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Après After Earth (M. Night Shyamalan) et White House Down (Roland Emmerich), c’est le troisième blockbuster américain de l’été qui se plante royalement, et la seconde perte sèche de plusieurs millions de dollars pour Disney après le four John Carter (Andrew Stanton) l’année passée. Sale temps pour les grosses machines imagées. Lors d’une conférence donnée en juin dernier dans une université de Californie, Steven Spielberg et George Lucas avaient prévenu que le système menaçait de s’effondrer de l’intérieur après plusieurs échecs du même tonneau, la faute aux studios qui misent tout sur une énorme production destinée au marché mondial plutôt que de faire confiance à des films moins chers (tout est relatif), plus personnels et mieux armés pour se tailler une part de la fréquentation des salles. Est-ce la fin du système en question ? Peut-être pas. Mais le studio Disney se prend une vraie bonne claque qui devrait le faire réfléchir sur la qualité de ses longs métrages et sur ses ambitions d’entertainer de masse. Autant John Carter était un joli film, bourré de belles idées, de talents et de thématiques travaillées, autant ce Lone Ranger tombe dans la médiocrité la plus crasse dès ses premières minutes, sans que jamais le capitaine (Gore Verbinski : en même temps, il fallait s’y attendre) ne fasse quoi que ce soit pour redresser la barre. C’est un four, certes, mais un four on ne peut plus mérité, un four qui rassure un peu sur la capacité des spectateurs de part le monde à se montrer quelque peu exigeants sur la qualité des blockbusters estivaux.

Avec ce Ranger solitaire affublé d’un masque de carnaval, Disney tente de reproduire à l’identique la recette qui fit le succès des Pirates des Caraïbes : même scénario alternant séquences d’action et dialogues intimistes sur un arrière-plan historique (les écumeurs des mers dans le premier cas, le western et la pose du chemin de fer transcontinental ici), mêmes personnages caricaturaux à souhait, même duo formé d’un héros au cœur pur et d’un extravagant acolyte peinturluré (Johnny Depp autrefois en pirate baba cool, désormais déguisé en improbable Comanche), même équipe de choc : Gore Verbinski à la mise en scène, Jerry Bruckheimer à la production, Depp dans le rôle du partenaire exotique, Joel Harlow au maquillage et Hans Zimmer à la musique. Et même façon de tailler à la serpe dans l’imaginaire aventuresque anglo-saxon (la forbanterie maritime rendue célèbre par Robert Louis Stevenson dans Pirates…), ici en réactivant une figure mythique bien connue du peuple américain – à défaut du reste du monde.

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Le Lone Ranger a connu successivement un feuilleton radiophonique (diffusé pour la première fois en 1933 sur une idée de Fran Striker), une série télé de 1949 à 1957, des comics et des adaptations pour le grand écran (The Lone Ranger and the Lost City of Gold de Lesley Selander en 1958, Le Justicier solitaire de William A. Fraker en 1981). Ce Zorro du Far West échappe à la mort et devient un sauveur de la veuve et de l’orphelin, affublé d’un masque sur les yeux et d’un partenaire indien du nom de Tonto (« idiot » en espagnol), lui-même se baladant chez Gore Verbinski avec un corbeau mort sur la tête, auquel il offre de temps à autres une offrande de miettes. Si l’on a pu évoquer ici ou là « l’audace » de Disney à lancer à travers le monde un héros que personne, en dehors des États-Unis, ne connaît vraiment, il ne faut pas oublier que le risque était cependant parfaitement mesuré : après tout, Jack Sparrow et les protagonistes des Pirates des Caraïbes sortaient simplement de l’imagination des scénaristes avant de recueillir un maximum d’entrées sur les cinq continents. Le studio jouait moins sa bonne fortune avec l’obscur Ranger que Spielberg avec sa folle adaptation du reporter belge Tintin.

Dans d’autres circonstances, ou à une autre époque, Lone Ranger aurait pu être qualifié de divertissement satisfaisant. Son pitch, en effet, sans avoir rien d’original, esquisse des trajectoires intéressantes. En 1869, les deux compagnies de construction du chemin de fer transcontinental américain, Union Pacific et Central Pacific, achèvent ensemble leur tracé et s’apprêtent à réunir les voies dans un village de l’Utah. Pour la première fois, les côtes est et ouest seront reliées par un train sur plus de 3 000 km, promesse d’une transformation profonde de l’économie et de la démographie des États-Unis, alors que le pays sort à peine d’une guerre civile d’une rare violence. C’est dans ce contexte que l’homme de loi John Reid, interprété par Armie Hammer (vous le reconnaîtrez à la voix : c’est « le » frère jumeau de The Social Network) débarque dans un bled proche de la jonction des rails pour y rejoindre son frère, Dan (James Badge Dale), ranger local, et y exercer ses fonctions judiciaires afin d’apporter dans ce lieu sauvage un semblant de civilisation. Dans son train se trouve également un dangereux criminel, Butch Cavendish (William Fichtner), mis aux fers dans un wagon spécial en compagnie de deux gardes et d’un autre prisonnier, un Indien ahuri du nom de Tonto (Depp). Après moult péripéties improbables, Cavendish est libéré par ses acolytes, le train déraille en bout de voie, et John Reid parvient à s’en tirer de justesse avec l’Indien étrange, qu’il fait arrêter par son frère. Une dizaine de rangers est alors engagée dans une poursuite dont un seul reviendra vivant : John, qui délaissera dès lors son livre de lois pour endosser le masque et le pistolet, et tenter de se venger de Butch l’affreux.

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Pour un film bourré d’action et de punch lines, Lone Ranger fait plutôt bien son boulot. On passe allègrement d’un train qui déraille à des locomotives devenues folles, d’affrontements armés à des scènes humoristiques, d’un personnage loufoque à un protagoniste vilain comme tout. Seulement voilà : les caractères de chacun sont tellement archétypaux que le spectateur lambda, dans les trente premières minutes, aura certainement tout compris sur les deux heures à venir. Butch Cavendish a la tronche noircie, des chicots dorés à la place des dents et une tendance à la cruauté propre aux méchants de cinéma : il mourra dans une débauche pyrotechnique, après quelques bonnes phrases lancées par les gentils. John Reid est un juriste dont les valeurs vont être profondément modifiées par l’assassinat de son frère, mais contrairement au personnage de James Stewart dans L’Homme qui tua Liberty Valance (n’est pas John Ford qui veut), lui n’est qu’une succession de clichés rapidement remplacés les uns par les autres, avec, en point d’orgue, sa première apparition dans le train, opposant aux fidèles chanteurs de cantiques sa propre Bible reliée : Les deux traités du gouvernement civil de John Locke (on notera au passage que c’est un gimmick propre aux productions Bruckheimer que de citer deux ou trois œuvres historiques pour que lesdites productions aient l’air plus intelligentes qu’elles ne le sont réellement). Tonto est un Comanche légèrement décalé dont l’histoire personnelle, pleine de promesses – le bref flashback qui nous la relate est sans doute la meilleure séquence du film – n’aboutit finalement qu’à une bête vengeance, et le ridicule est atteint chaque fois que le personnage apparaît dans sa version vieillie, installé dans une foire de San Francisco, et racontant à un gamin désabusé ses aventures avec le « fameux » Lone Ranger. Ces allers-retours entre passé lointain et passé moins lointain viennent gâcher le rythme d’un récit qui en manquait déjà cruellement, mais qui aurait gagné à se débarrasser de ces intermèdes épuisants.

Et encore, on ne parle pas de cet autre méchant, affilié à Butch, qui se dissimule tellement mal sous des airs de gentil qu’on se croirait dans Guignol, avec une salle bourrée à craquer sachant tout entière que c’est lui le vilain. Quant aux femmes, elles sont totalement sacrifiées à la vision phallocrate du monde qui est celle, traditionnelle, du duo Verbinski / Bruckheimer – et qu’on n’essaie pas de nous faire croire que la Keira Knightley de Pirates des Caraïbes était un personnage de femme forte ! Ici, « l’héroïne » est l’épouse de Dan Reid, interprétée par Ruth Wilson, et elle n’est qu’une gourde sans cervelle servant de prétexte émotionnel pour le frère de feu son mari, John, amoureux d’elle depuis toujours (sans doute parce qu’elle a suffisamment peu de caractère pour qu’un type à l’orgueil moyen puisse largement se poser comme le dominateur du couple). Il y a bien Helena Bonham Carter, dans le rôle d’une fascinante tenancière de bordel, mais cet unique personnage féminin de quelque valeur apparaît dix minutes à tout casser. On ne serait pas surpris de découvrir que Verbinski a tourné beaucoup plus de scènes avec Mme Burton, et qu’il les a volontairement exclues du montage final pour laisser plus de place au couple misogyne Reid / Tonto. Pas de panique : on devrait avoir droit à une sympathique version de longue de plus de trois heures avec un peu de plus de Bonham Carter et un peu plus de stupidités.

Ces archétypes plombent à eux seuls un film qui, on l’a dit, aurait pu passer pour divertissant quelques années plus tôt. Sauf qu’en 2013, le public a droit à plus de considération. Il est plus alerte, plus intelligent, plus malin. Il s’est habitué aux personnages des séries télévisées, très écrits, dotés de multiples couches d’émotions. Il aime les films de personnages – c’est aussi la raison pour laquelle Pacific Rim est déjà un joli succès, parce que Guillermo del Toro privilégie, aux combats de robots géants, la valeur de ses protagonistes. Or, Lone Ranger n’est pas un film de personnages, mais d’événements – et en cela, il prend la suite d’une longue série de productions toutes soumises au même schéma narratif. Le cinéma de divertissement actuel est un cinéma de péripéties et non de psychologie, où les scènes événementielles s’enchaînent à un rythme endiablé aux dépens des relations humaines. Un cinéma informatif et un cinéma d’action qui repose uniquement sur la croyance populaire qui veut que le public de ce genre de film est incapable de penser le récit autrement que dans l’immédiateté ; or, vu dans son ensemble, ce type de production n’a aucun sens, et il ne fonctionne que si l’on regarde scène par scène, minute par minute, sans s’interroger sur l’avant ni l’après. Jerry Bruckheimer produit du divertissement comme il le faisait dans les années 90 (Armageddon, quoi) avec la fausse impression que l’œil de l’audience n’a pas changé. Cette erreur de jugement pourrait coûter à Disney un bras, sinon les deux. Et l’idée de faire de Lone Ranger une franchise, comprendre : une machine à cash, tombe heureusement à l’eau. Oui, le public est plus malin que ça. Oui, il attend autre chose du cinéma, il attend qu’on lui apprenne un minimum de choses, qu’on lui apporte un minimum d’émotions.

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Ce qui est dommage, c’est que tout Lone Ranger n’est pas à jeter à la poubelle. Il faut aussi souligner certains bons côtés, entre autres le fait, rare dans ce type de production, que le massacre des Indiens soit montré de façon crue à travers le symbole du village brûlé de Tonto, dans sa jeunesse. À une Amérique qui a toujours eu du mal à regarder en arrière jusqu’au génocide indien, hormis dans des productions plus récentes et marginales (revoyez Soldat Bleu ou Little Big Man), à une Amérique qui a trop souvent légitimité cette hécatombe par l’avancée inexorable de la civilisation (jusqu’aux Pères fondateurs qui y voyaient une certaine logique, jusqu’à Alexis de Tocqueville estimant, dans De la démocratique en Amérique, que les Indiens n’avaient aucune droit sur cette terre au prétexte qu’ils ne la cultivaient pas), Verbinski oppose le pragmatisme d’un cinéma d’action qui n’a que faire du politiquement correct et qui dit ce qui fâche pour le bien de l’efficacité. Las, on remarquera que la destruction des villages indiens, due à une cavalerie manipulée (forcément), si elle est motivée par des enjeux progressistes (le chemin de fer doit passer en territoire comanche), se concentre autour de deux personnages de méchants qui, par leur marginalité, deviennent des parias de la société américaine. En d’autres termes, ces gens-là ont bel et bien favorisé le progrès collectif, mais puisqu’ils sont considérés comme des salauds, ce n’est pas la faute du pays entier. Même s’il n’y aura personne pour, ensuite, défaire ce qui a été fait et débarrasser la terre des Comanches de ces morceaux de métal diaboliques. Vous me direz que ce n’est pas le sujet du film. Je vous répondrai que c’est vrai, mais que ce n’est pas moi qui ai écrit ce scénario où la question indienne est si littéralement posée.

Dans un sous-texte très lointain, Lone Ranger raconte la fin d’un monde. Avec ces intermèdes où un gamin affublé d’un costume de cowboy de carnaval écoute les récits antédiluviens d’un Tonto proche de la momie, le film souligne que les choses ont changé, que ces histoires ne sont qu’un vestige du vieux monde. La pose du chemin de fer transcontinental a aussi marqué la fin du Far West tel que le cinéma l’a immortalisé (ce que Il était une fois dans l’Ouest relate d’une bien meilleure manière). Avec un peu de chance, dans un avenir proche, Lone Ranger aura aussi symbolisé la fin d’un certain type de cinéma : celui où les faits remplacent les réflexions, où les événements prennent toute la place attribuée autrefois aux personnages. La fin des blockbusters idiots et coûteux ainsi que l’ont prophétisée Spielberg et Lucas. Il n’y a plus qu’à attendre que le cadavre se décompose de lui-même.

 

Eric Nuevo

Sortie le 07 août 2013, distribution Walt Disney Company France

 

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3 réflexions sur “« Lone Ranger, naissance d’un héros » de Gore Verbinski : on prend les mêmes et on re-Comanche !

  1. Euh, Eric, John Carter n’a pas été un four au box-office. Il a remporté sa mise et même un peu plus grâce à de très bons résultats d’exploitation hors Etats-Unis. Il aurait pu (dû) faire plus sur le territoire ricain si Disney n’avait pas décidé de le sacrifier sur l’autel de sombres manip politiques internes (pas de promo adaptée, communication sur le flop du film alors qu’il venait de sortir mois de 10 jours avant…). Il n’a pas tout cartonner certes, mais ce n’est pas un four commercial.

  2. Le papier du FIgaro est daté d’à peine deux semaines après son début d’exploitation en France et se base (comme la news d’Allociné) sur le communiqué officiel de Disney estimant la perte à 200 millions de dollars. Pure propagande. Quant à Rich Ross le président démissionnaire soi-disant à cause du four de John Carter : http://www.elbakin.net/fantasy/news/John-Carter/16781-Le-patron-de-Disney-demissionne
    L’oeuvre de Stanton a été purement et simplement sacrifiée (la communication et la promotion du film ont été déplorables).
    Comment un film qui a remboursé sa mise grâce aux résultats de l’exploitation internationale a pu générer 200 millions de pertes ?
    Un bouquin a été écrit sur le sujet, « John Carter and the Gods of Hollywood – How studio politics and super-sized egos wrecked a 100 year classic » : http://thejohncarterfiles.com/2012/05/foreword-to-hollywood-vs-mars/
    Bref, tout cela pour dire que le « four commercial » de John Carter n’est pas aussi évident que ça et l’histoire derrière plus complexe.

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