Home

Borzage livre
Les cinéastes ont des postérités étrangement différentes. Aujourd’hui, qui s’intéresse un tant soit peu au Hollywood de l’âge d’or citera assurément, dans l’ordre de ses préférences, les noms de Ford et Hitchcock, de Hawks, Lang, Walsh et Capra. Les plus pointus se risqueront à Victor Fleming, Michael Curtiz, William Wellman et Tay Garnett, voire à Minnelli. Mais qui mentionnera le nom de Frank Borzage ? La carrière de ce cinéaste étonnamment oublié aujourd’hui s’étend de la fin du muet à celle des années cinquante. Très connu et apprécié à l’époque où il était actif, il a depuis été depassé en célébrité par nombre de ses collègues.
Frank Borzage, un romantique à Hollywood, le livre qu’Hervé Dumont lui consacre aujourd’hui chez Actes Sud/Institut Lumière, est la réédition augmentée de Frank Borzage, Sarastro à Hollywood, publié en 1993 chez Nueva Mazzotta, en collaboration avec la Cinémathèque française. Ce changement dans le titre, passage de la franc-maçonnerie (Sarastro est un des personnages de La flûte enchantée, opéra maçonnique s’il en est) au romantisme, appuie quelques changements opérés par l’auteur, l’historien suisse Hervé Dumont à qui l’on doit déjà d’excellents ouvrages sur Robert Siodmak, William Dieterle, Leopold Lindtberg ou l’Antiquité au cinéma. Certes, dans cette nouvelle version, Dumont évoque toujours la franc-maçonnerie hollywoodienne mais chacune des analyses poussées qu’il nous livre sur la filmographie de Borzage montre combien celui-ci est définitivement un romantique. Même vu sous cet angle, le nom de Sarastro n’est pas surprenant : n’est-ce pas lui qui, dans l’opéra de Mozart, non seulement fait passer les rites d’initiation au héros mais aussi le réunit à la fin à sa chère et tendre ? Borzage n’aura de cesse de célébrer l’amour total allant jusqu’au-delà de la mort.
Frank Borzage est donc un romantique. Là encore, il convient de briser un malentendu : ses films doivent être dépoussiérés de cette image de mélos gnangnans qui les a recouverts au fil du temps. C’est là que le travail de l’éditeur de DVD Carlotta entre en jeu. Grâce au coffret Borzage sorti il y a trois ans et qui contient quatre de ses films muets (L’heure suprême, L’ange de la rue, La femme au corbeau et Lucky Star), on a bien pu se rendre compte combien ces œuvres étaient modernes et belles.
Dans cette collection cinéma que dirigent l’Institut Lumière et Actes Sud, les monographies à l’américaine (telles celle de Ford ou de Hitchcock) nous ont habitués à des recherches historiques très poussées (souvent les auteurs remontent aux grands-parents), une grande connaissance anecdotique (habitée par les questions d’argent et les contrats établis entre les studios et l’artiste) et, finalement, peu d’analyse filmique (le bouquin de Patrick McGilligan sur Hitchcock en est dépourvu). Dumont signe quant à lui une monographie à l’européenne, nourrie sans doute de moins d’anecdotes mais passionnante parce que Dumont analyse finement les séquences en insistant sur les allusions et le second degré qu’elles contiennent, sur les combats d’un auteur contre le Code Hays et la pression de la censure.

Borzage three-comrades-poster

Ainsi, nous passionne-t-il avec la genese de Three Comrades (1938, Trois camarades), les précisions sur les mésententes entre le producteur (qui n’est autre que Mankiewicz) et le scénariste (F. Scott Fitzgerald). Il évoque les principaux artisans de chaque film, décortique les mouvements d’appareils, les rebondissements du scénario et les inscrit dans un parcours idéal, balançant entre deux pôles : romantisme et mysticisme.
On peut penser que Dumont est parfois excessivement indulgent envers Borzage : quand il écrit que le film A Farewell to Arms (1932, L’adieu aux armes) est supérieur au roman de Hemingway, on se dit que les exégètes du romancier ne seront pas forcément d’accord.

Borzageadieuauxarmescover

Malgré tout, il ne tombe pas dans l’hagiographie pure et dure, reconnaissant les faiblesses de certains films étudiés, ni ne pèche par omission : toute la filmo de Borzage passe par le crible de l’analyse.
Une fois refermées les 800 pages, Borzage n’est plus un inconnu et on n’a qu’une envie : voir son travail. En DVD, outre le coffret de films muets précédemment mentionné auquel on peut rajouter Liliom (Carlotta), citons encore L’adieu aux armes (Wild Side) ou La tempête qui tue, chef-d’œuvre que Warner vient de ressortir dans sa collection Trésors-TCM (alors que c’est un film MGM). On trouvera encore Pavillon noir dans la collection RKO des éditions Montparnasse et Désir chez Sidonis. Il reste tellement à découvrir, entre autres les grands films des années 30 (Ceux de la zone, Comme les grands, Et demain ?, Mannequin, Le cargo maudit, vus il y a longtemps au Cinéma de minuit sur France 3) que l’on se dit que les éditeurs devraient se retrousser les manches et s’y mettre une bonne fois pour toutes.

Borzage the-mortal-storm

Jean-Charles Lemeunier

Frank Borzage, un romantique à Hollywood d’Hervé Dumont, 800 pages, 32 euros. Préfaces de Martin Scorsese et Jean-Charles Tacchella. Publié par Actes Sud/Institut Lumière en mars 2013

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s