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Gatsby1

Tout à sa grandiloquence esthétique, proche du fourre-tout visuel et narratif (voir Moulin Rouge !), Baz Luhrmann était le réalisateur idéal pour une mise en scène pop-moderniste du roman de Francis Scott Fitzgerald, The Great  Gatsby – pour au moins une bonne raison : la difficulté qu’il y aurait, dans la seconde décennie du XXIe siècle, à opérer un rapprochement flamboyant entre l’aujourd’hui du cinéma hollywoodien et l’hier de la littérature américaine. Romancier d’une autre époque, Fitzgerald écrit Gatsby le magnifique sur la côte d’Azur, lors d’un séjour en France avec sa femme Zelda – dont le destin, à lui seul, mériterait un superbe scénario. Son livre, qui paraît en avril 1925, ne se vend pas très bien. Fitzgerald y développe le contraste entre Gatsby, riche parvenu et inventeur de sa propre histoire, homme solitaire mais charmant, et surtout profondément amoureux de Daisy, et Nick Carraway, jeune homme ambitieux installé à New York pour y gagner de l’argent dans les affaires, et qui conservera toujours sa position sociale initiale. En somme, dans Gatsby comme souvent ensuite dans les nouvelles de l’auteur, les riches sont différents, ainsi qu’aime à le souligner l’exégèse, ils sont riches par essence, tandis que les autres sont et resteront simples quand bien même ils profiteraient de gains momentanés et toucheraient brièvement au paradis grâce à des amis bourgeois dispendieux. Comment mettre en scène, en 2013, une telle disparité sociale qui, dans l’Amérique des années 20, au cœur de la littérature bourgeoise de la côte est (Fitzgerald, Edith Wharton, etc.), semble être un reflet de l’époque, tandis qu’aujourd’hui, dans notre société gangrenée par l’absurdité d’une finance devenue folle, les riches sont progressivement devenus des marqueurs de la dérive économique et ne font plus rêver les jeunes filles ?

La réponse tient en deux noms : Baz Luhrmann, donc, avec sa patte esthétique forcément discutable, l’expansivité de sa mise en scène bouffie et dégoulinante d’effets stroboscopiques, sa manière décomplexée d’enfouir le récit sous une forme la plus visiblement, la plus ostensiblement mise en avant. Et Leonardo Di Caprio, acteur roi, comédien de génie, qui mieux encore que les riches hommes d’affaires d’hier, héros de la ruée vers l’or ou du monde de la finance, symbolise le nouvel idéal professionnel et social, celui de la star dans tout ce qu’elle a de charmeuse, de belle, d’intouchable et de talentueuse. Comment mettre en scène ce contraste, disions-nous ? En modifiant subrepticement les paramètres de la question, en faisant du richissime parvenu un acteur en plein gloire, et en transformant le jeune arriviste en groupie recherchant, derrière la facticité du celluloïd, la vérité de l’Homme. Imaginez qu’on transfert l’action du roman de New York (en fait, de Long Island, sa banlieue huppée) à Los Angeles / Hollywood, et voilà un Gatsby le magnifique qui n’est plus le récit de la bourgeoisie des années 20, mais celui du star system des années 2000.

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De fait, le film qui se rapproche le plus de ce Gatsby version Luhrmann, aussi curieux que cette idée puisse paraître, c’est La Rose pourpre du Caire de Woody Allen : Jeff Daniels quittant l’écran de cinéma pour rejoindre sa groupie numéro un, Mia Farrow, ce n’est autre, ici, que Leo abandonnant le stupre qui lui sert de décor (de film) pour s’abaisser jusqu’à Daisy (Carey Mulligan), la femme vers laquelle son cœur l’appelle depuis toujours, Daisy, la cousine germaine de Nick, mariée à Tom Buchanan, nourrie d’ennui et de fantasmes sans objet. Le film, à l’instar du roman, adopte le point de vue de Nick Carraway (Tobey Maguire et sa parfaite bobine de demeuré) qui observe ce monde bourgeois de loin, toujours de loin, même quand il y passe au plus près. Le spectateur du récit, c’est lui : de sa petite bicoque quasi invisible du West Egg, il est forcé de lever les yeux vers la somptueuse de Gatsby son voisin, de la même manière qu’au cinéma il nous faut lever les yeux vers le vaste écran. Groupie ou fan, il entoure Gatsby d’un voile de mystère qui est toute l’essence de la star hollywoodienne et de son corps fantasmé : celui qu’on ne voit pas dans la réalité, celui qui constamment se déguise et se transforme, celui qui soudain apparaît, surgissant de nulle part, pour être célébré, starifié. Au corps, il faut ensuite ajouter la personnalité, schizophrénique (comme Zelda ?), proche de la mythomanie : nul ne sait réellement qui est Gatsby ni d’où il vient, puisqu’en bon comédien, il dresse toujours de lui-même un portrait différent. Gatsby a une vie, Gatsby a mille vies. Il est lui-même et il est tous les autres à la fois, englobant Long Island depuis les hauteurs de sa tour dont une chambre illuminée, la plus haute, attire le regard de Nick lorsque, épuisé par les frasques d’une folle nuit, il va se coucher.

Il suffit, pour se convaincre que Luhrmann a fait de Gatsby une ode à la personnalité de Leonardo Di Caprio, de voir ou revoir la première apparition du mystérieux protagoniste au paroxysme d’une dispendieuse soirée dans sa demeure. Invité aux festivités, Nick cherche à apercevoir l’objet de tous les désirs, ce Gatsby qu’il imagine successivement vieillard abruti, richissime paranoïaque ou même corps inexistant, couverture façon Magicien d’Oz destinée à détourner l’attention des parasites. Enfin, quand Gatsby apparaît, c’est une caméra en contrechamp qui le capte et un feu d’artifice grandiose illumine le ciel derrière son visage rayonnant. Et non, ce n’est pas Gatsby que voilà. Et non, ce n’est plus Fitzgerald qu’on met en scène. C’est Leonardo, homme et acteur, réalité et fiction, qui surgit là devant nos yeux. C’est un monde de cinéma qui nous est donné à voir, où tout, dans la demeure de Gatsby, n’est que décor, apparat, ornementation – comme les tombes des rois antiques, et tombe elle deviendra bel et bien pour son occupant. Impossible, d’ailleurs, de ne pas penser, à travers le comportement obsessionnel de Gatsby à l’égard de Daisy, non pas seulement à la passion de Fitzgerald pour Zelda, mais surtout à la psychologie problématique d’un autre personnage joué par Di Caprio, Howard Hughes, chez Scorsese (Aviator), lui aussi constamment menacé par une chute dans la folie.

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De fait, au-delà de ce message, Gatsby le magnifique ne montre pas grand-chose, sinon un patchwork de lumières et de couleurs qui s’échine à raconter une histoire à laquelle plus personne ne croit, et à laquelle on ne croyait déjà plus tellement du temps de l’adaptation de Jack Clayton en 1974. Il y a un peu de tromperie dans ce Gatsby qui ne relate rien d’hier et tout d’aujourd’hui, en s’appuyant sur la reconstitution idéalisée des années 20 alors que c’est l’Amérique actuelle qui est passée au gril. Mais c’est une tromperie au goût de désespoir qui rappelle, s’il faut lui trouver une idéologie soigneusement cachée, la remarque désenchantée du prince Salina dans Le Guépard de Visconti : le monde des riches a besoin de cette transformation inerte car il faut que tout change pour que rien ne change vraiment, que les riches restent riches et les pauvres, sans le sou. Quant aux parvenus, ils finissent criblés de balles dans la piscine, le prix de leur orgueil prométhéen.

Eric Nuevo

Sortie en salles le 15 mai 2013

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