » amorcé au début des années 70 par des réalisateurs-producteurs d’exception.
Oui, comme cadeau, je voudrais revoir ce film au casting improbable ( un chanteur de country, Kris Kristofferson et une actrice française, Isabelle Huppert comme tête d’affiche) mais crédible où les seconds rôles sont interprétés par Christopher Walken et John Hurt et qui marque les débuts d’un certain Mickey Rourke.
Mais surtout, je voudrais impérativement revoir ce chef d’œuvre dans une version magnifiquement restaurée, allongée de plus d’une heure, afin d’en saisir toute sa complexité. Et enfin, me passer en boucle, le prologue à Harvard avec cette mythique scène de bal, envoûtante et hypnotique, qui marque l’hommage et le profond respect que portait Cimino à son maître de cinéma, le légendaire Luchino Visconti.

Fabrice Simon

La Porte du paradis (Heaven’s Gate), réalisé et scénarisé par Mickael Cimino est disponible dans une superbe édition Blu-ray proposée par Carlotta Films

Hollywood’s way of life

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La prédominance esthétique du cinéma américain ne s’exprime pas que dans les salles de projection, sinon dans le nombre d’ouvrages et d’essais théoriques brillants qui lui sont consacrés. Dès lors que le spectateur fait l’effort d’aller voir derrière la toile blanche, il ouvre devant lui un continent de publications passionnantes et éclairantes sur ce que ce cinéma d’aujourd’hui et d’hier nous dit de l’Amérique, des américains, et de l’état, sans cesse en mouvement, de leur Histoire. Si vous n’avez pas le temps ni l’esprit de vous plonger, en pleins congés de Noël, dans la troisième et dernière livraison de l’histoire des formes du cinéma américain vue par Pierre Berthomieu, Hollywood – le temps des mutants (Rouge Profond, 750p.), ultime volume qui fait la part belle aux grandes mutations visuelles et techniques du début du XXIe siècle, vous pouvez toujours offrir – ou vous offrir, il n’y a pas de raison ! – la petite mais riche monographie proposée par Marc Cerisuelo (et Claire Debru), Oh Brothers ! Sur la piste des frères Coen (Capricci, 250p.), sur les nouveaux chouchous de l’Amérique. L’occasion de la sortie de leur dernier opus, Inside Llewyn Davis, merveilleux traité de l’échec à l’aune de l’ère de la folk music, était trop belle pour ne pas vouloir revenir sur une carrière dont ce bref essai démontre toute la cohérence et la diabolique intelligence. Cerisuelo, aussi génial auteur qu’il est grandiose orateur (il faut avoir assisté à ses imitations de Cary Grant et Clark Gable pour le comprendre) démontre avec minutie comment ce cinéma fabriqué au présent n’existe qu’à travers des références conjuguées au passé, notamment celles venues des productions du dandy Preston Sturges, scénariste et réalisateur de génie des années quarante, auquel le titre du film des Coen, O Brother !, ainsi que le titre de l’ouvrage en question, rendent hommage à travers sa comédie Les Voyages de Sullivan. Dans un même ordre d’idées, on pourra aller voir du côté des grands espaces avec L’Amérique évanouie. De Stephen King à John Carpenter, du Maine à la Californie (Rouge Profond, 144p.), dans lequel Sébastien Clerget traverse les lieux et décors qui ont fait le cinéma et la littérature américains contemporains, au risque de se perdre.

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Ou, pour les amoureux de La Porte du Paradis, ressortie récemment en salles dans une magnifique copie, du côté de Michael Cimino, les voix perdues de l’Amérique (Flammarion, 293p.), beau livre de Jean-Baptiste Thoret où les images ont autant d’importance, sinon plus, que les textes toujours percutants. Enfin, last but not least, faute de commémorer l’esprit positif de Noël, voici un document qui, en plongeant dans les arcanes d’un double succès, révèle les secrets d’un imaginaire flamboyant, celui du James Cameron des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix : Terminator, anatomie d’un mythe (Ian Nathan, Huginn Muninn Editions, 176p.) rappelle que l’audace et l’esprit d’artisanat sont les deux principales caractéristiques du cinéma américain tel qu’il a été défini, dès son ère « primitive », par des réalisateurs mégalomanes mais éblouissants tels que David W. Griffith et Cecil B. De Mille. Francis Ford Coppola ne dirait pas le contraire : l’humilité ne réalise pas de bons films. Elle n’écrit pas non plus de bons livres.

Eric Nuevo

The Corner – mini-série de David « The Wire » Simon

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Blindé comme je l’étais après avoir braqué une mémé devant son distributeur à billets préféré, j’ai lâché 25 euros pour le coffret de la mini-série The Corner. Six épisodes sur quelques personnages d’une famille explosée, pleins de seconds rôles, pas ou peu de musique, un aspect documentaire plus frontal que dans la future série Sur Ecoute (The Wire en V.O), dont The Corner est une sorte de ballon d’essai. C’est aussi âpre que puissant, ça ne cherche pas à tout explorer, cela reste du côté maudit de la came, au ras du trottoir. C’est, comme le dit Charles S. Dutton (il réalise la série) dans l’introduction, l’expression, rare, des sans voix, celle des perdants, celle des zombies. Chaque épisode commence par un artefact d’interview d’un personnage autour duquel « l’intrigue » va tourner. Ils finissent par ce même procédé avec des questions posées (le plus souvent dans la rue) à un personnage secondaire (un flic, un vieux devant sa porte, un junkie périphérique…). On retrouve dans cet ensemble quelque peu des décors qui feront l’intérêt de Sur écoute, ainsi que nombres d’acteurs dans des rôles bien différents, et la même tristesse, le même sentiment de fatalité, de situation en forme d’impasse. La même humanité aussi, ainsi qu’une empathie pour certains protagonistes (mention à celui de Gary) et quelques situations tragi-comiques. The Corner nous rappelle ainsi que ces drogués, s’ils sont pour la plupart irrécupérables, sont bien des nôtres.

Un DVD Warner/HBO, en VO seulement (mais sous-titré quand même, yo, flippez pas).

Laurent Hellebé

Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé, par Lilian Mathieu (Éditions Textuel, 2013)

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Qui l’eut cru ? Le lieutenant Columbo, impayable dans son vieil imper gris et sa bringuebalante Peugeot 403 à la capote déchirée, celui-là même qui occupait vos samedis soirs lorsque vous restiez enfermés chez vous devant votre petit écran, celui qui faisait mordre la poussière à des criminels aussi ingénieux que machiavéliques, ce policier opiniâtre et talentueux était en fait un agent à la solde de l’ennemi socialiste ? Le personnage incarné par feu Peter Falk symboliserait la lutte du prolétariat contre l’exploitation et la domination bourgeoise ? L’avant-garde de la révolution prolétarienne mettant à mal le mode de production capitaliste générateur de misère et d’inégalités extrêmes entre les Hommes ?
Si à la lecture du titre de l’ouvrage de Lilian Mathieu (ainsi que du quatrième de couverture) le lecteur s’attend à une analyse marxienne de la mythique série policière Columbo, le sociologue convoque au final davantage Pierre Bourdieu, autre grande référence sociologique des analyses en termes de classes sociales. N’importe quel téléspectateur un minimum attentif aura évidemment remarqué que les assassins de la série font tous – sans exception – parti de la Haute société californienne, alors que le lieutenant – par ses origines modestes et son train de vie des plus ordinaires – apparait comme un « policier déplacé », c’est-à-dire un homme de la rue que l’on envoie enquêter dans un milieu social qui n’est pas le sien. Un « dominé » chez les « dominants » pour reprendre la terminologie bourdieusienne. Car si les meurtriers cultivent tous les traits saillants de la classe dominante (cultivés, riches et célèbres, ils occupent des métiers et statuts valorisés), le lieutenant Columbo, lui, présente les caractéristiques des classes populaires : position d’infériorité face aux criminels qui le toisent et le méprisent, mode de vie basé sur l’utilité et le besoin et non sur une consommation ostentatoire, méconnaissance de la culture noble et légitime, etc.

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Bref, la série retrace à chaque épisode le combat de David – le prolo attachant par sa gaucherie et la proximité qu’il propose avec le téléspectateur lambda – contre Goliath, à savoir le bourgeois suffisant et (trop) sûr de sa supériorité mais qui finira abattu par la lucidité et la clairvoyance du policier à ses basques. La victoire finale (et ô combien réjouissante pour le spectateur !) de Columbo résonne alors comme un « renversement de la domination » initiale. Lilian Mathieu n’hésite pas à parler même de « revanche de classe ». Pierre Bourdieu disait que la sociologie est un « sport de combat »*, dont l’objectif est de mettre en lumière les modalités et les procédés par lesquels les dominants parviennent à faire perpétuer leur domination, afin de pouvoir lutter contre la hiérarchie sociale qu’implique cette domination. Le scientifique est donc également, à ce titre, un citoyen et un observateur critique de la société qu’il examine et analyse. Nous pouvons alors dire, avec Lilian Mathieu, que le lieutenant Columbo est dans cette optique l’une des créations fictionnelles les plus efficaces et utiles à ce travail de révélation de la domination et des clivages de classes. Un livre qui divertit et amuse autant qu’il fait réfléchir, en à peine cent trente pages. Un joli cadeau donc. Que le lieutenant aurait sans doute offert à sa femme qu’il aimait tant !

Fabien Le Duigou

* Voir notamment le film La sociologie est un sport de combat réalisé par Pierre Carles que l’on ne saurait trop vous recommander.

Le Dahlia Noir par Matz et la série Fringe créée par J.J Abrams

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Comment ? Une adaptation en bande dessinée du Dahlia Noir d’Ellroy est parue en novembre chez Rivages/Casterman et votre serviteur dahliamaniaque ne se l’est pas encore procurée ? Orchestrée par Matz, à qui l’on doit l’excellent roman graphique Du plomb dans la tête (récemment porté à l’écran par Walter Hill) et l’illustrateur Miles Hyman (c’est lui qui signait les couvertures des bouquins Le Poulpe ; vous vous souvenez ?) sous la supervision de David Fincher – oui, oui, en personne –, l’ouvrage a déjà récolté tous les éloges. Même lu, relu, vu ensuite, et revu, à travers le prisme de De Palma (un grand film, on vous le redit), l’histoire continue de nous hanter et de nous faire vibrer, pour son parfum vénéneux et la noirceur de son personnage principal, la ville de Los Angeles elle-même, caractère à part entière que les lecteurs du Dog ont appris à connaître sous toutes ses coutures et ses bas-fonds.
Oui, mais voilà : au Québec, le pavé ne sera pas disponible en librairies avant le mois de janvier – bien tapé. Enfer et damnation.
Reste que les plaisirs de lecture et de visionnement ne manquent pas, en attendant la date de cette diffusion fatidique. Tandis que la neige s’amoncelle dehors (un vrai décor de Noël, si vous voyiez ça…), votre serviteur, qui n’est pas que dahliamaniaque donc, ne saurait que trop vous recommander, si possible devant un bon feu de foyer, de vous faire, ou refaire, l’intégrale de la série Fringe (coffret DVD saisons 1 à 5).

fringeintégrale_affÀ l’heure où la plupart des yeux sont rivés sur Breaking Bad ou Homeland (et ils ont raison), le grand-œuvre Fringe (largement abordé dans notre numéro spécial dix ans de décembre 2012) a le mérite de nous reconnecter avec le fantastique, l’étrange, le paranormal à un niveau de qualité dont la disparition (voire l’étiolement progressif) d’X-Files nous avait privés. D’une série mythique à l’autre, on reconnaît d’ailleurs une volonté commune de jouer avec les mythes, les univers parallèles remplaçant chez J.J Abrams l’invasion et le complot extra-terrestre développé par Chris Carter en son temps. Avec Fringe, Abrams réintroduit dans le récit télévisuel l’idée de la peur de « l’autre », jonglant magistralement avec la notion de « je est un autre » – les doubles, les polymorphes, les voyages temporels… Faisant de la paranoïa et de la folie humaine un terrain de jeu aussi émotionnel que spectaculaire sujet à de multiples rebondissements (les ficelles, même un peu grosses, nous accrochent), le showrunner de génie a redonné au genre SF / fantastique ses lettres de noblesse et instauré un modèle d’écriture globale (cohérence des détails du récit du premier au dernier épisode) que, mine de rien, peu de « télécréateurs » ont su égaler. Diffusée cette année, la dernière saison restera comme la plus désarçonnante de la série, sorte de « saga dans la saga » (invasion d’êtres « d’un autre monde » et organisation de la résistance), avec des premiers épisodes aux personnages différents dont le sens et la portée nous ne nous sont pas révélés d’emblée… L’idée déconcerte et puis séduit, jusqu’à ce que le téléspectateur retrouve ses repères, mais bouleversés. La progression de cette saison, bien éprouvante pour les nerfs avec ses cliffhangers répétés et son grand méchant Widmark, nous emporte jusqu’à une résolution émouvante et qui en dit long, qui l’eut cru, sur le processus d’écriture et de régénération de la fiction. On n’en dit pas plus, ce serait empoisonner le cadeau.

Stéphane Ledien

Warm BodiesStokerBlancanieves : figures implosées

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Renouveler mythes anciens et modernes sans tomber dans l’excès lénifiant n’est pas des plus aisé. Mais un minimum de savoir-faire, d’interprétation personnelle et visuelle peuvent suffire à emballer des récits originaux. En tout cas, cette année, si vous vouliez un soupçon d’excitation face à des figures bien connues, il ne fallait pas taper dans les grosses productions.
Notamment si vous êtes amateur de zombies. Au pas folichon World War Z préférez l’iconoclaste Warm Bodies de Jonathan Levine (All The Boys Love Mandy Lane, The Wackness). Pourtant, cette histoire improbable d’un mort-vivant tombant amoureux d’une jeune fille tout ce qu’il y a de plus vivant ne laissait pas d’intriguer voire même de laisser dubitatif. Mais Levine va jouer à fond le jeu de ce postulat que l’on croirait destiné aux ados décérébrés post-twilight pour livrer un vrai zombie-flick. Certes décalé puisque le « héros », le zombie R, exprime ses états d’âme en voix-off et tombe amoureux de la petite amie du mec dont il vient de boulotter le cerveau, mais qui ménage des séquences d’attaque plutôt bien torchées et parfois dotées d’un réel sens épique. Suivant l’action par le regard vide de R, le film n’en est pas pour autant neurasthénique et marie plutôt bien humour, horreur et romance pour un résultat sans prétention mais plein de charmes.
De charme il est également question dans Stoker de Park Chan-wook mais d’un type beaucoup plus vénéneux. Suite à la mort accidentelle de son père, la jeune India lie une étrange relation faite de répulsion et d’attirance mêlées avec son oncle tout juste débarqué de nulle part. Oncle Charlie dont tombe sous le charme la veuve pas si éplorée (Nicole Kidman). Dans cette production américano-britanique, la crainte de voir s’effacer la singularité du réalisateur coréen s’efface immédiatement, dès la première séquence et le beau générique qui instillent une aura d’étrangeté à cette gamine solitaire. La nature ambiguë de Charlie et d’India ne sera jamais ouvertement dévoilée mais plusieurs indices comme le titre du film lui-même (Stoker comme Bram Stoker, l’auteur du célébrissime Dracula) prédisposent à considérer ces deux êtres comme des vampires, du moins des créatures cédant à leurs pulsions. Comme avec Thirst, Park Chan-wook aborde ce mythe par la tangente en faisant ici reposer avant tout son métrage sur le comportement énigmatique de Charlie et la perversité qui s’insinue progressivement jusqu’à chambouler complètement India, à la vampiriser. Esthétiquement remarquable d’une grande élégance, Stoker dégage une ambiance mortifère d’autant plus impressionnante que tout se passe principalement en plein jour, dans une lumière et des couleurs éclatantes. Un film qui ne cesse d’étonner et de détonner, jusque dans son scénario s’échinant en douce à une relecture de L’Ombre d’un doute d’Hitchcok et signé par Wentworth Miller, la belle-gueule tatouée de Prison Break.
Enfin, cerise sur le gâteau de ces films boudés en masse et qui méritent de s’y attarder, Blancanieves de Pablo Berger, honteusement passé inaperçu lorsqu’il sorti confidentiellement en salles fin janvier 2013. Jouant la carte du noir et blanc et du film muet, Berger livre une relecture sublime de Blanche-neige dans l’Espagne des années 20. La naissance de la petite Carmen est doublement marquée par la tragédie, car tandis que son père, célèbre matador, est opéré d’urgence suite aux coups de cornes reçus, sa mère meure pendant son accouchement. Hémiplégique et ne pouvant plus se servir de ses mains, Villalta ne peut s’occuper de sa fille qui est élevée par sa grand-mère. Mais les malheurs se poursuivent pour la gamine qui, à la mort de sa grand-mère, va être accueillie pas la nouvelle femme de son père, l’infirmière qui le soigna et qui se l’accapara, maîtresse particulièrement inhospitalière qui interdit formellement à sa belle-fille d’accéder à l’étage où est cloîtré son géniteur. Elle parviendra malgré tout à nouer des liens avec son père et celui-ci partagera sa passion en apprenant les rudiments de tauromachie à Carmen. Un interlude de félicité de courte durée car Carmen devra échapper à la marâtre. Amnésique, elle est recueillie par une troupe de nains toréros. Blancanieves est un mélodrame cruel, teinté d’expressionisme et dont on ressent le souffle de Tod Browning. Une fantaisie poétique, très contemporaine dans son féminisme, qui ose aller au bout de la terrible morbidité pesant depuis le début. La belle au bois dormant ne se réveillera peut être plus…

Nicolas Zugasti

Warm Bodies de Jonathan Levine est sorti en DVD et Blu-ray le 24 juillet 2013, édité par Metropolitan Film


Stoker
de Park Chan-wook est sorti en DVD et Blu-ray le 4 septembre 2013, édité par 20th Century Fox

Blancanieves de Pablo Berger est sorti en DVD et Blu-ray le 20 juin 2013, édité par France Télévision Distribution

Collection Forbidden Hollywood : Ils appellent ça le péché
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C’est pourtant pas si vieux. À cette époque – heureuse époque -, Eddy Mitchell avait son émission à la télé, La dernière séance, au cours de laquelle il proposait deux films américains des années cinquante. Il racontait toujours des anecdotes, faisait des blagues et l’une d’entre elles m’a marqué. Eddy et ses copains, quand ils regardaient un film qu’ils connaissaient par cœur, coupaient le son et refaisaient les dialogues. Le but étant qu’à chaque fois, grâce à ce nouveau scénario improvisé, tous les protagonistes de l’histoire cherchaient à voir les fesses du héros. Et Eddy terminait en disant qu’une fois, une armée de Mexicains avait détruit Fort Alamo rien que pour voir le cul de John Wayne.
Quels rapports existent donc entre une émission regrettée et la collection Forbidden Hollywood parue chez Warner ? C’est que la majorité des films proposés (17 lors d’une première salve et 19 autres depuis cet été, que l’on peut acheter en vostf sur le site français de la major) pourraient concourir dans la catégorie inventée par Monsieur Eddy. Dans la plupart de ces productions désignées sous le terme de PréCode, les protagonistes n’ont qu’une idée en tête : le sexe.
Dans les années vingt, après une série de scandales tous plus éclaboussants les uns que les autres, les censeurs de tout poil désiraient faire passer Hollywood sous les fourches caudines de la bienséance. Dame, c’est qu’ils avaient dépassé les bornes, ces californiens. Grosse vedette comique, partenaire de Chaplin et Keaton, leur égal au box-office, Fatty Arbuckle était accusé du viol et du meurtre de Virginia Rappe en 1921. Chaplin avait des procès en paternité. Les cinéastes Thomas Harper Ince et William Desmond Taylor se faisaient flinguer, le premier sur le yacht du richissime William Randolph Hearst (on a raconté que c’était Chaplin qui était visé) et le second chez lui. Olive Thomas s’empoisonnait au mercure en pleine lune de miel parisienne. Wallace Reid, blessé sur un tournage, était soigné à la morphine par un toubib du studio. Il devenait addict et succombait à une overdose, tout comme Barbara La Marr. Alla Nazimova affichait ses amours lesbiennes dans les somptueuses wild parties qu’elle organisait dans son Garden of Alla sur Sunset Boulevard. Ne parvenant pas à se faire remarquer sur les écrans, Peg Entwistle choisissait de se balancer du haut du panneau Hollywoodland, installé sur une colline surplombant Los Angeles.
L’équation était simple : dans ce que Ken Anger appellera plus tard Hollywood Babylone, la drogue, l’alcool et le sexe facile faisaient partie du quotidien des étoiles du septième art. D’où un code de production qui sera élaboré par Will Hays, tricoté dès la fin des années 20 mais appliqué seulement en 1934 par Joseph Breen, le très catholique chef de la Production Code Administration. Les films parlants sortis avant 1935 sont donc qualifiés de PréCode, puisqu’ils ne répondent pas aux injonctions du code de censure : on peut y détecter quelques nudités, des couples frayant le parfait amour sans être mariés, des relations sexuelles plus proches de la réalité que celles qui seront filmées par la suite, des héroïnes exerçant le métier de prostituée voire avortant, des gangsters révolvérisant à tout-va.


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La presque quarantaine de productions parues en DVD sous le titre Forbidden Hollywood chez Warner (mais méfions-nous, plusieurs ont été réalisées sous la bannière de la MGM) a été distribuée au cours de cette période précédant l’application du Code. Ces films sont curieusement marqués par la maturité, pas édulcorés pour un dollar, traitant le sujet de front, qu’il soit, politique, sexuel ou social. On connaissait leurs titres grâce aux différentes histoires du cinéma américain, on peut enfin les découvrir tout à trac. Et quelles surprises ! Ils appellent cela le péché, clame un film de Thornton Freeland de 1932. On ne saurait trouver meilleur titre à l’ensemble de la collection.
On savait que Wellman était un grand classique. On le découvre, grâce à Other Men’s Women (1931), Night Nurse (1931, L’ange blanc), Safe in Hell (1931), Frisco Jenny (1932), The Purchase Price (1932), Midnight Mary (1933, Rose de minuit), Heroes for Sale (1933, Héros à vendre) et Wild Boys of the Road (1933), comme un cinéaste majeur, gonflé, prenant le risque de filmer le retour difficile des héros de la Grande guerre ou des bolcheviks devenant des capitalistes (Héros à vendre), la grande Dépression et les gens sur les routes (Wild Boys) ou, simplement, de plonger son actrice principale (la troublante Dorothy Mackaill) dans un univers complètement barré, dans lequel elle attirera bien malgré elle les regards concupiscents de tous les mâles alentour (Safe in Hell). Pour reprendre la directive d’Eddy Mitchell mentionnée en début d’article, tous ici veulent mater le cul de Dorothy. Et uniquement ça, voire plus si affinités.

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Dans la seconde série, on prendra plaisir à retrouver Jean Harlow, mythique actrice de la décennie qui clamait partout qu’elle ne portait jamais de soutien-gorge – ce qui est visible dans ses films. Que ce soit dans Red Headed Woman (1932) de Jack Conway, Red Dust (1932, La belle de Saïgon) de Tay Garnett ou Bombshell (1933) de Victor Fleming, elle est étourdissante. Et là encore, d’après vous, que reluquent tous les mâles protagonistes de ces films (et, dans la foulée, tous les spectateurs) ? Les seins et les fesses de la belle.
Pour qui s’intéresse à un cinéma adulte, c’est-à-dire sans mièvrerie, sans bons sentiments ni morale, sans donneurs de leçons, sans victoire du Bien sur le Mal, peuplé de gens complètement normaux qui ne sont pas plus des super héros que de virginales jeunes premières, alors, aucune hésitation. La collection Forbidden Hollywood vous attend. D’autant plus qu’elle est peuplée d’actrices et d’acteurs que tous les cinéphiles adorent, de James Cagney à Jean Harlow, de Clark Gable à Barbara Stanwyck, de William Powell à Joan Blondell, de Kay Francis et Loretta Young à Humphrey Bogart

Jean-Charles Lemeunier

 

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