Home

La Grande bellezza aff

Sorrentino agace, et à juste titre : il est un cinéaste à la légitimité discutable et un insupportable orgueilleux qui doit avoir, au fond de lui, l’ambition de devenir le Federico Fellini de son temps – ce qu’il ne sera évidemment jamais. Il fait partie de ces réalisateurs à qui Thierry Frémaux, le délégué général du festival de Cannes, garde toujours une petite place en compétition officielle, pas loin de Nanni Moretti, des frères Dardenne et autres squatteurs de la Croisette, sans que son statut de privilégié n’ait réellement été étayé par aucun de ses films. Son précédent long-métrage, This Must Be the Place, avec un Sean Penn déguisé en star du rock, avait déclenché, en 2011, dans la salle du Palais des festivals, de nombreux rires ou ronflements, contre quelques rares approbations. Les premières minutes de La Grande bellezza sont fidèles à l’image que l’on s’est forgée du bonhomme et de son cinéma, boursouflé, dégoulinant, pédant, bouffi, décadent, et, dans son discours comme dans ses caractères, plein d’une vacuité toute post-moderne. Dans ces conditions, qu’est-ce qui fait que ce film-là, par le plus grand des hasards, fonctionne à merveille ? Comment expliquer que l’on reste scotché, durant deux heures, devant des personnalités si pathétiquement caricaturales et futiles, à écouter une litanie de miettes pseudo-moralisantes ? Parce que c’est beau. Parce que c’est hypnotique. Et parce que son film interroge sur notre position de spectateur.

Pourtant, que ça débute mal ! Qu’elle fait peur, cette ouverture si ostensible ! Un groupe de touristes asiatiques visite les hauts jardins de Rome, les parcs de la Villa Borghese, perchés entre la piazza del Popolo et la piazza di Spagna, l’un des lieux merveilleux de la ville éternelle. Tandis que la caméra effectue un nombre indécent d’allers et retours, de travellings en tous sens le long de plans volontairement hachés et morcelés, l’un des touristes, qui s’est éloigné du groupe, tombe au sol. Ses acolytes de voyage viennent se pencher sur lui, il n’y a peut-être plus rien à faire. La futilité de toute vie ainsi démontrée en quelques plans ? Voilà à quoi tient un être, tient une âme. On a compris, ou à peu près, l’objet de cette ouverture, mais sa prétention esthétique est à vomir et son narcissisme provoque un rejet instinctif, quand bien même chaque plan est visuellement ébouriffant (ou tape à l’œil, au choix).

La Grande bellezza 2

Puis, Sorrentino nous transporte dans une soirée totalement décadente, dont le sujet nous échappe pour un long moment. La fête, sise sur un toit d’immeuble, s’apparente davantage à un musée des horreurs où l’on croise, à la manière de Fellini, des hommes beaux et des femmes jolies, des hommes moches et des femmes laides, des maigres et des gros, des grands et des nains, des sages et des pervers, des actrices et des acteurs, des danseuses sexy et des parasites toujours avec un verre d’alcool à la main, des robes aux couleurs improbables et des costumes impeccablement taillés. Le point commun d’invités si hétéroclites ? Tous jouent un rôle, leur rôle, et au-delà de cette vaste terrasse romaine, c’est le monde qui constitue leur scène. On repense à des images felliniennes, et par exemple au sordide banquet de Trimalchion dans le Satyricon, adapté de Pétrone, dans lequel des Romains peinturlurés bâfrent, rotent et pètent joyeusement tandis que des bouffons viennent amuser leur galerie de monstres. Car monstres ils sont, freaks modernes, minotaures romains enfermés dans un labyrinthe de convenances qui, vues de l’extérieur, paraissent tellement sibyllines. Il faut un certain temps, au cœur de ce chaudron, pour que surgisse le sujet de la fête, l’objet de toutes les contemplations, ce Jep Gambardella de 65 ans, au trois-pièces irréprochable et aux cheveux idéalement coiffés, qui se retourne lentement, au son de la musique, une cigarette au bec, les yeux mi-clos comme éprouvant une pleine jouissance sexuelle – et mieux encore qu’une jouissance sexuelle, la plénitude de la reconnaissance sociale.

Qui est ce Jep, joué par Toni Servillo (déjà chez Sorrentino dans Il Divo) ? L’auteur d’un unique roman, L’Appareil humain, chef-d’œuvre de la littérature réflexive que ses lecteurs encensent encore, mais qui a épuisé la verve de son créateur pour quarante années et plus. Critique littéraire et théâtral, Jep sautille d’événement mondain en événement mondain, devenu l’hôte indispensable de ce monde futile nourri de bourgeoisie romaine. Il se promène surtout d’un film italien à l’autre, d’un Fellini à un autre Fellini, au rythme de ses déambulations dans la capitale au cœur des places (ah, la piazza Navona) et le long du Tibre quand, de bon matin, les Romains font leur jogging alors que lui n’est toujours pas rentré. Quand il passe devant la fontaine de Trevi, de nuit, puis lorsqu’avec sa compagne d’un instant, Ramona, il visite en nocturne les grands palais solitaires de la ville, on comprend que Sorrentino n’a nullement l’intention de dissimuler au public que cette Grande bellezza est sa Dolce vita personnelle, à la limite parfois du plagiat. Sauf qu’on parlera plus de copie, en ce qu’il réactive la langueur et le charme fellinien, faisant de Jep Gambardella une sorte de Marcello Rubini / Marcello Mastroianni qui aurait vieilli de quelques quarante années, et qui s’interrogerait sur le vide profond de son existence oisive.

La Grande bellezza 1

De quelle manière le film échappe au pensum pédant, c’est inexplicable, sauf à considérer de près le personnage de Jep et son petit côté désabusé, émoussé comme une lame qui aurait trop servi. La Grande bellezza alterne entre flâneries et conversations, entre une philosophie solitaire de l’être-au-monde et des dialogues de plus en plus révélateurs de la vacuité et de l’hypocrisie des caractères réunis autour de Jep. Ces intellectuels qui parlent, mais ne disent jamais rien réellement, n’existent, ou pourraient n’exister, que dans la tête du personnage principal, à la façon d’amis imaginaires que l’on se crée pour échapper à la solitude. Ils sont les miroirs constamment réactualisés de lui-même, pour qu’il puisse s’y mirer et corriger continuellement son chemin sur l’air du « je ne suis pas dupe de ma propre inutilité ». Lorsqu’il mène un entretien avec une artiste contemporaine allumée, dont la performance consiste à se jeter, nue et tête la première, contre le soutien en pierre d’un aqueduc romain, et qu’il expose progressivement le néant de toutes ses interrogations – de celles qu’il a dû entendre un million de fois entre ses reportages critiques et ses soirées mondaines –, Jep porte également un regard sur sa propre condition, sur cet « appareil humain » qui pousse à se vêtir de tant de fanfreluches et de colifichets afin de ne pas affronter la réalité.

Et cette réalité, elle surgit parfois, au détour d’une nuit arrosée ou d’une promenade nocturne dans les termes de Caracalla, où une improbable girafe attend de servir pour un tour de magie. On repense à la séquence d’ouverture : la mort qui rôde. On interprète, de même, cette scène où le mystérieux voisin de Jep, qui le rendait si jaloux, se fait arrêter par la police et met à jour son identité d’ennemi numéro un : voilà ce que j’ai fait, moi, j’ai agi, j’ai mené des actions, contrairement à vous qui restez là à attendre en piaillant. De leur immeuble, la vue est imprenable sur le Colisée et cela, aussi, apparaît comme la métaphore d’une structure solide à l’extérieur, mais pleine d’une vertigineuse interrogation sur l’Histoire en-dedans. Qu’avons-nous fait, nous, quand nos ancêtres ont édifié les termes de Caracalla, le Colisée et les piazzas si belles ? Nous n’avons rien fait, pas même l’essentiel, sinon espérer qu’il se passe quelque chose. Idem quand Jep, au sortir d’une nuit, croise trois joggeurs parlant boulot : certes, on reconnaît dans le texte un patron de la pire espèce vomissant sur son assistant qu’il licencie d’une seule invective, mais au moins, n’est-ce pas, ces gens-là agissent, pour le meilleur ou pour le pire. Au moins la sainte grotesque de la dernière partie, si elle ne parle pas, anime-t-elle son corps de centenaire pour une action de grâce totalement absurde – grimper un vénérable escalier sur les genoux –, mais une action tout de même, avec un objectif, un but, un mobile. Et Sorrentino d’interroger : pouvons-nous en dire autant, nous, cinéastes et créateurs de fantasmes ? Pouvez-vous en dire autant, vous, spectateurs de cinéma ? Avez-vous monté les marches de votre propre escalier ?

Spectateur, Jep l’est aussi, il n’est même que cela : de sa propre vie qu’il observe dans le rétroviseur, à travers lequel il aperçoit d’une part son livre, unique, et d’autre part cette fille dont il était amoureux, jeune, et qu’il n’a jamais oubliée. Un seul ouvrage, un seul amour. Le second est mort avec elle, le premier est mort avec lui – parce que Jep est bel et bien mort, il a laissé la place à un fantôme qui se promène dans les rues de Rome et grille cigarette sur cigarette au sommet de son immeuble devant des invités tout aussi invisibles et fantasmatiques que lui. Tous ces personnages sans lustre s’imaginent une vie autre ou une jeunesse qui fut, ou qui aurait pu être, digne d’être racontée par Plutarque ; les voilà cantonnés aux reflets de la pellicule pour toujours, mais en tant que simples mortels au creux de la ville éternelle.

Eric Nuevo

Sortie en salles le 22 mai 2013 par Pathé Distribution

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s