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Heureuse époque que les années soixante-dix. Vu la pilée qu’ils recevaient au Vietnam et les remords qui s’ensuivaient de massacrer femmes et enfants en même temps que les combattants vietcongs, les Américains prenaient conscience qu’ils n’étaient pas les meilleurs et que le monde ne se différenciait pas entre bons et méchants. Le manichéisme était mis au rencard et le cinéma devenait adulte. Oui, heureuse époque que ces seventies où, le mouvement hippy aidant, on se mettait à aimer son prochain tout en détestant les institutions.

Grand amateur du cinéma américain de cette décennie, Thierry Frémaux, le directeur du festival de Cannes, ne perd jamais une occasion de faire découvrir quelques perles oubliées. Ainsi The Last Detail (La dernière corvée), réalisé par Hal Ashby en 1973 et présenté dans le cadre de Cannes Classics lors de la 66e édition de la manifestation.

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Deux marins (Jack Nicholson et Otis Young) doivent conduire en prison un jeune gars (Randy Quaid, le frère de Dennis). Celui-là, à 18 ans, n’a encore rien connu de la vie, ni l’alcool ni les femmes et ses deux surveillants vont rapidement se transformer en mentors au cours de cette mémorable virée.

Les représentants de la Navy mis à part, aucun des personnages montrés dans le film n’est antipathique. A mille lieues d’un misanthrope, Hal Ashby aime ses congénères et les représente tels qu’ils sont, avec leurs qualités et leurs excès. Dans le froid de l’hiver américain (qui donne à The Last Detail son style graphique), nos trois marins voguent d’aventures en aventures, se découvrent mutuellement et les deux gardiens vont forcément être confrontés à ce cas de conscience : peuvent-ils amener leur copain à la prison, où il doit purger une peine de huit ans ?

Ashby nous promène dans le quotidien des grandes villes, ses trottoirs, ses bars, ses hôtels miteux, ses bordels aux pensionnaires défraîchies, ses parcs déserts sous la neige et nous donne à voir l’Amérique du peuple, sans grands discours ni sentiments du même métal. Celle de gens simples embarqués dans une épopée qui ne les concerne pas mais pour laquelle ils vont devoir faire un choix.

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La force du film est de ne pas faire de Nicholson et Young des types politiquement impliqués. Juste deux braves mecs qui ne pensent qu’à picoler et désobéir – mais le moins possible.

C’est aussi le moment où le pays se construit une filmographie dichotomique partagée, pour faire court, entre productions démocrates et républicaines. Du côté des Républicains, le cinéma américain réveille ses super-héros, ses Dirty Harry et autres gaillards qui ont la gueule dessinée à la serpe de Charles Bronson, autant de citoyens musclés qui vont partir en guerre solitaire contre les méchants de tout poil, violeurs, trafiquants et meurtriers.

Cette tendance va se renforcer dans la décennie suivante, avec l’arrivée à la présidence de Ronald Reagan. Elle aura une très nombreuse progéniture. Le cinéma libertaire va, quant à lui, s’amenuiser jusqu’à perdre son souffle pendant longtemps.

Rien de tel dans La dernière corvée. Ni Musclor ni grands méchants, mais des gars de tous les jours. Et une conclusion surprenante qui, sans en avoir l’air, nous en dit beaucoup sur le monde tel qu’il est et tel qu’il va.

Pour incarner les deux maintiens de l’ordre, Hal Asby a choisi Jack Nicholson et Otis Young. Le premier s’est déjà fait remarquer dans le mythique Easy Rider (1969), Five Easy Pieces (1970) et The King of Marvin Gardens (1972) et il peaufine ici un genre de rôle dans lequel il excellera peu après dans One Flew Over the Cukoo’s Nest (Vol au-dessus d’un nid de coucous, 1975). Quant à l’acteur noir Otis Young, si les spectateurs le connaissent grâce à la série TV The Outcasts (Les bannis), dont il tient la vedette avec Don Murray, il est surtout dans la vie un activiste contre la guerre du Vietnam. Randy Quaid et Jack Nicholson seront nominés pour l’Oscar du meilleur second rôle et du meilleur acteur mais le perdront tous les deux au profit de Jack Lemmon (meilleur acteur dans Save the Tiger, Sauvez le tigre) et John Houseman (meilleur second rôle dans The Paper Chase, La chasse aux diplômes).

Le scénariste du film, Robert Towne, écrira l’année suivante un nouveau script pour son copain Nicholson : ce sera Chinatown. Et la carrière internationale de l’acteur démarrera au quart de tour.

Jean-Charles Lemeunier

Le film ressort en copie numérique restaurée en novembre 2013.

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