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Ce début d’année place en haut de l’affiche les plus grands auteurs américains du moment, qui s’étalent à la fois sur les devantures des cinémas comme dans les espaces critiques et promotionnels des médias. En attendant le point d’orgue que sera en février, on l’espère, Passion de Brian De Palma, janvier 2013 aura donc vu le retour en force du cinéma étatsunien à son meilleur : Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow, et dans une moindre mesure Steven Spielberg. Sans oublier, bien sûr, Paul Thomas Anderson, dont The Master, sorti le 6 janvier, n’a pu faire le poids dans l’espace public face au matraquage commercial de la sortie de Django Unchained, et à la pseudo-polémique accompagnant celle de Zero Dark Thirty. Reste que The Master, pour celui qui écrit ces lignes, est sans doute le meilleur métrage américain sorti dans nos salles depuis de nombreux mois. Un retour sur ce film parfait s’imposait !

Film parfait, The Master l’est assurément, au regard de critères immédiatement identifiables dans un premier temps : mise en scène impeccable renforçant petit à petit le mythe entourant l’œuvre de Paul Thomas Anderson, interprétation inoubliable par deux des comédiens les plus fascinants de ces dix dernières années (Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman), scénario ciselé répartissant ses temps forts entre de jubilatoires moments de pure comédie et l’accès à de grands personnages dignes de la plus belle littérature américaine. Mais au-delà de ces superlatifs, il faut bien revenir plus en détail sur la réussite de ce film, injustement boudé et accusé d’une trop grande maîtrise par certains. Cette même maitrise d’un art et d’un univers qui dérange moins quand elle passe entre les mains d’un Quentin Tarantino, devrait plutôt être perçue comme la marque de fabrique d’un cinéaste, qui plus encore que dans ses précédents films, réussit à capter l’attention du spectateur à travers l’harmonie et l’assurance du contenu de son métrage. Mais ici, sur un sujet qui justement repose sur la maitrise du vide et une certaine forme de charlatanisme (Phoenix interprétant un vétéran de la Seconde Guerre mondiale un peu paumé, qui tombe rapidement sous la coupe du « maître » d’une secte qui ne dit pas son nom, « maître » interprété par Hoffman), P.T.A. s’offre un discours, justement, sur l’idée de « maitrise », et offre plusieurs lectures possibles du « Master » du titre.

Comme Tarantino (encore lui !) faisait dire à juste titre à Brad Pitt dans Inglourious Basterds, « I think this is my masterpiece », on peut voir dans The Master (le film comme le titre), la profession de foi d’un cinéaste qui assume dorénavant son statut à Hollywood, plus de cinq ans après le triomphe de There Will Be Blood. Le « master » en question, c’est donc Paul Thomas Anderson ; comme c’est tout aussi bien Lancaster Dodd (le gourou joué par Hoffman), ou Joaquin Phoenix imposant scène après scène l’étendue de son talent qu’il serait bon de voir un jour récompensé et reconnu à sa juste valeur. Trois maîtres pour le prix d’un donc : un cinéaste, un personnage, et un comédien. Trois grandes raisons pour ne pas bouder notre plaisir.

Paul Thomas Anderson fait partie de ces cinéastes américains dont la liberté d’expression et la personnalité de la démarche le rapprochent de confrères comme les frères Coen, James Gray ou Tarantino. Profitant de Hollywood sans en accepter les contraintes, P.T.A. aiguise film après film un univers qui lui est propre, avec ce souci premier de construire, dans un premier temps, des personnages hors normes capables d’emporter en une scène l’adhésion du spectateur. Les héros de ses films, américains moyens dotés du petit « plus » qui les rendent ciné-géniques (le mutisme de Paul Dano dans There Will Be Blood, les 33 centimètres de Mark Wahlberg dans Boogie Nights, l’autisme d’Adam Sandler dans Punch Drunk Love), ont finalement plus à voir avec la tradition littéraire. Non pas dans leurs attributs, mais dans la place qu’ils semblent occuper au sein d’un groupe d’individus. P.T.A. cherche ainsi les failles de l’espèce humaine à travers les défauts et/ou les qualités de personnages qui embrassent une destinée hors normes. Avec l’idée de conquérir, pour chacun d’entre eux, un avenir meilleur sur lequel ils pourraient imposer leurs règles, et oublier leurs peurs primaires.

The Master, c’est donc aussi Lancaster Dodd, orateur hors pair qui traîne derrière lui quelques dizaines de fidèles, et dont on comprend que la femme (la toujours parfaite Amy Adams) pourrait tirer les ficelles et entretenir le mythe d’une farce sectaire qui agglomère autour d’elle ceux qui veulent bien y croire. Derrière le projet de société qu’il revendique dans ses écrits et discours, Dodd se bat également pour entretenir son rang au milieu d’une haute société qui l’accueille à bras ouverts et ne voit pas en lui, pas encore, une menace. Car The Master, comme tous les films de Paul Thomas Anderson, n’implique dans son récit que la trajectoire de quelques individualités seulement, et non celle d’un collectif, ou pire encore, de la société. La conquête de l’Ouest revisitée dans There Will Be Blood ne cherchait pas à produire de discours sur l’Amérique, pas plus qu’on ne doit voir dans le personnage de Joaquin Phoenix (Freddie), le reflet d’une Amérique déboussolée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les enjeux narratifs des films de P.T.A. ne semblent concerner que quelques protagonistes extraordinaires à qui les finalités relèvent de l’intime (le passage à l’acte amoureux de Sandler dans Punch Drunk Love) ou d’un collectif qui n’a pas valeur de représentation sociétale (comme ici dans The Master).

Ainsi Freddie, en opposition à la démarche publique de son nouvel ami Lancaster, n’a de rêves que pour sa propre personne, quand il décide d’abandonner sa dépression au retour de la guerre. C’est aussi là que réside la force du film, dans l’harmonie parfaite que trouve P.T.A. pour, dès les premières images, caler le rythme de son film sur celui de son héros. Sur une île du Pacifique, au bord de l’eau, Freddie s’adonne à la masturbation en public, au milieu de ses frères d’armes, comme il prend un malin plaisir à faire la sieste étendu sur un filet mis en évidence sur le pont du bateau qui le ramène vers le monde en paix. Plus tard, il apparaîtra que le seul but de Freddie, qui survivra à l’expérience a priori jouissive mais vaine de la Cause (le nom de la secte de Dodd), sera de se marier avec une jeune fille de son village, qui ne l’aura pas attendu.

La beauté, mais aussi la justesse du cinéma de P.T.A. réside dans cette faculté à faire adhérer le spectateur au cheminement personnel et égoïste des héros de ses films. Pour se faire, le cinéaste trouve ici un vecteur de choix en la personne de Joaquin Phoenix, acteur génial vampirisant l’écran à chaque apparition. Ses éclats de rires résonnent longuement après la fin de la projection dans nos esprits, comme résonnent ces inoubliables confrontations entre les deux principaux protagonistes, et les comédiens qui les incarnent. La mise en scène de The Master se construit autour de (et non pas pour) Joaquin Phoenix, avec l’apport inestimable de Mihai Malaimare Jr., directeur de la photographie roumain ayant travaillé sur les derniers films de Coppola, et ici avec une caméra 75mm. Tous les ingrédients sont ici réunis pour accoucher d’un film d’une maitrise qui témoigne aussi de l’union effectuée d’une somme de talents individuels mis au service d’un script fascinant, et d’une vision du cinéma qui n’a que peu d’égale aujourd’hui. Si la perfection assumée et souhaitée de The Master dérange, c’est sans doute parce qu’elle témoigne d’une démarche artistique sans concession. Qui touche ici au sublime.

Julien Hairault


Film sorti le 6 janvier 2013

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