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Non, le nouveau film du déroutant réalisateur danois ne met pas en scène des spectres à longs cheveux de jais ou issu du folklore local mais la désincarnation toujours plus poussée, toujours plus prononcée, à l’encontre de ses personnages leur donne une allure fantomatique où nulle émotion ne transparaît. Visiblement, depuis Le Guerrier silencieux, Refn semble décidé à poursuivre sur la voie de l’abstraction de plus en plus absolue pour former non plus des récits filmiques mais des trips cinégéniques et sensoriels qui s’apparentent à des installations vidéos (avec dans le viseur Kenneth Anger et David Lynch) certes esthétiquement fascinantes mais pour lesquelles on peine à vibrer. Refn retrouve son chauffeur du précédent film, Ryan Gosling, pour lui faire « interpréter » une nouvelle enveloppe corporelle sans âme. Seulement, Drive, véritable plongée hypnotique dans le ciné des années 80 (Michael Mann, Carpenter, Walter Hill en tête), parvenait à compenser le vide laissé par le non-jeu de l’acteur en lui faisant endosser des peaux (le blouson orné d’un scorpion doré, le masque de cascadeur renvoyant à The Shape d’Halloween) de substitution à la symbolique expressive. Rien de tout cela dans Only God Forgives où le beau gosse demeure en mode courge inexpressive d’un bout à l’autre du métrage, promenant sa trogne renfermée d’un plan à l’autre sans un iota d’agitation du moindre sourcil. Un personnage mutique avant tout envisagé comme représentation d’un détachement complet, d’une perdition totale mais qui en peinant à exister enlève de la force figurative à l’essai filmique. C’est une véritable toile blanche de cinéma sur laquelle Refn prend plaisir à façonner toutes formes d’impuissance (sexuelle, morale, physique), baignant le tout dans une colorimétrie bleue et rougeoyante du plus bel effet, mais qui ne procure qu’une sidération esthétique. C’est déjà pas si mal. Mais le bât blesse dans la mesure où le perso de Gosling, Julian, renvoie aux précédents « héros » de la filmo de Refn qui tous cherchent à échapper à leur condition et se heurtent au mur de leur enfermement mental, obsessionnel ou familial, et que l’on n’est absolument pas touché ou intéressé par son triste sort.

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Passionné par l’écrivain Hubert Selby Jr (qui signa d’ailleurs le scénario de son Inside Job), Refn partageait jusque là une vision sombre et sordide de l’humanité sans jamais se départir de l’amour de ses personnages. Du moins jusqu’à Bronson. Désormais, le réalisateur semble s’en détourner, pensant peut-être en avoir fait le tour, tant Julian n’est plus que l’ombre des caractères précédents.

Un personnage sacrifié à dessein, qui peut même être considéré comme un faire-valoir, tant il est encadré par deux protagonistes s’appropriant le cadre avec avidité : la mère (interprétée par Kristin Scott Thomas) vengeresse de Julian débarquée à Bangkok pour sommer son fils de tuer le responsable de la mort de son frère et un flic (extraordinaire Vithaya Pansringarm) qui octroie sa justice et ses sentences à coup de sabre quand il ne chante pas des bluettes dans un bar. Tandis que ce policier se montre presque aussi muet que Julian mais, faisant preuve d’une expression corporelle autrement plus affûtée, crève l’écran par son charisme et sa présence, la mère s’impose grâce à la mise en scène de Refn la plaçant au centre de l’image, bien souvent encadrée par un décor à la symétrie toute kubrickienne, et à chaque fois dans une position dominante par rapport à son interlocuteur (un sbire ou son fils). C’est elle la tête pensante de l’entreprise familiale se livrant au trafic de drogue sur le territoire thaïlandais et se montrant inflexible et déterminée dès lors que la mort de son fils doit être vengée, quelque soit l’acte commis par ce dernier.

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Le film joue sur les contrastes, que ce soit l’attitude outrageuse de la mère et le calme olympien du flic ou les moments d’attente et les explosions de violence parfois gratinée, ce qui renforce un peu plus l’ambiance onirique de l’ensemble constituée par la superposition, sans transition,  de visions au milieu d’une scène et les éclairages aux néons. Faussement labyrinthique, Only God Forgives se voudrait un voyage aussi halluciné que ceux proposés par Alejandro Jodorowski auquel le film est dédié mais on est bien loin de la puissance de l’auteur de Santa Sangre. S’il formalise d’intéressants moments de latence ou d’étrangeté à la tension sourde, jamais nous ne sommes dérangés comme face à ce que peut proposer David Lynch.
Refn confirme qu’il est un formidable formaliste et il ne méritait pas les huées qui ont accompagné le générique de fin de son film mais il a perdu toute la viscéralité qui faisait la force de sa trilogie Pusher et Bronson (bien que dans ce dernier elle commençait à s’émousser). Espérons que son cloisonnement autistique ne l’emmène pas trop loin sur les rivages auteurisants du Cronenberg de Cosmopolis

Nicolas Zugasti

Only God Forgives est sorti en salles le 22 mai 2013

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