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Au cœur du faste que déploya le péplum hollywoodien dans les années cinquante, entre l’incendie de Rome dans le Quo Vadis ? de Mervyn LeRoy (1953) et la Mer rouge entrouverte par Moïse dans Les Dix commandements vus par Cecil B. DeMille (1956), on oublie trop souvent de situer L’Égyptien de Michael Curtiz. Cette œuvre à grand spectacle et aux énormes moyens, sortie sur les écrans en 1954, affiche pourtant un casting remarquable, des décors somptueux et un scénario passionnant, autant de qualités qui la relèguent au rang des grands films malencontreusement laissés de côté par la vague de l’Histoire. Les éditions DVD et Blu-ray proposées par Sidonis sont l’occasion de (re)découvrir et de reconsidérer ce film dans des formats exceptionnels.

XIIIe siècle avant Jésus-Christ. À l’instar de Moïse, Sinouhé a été abandonné à sa naissance le long du Nil, dans un panier tressé, et recueilli par des paysans. Son père adoptif, modeste médecin et spécialiste des opérations du crâne, lui a appris son art et son goût pour les soins aux plus nécessiteux, ouvrant chez son fils une vocation durable. Adulte, Sinouhé s’installe à Thèbes où il tente d’exercer comme médecin auprès des pauvres. Un jour, lors d’une chasse avec son ami Horemheb, ils sauvent d’une mort certaine un homme en train de prier le Soleil, en tuant le lion qui s’apprêtait à s’en repaître. Il s’avère que cet homme est le nouveau pharaon, Akhénaton, et que pour l’avoir touché les deux hommes risquent de la peine de mort. Pour les remercier, le pacifiste pharaon nomme Horemheb officier de la garde et Sinouhé médecin à la cour. Les deux amis fêtent l’événement dans la demeure de la belle babylonienne Néfer, qui envoûte par ses charmes le jeune médecin, désormais prêt à tout pour obtenir les faveurs de cette femme manipulatrice, tandis que son entourage le voit tomber progressivement dans la déchéance…

On reconnaît, dans ce film réalisé pour la Fox de Darryl F. Zanuck, le faste habituel du mégalomane producteur, sa volonté de reproduire au plus près le merveilleux des décors de l’Egypte des pharaons, avec temples et sphinx géants, tout en composant allègrement avec les vérités historiques auxquelles Hollywood aura toujours préféré l’art du récit et la puissance évocatrice de la parabole. Peu importe que nous assistions à des approximations historiques autour du règne d’Akhénaton, connu pour avoir imposé, durant son règne, un monothéisme avant l’heure, que son successeur brisa pour revenir à l’adoration d’une multitude de dieux. La véracité a moins d’importance que l’impact des événements historiques sur les trajectoires de quelques personnages symboliques, représentatifs chacun d’un sentiment ou d’une volonté : Horemheb est la force, Akhénaton la foi, Néfer la séduction et la manipulation, Merit la femme-mère, etc. Ceux-ci se transforment, ou pas, au gré d’une progression contextuelle qu’Hollywood parvient magistralement à ramener à ses propres préoccupations : ici, la réaffirmation de l’importance du questionnement spirituel dans un monde en déliquescence marqué par la guerre, les coups d’État et la perversité des mœurs. Chacun des personnages a donc un rôle à jouer dans la vaste mascarade de l’Univers, et le spectateur peut se retrouver dans le portrait ambigu que dresse Michael Curtiz du héros, Sinouhé, véritable coquille vide, homme faible et naïf, qui se laisse emporter sans résistance par l’appel du lucre et de la débauche, avant de trouver la rédemption dans les paroles sibyllines d’un pharaon mourant. Il faut, certes, considérer avec moins d’attention la chute aux Enfers du personnage et ses réactions discutables, que la totalité de son parcours clôturé par un redressement spirituel spectaculaire – et largement en avance sur son temps, lui prédécesseur de Moïse, avec lequel il partage la naissance contrariée et l’abandon. On lira donc L’Égyptien comme une chronique du temps de sa production, celui des années cinquante, et une critique d’une société caractérisée par son pourrissement inéluctable. C’est peu ou proue ce que font tous les péplums de l’époque – on se souvient du message ouvertement pro-chrétien de Quo Vadis ? – certains avançant mieux masqués que d’autres.

La présence du falot Edmund Purdom dans le rôle de Sinouhé fait beaucoup pour l’identification du personnage à une coquille vide. Son arrivée sur le plateau de Curtiz et Zanuck tient presque du hasard : furent considérés, dans l’ordre, Burt Lancaster, Kirk Douglas puis Marlon Brando, ce dernier ayant tout juste prouvé son talent de comédien à costume antique dans le Jules César de Mankiewicz, où Purdom tenait aussi un petit rôle. Brando, qui n’aimait pas le scénario de Philip Dunne et Casey Robinson, envoya balader la production au dernier moment, obligeant l’équipe technique à un repli stratégique vers ce quasi inconnu de Purdom – qui se spécialisera ensuite dans les péplums. Ce choix de mettre en avant un acteur de seconde zone peut sembler surprenant, quand les comédiens célèbres sont relégués à des rôles secondaires : Jean Simmons en Merit, Victor Mature en Horemheb (habitué des péplums, Mature aura auparavant joué dans La Tunique, Samson et Dalila et Démétrius et les gladiateurs), Gene Tierney en sœur du pharaon, Peter Ustinov en serviteur de Sinouhé. Finalement, le manque de charisme d’Edmund Purdom joue en faveur de son personnage, il justifie rétrospectivement le caractère flasque de Sinouhé, aisément manipulé par les uns et les autres. Sinouhé est un homme médiocre, facile à détourner du droit chemin, passant de femme en femme. Sa première scène d’adulte le présente, aux côtés de son ami Horemheb, comme le type faible de la bande : avachi sous l’effet de l’alcool, maltraité par ses camarades, il est tiré d’affaire par la serveuse Merit, la future mère de son enfant. Il suffit d’un regard de la belle Néfer pour qu’il tombe sous son charme et dans le panneau, acceptant pour elle de se dépouiller de tous ses biens et même de ceux qui ne lui appartiennent pas. Exilé à la suite d’une tentative d’assassinat, Sinouhé perd rapidement de vue son ambition première de soigner les pauvres, et se met sans vergogne à accumuler les richesses à l’aide de ses aptitudes de médecin. À croire qu’il n’est dirigé par le cynisme et la luxure.

La faiblesse du personnage principal explique sans doute l’oubli relatif dans lequel est tombé L’Égyptien depuis des années, surtout quand on compare Edmund Purdom à un Charlton Heston. Pourtant, cette adaptation d’un roman de Mika Waltari s’avère somptueuse, et l’on se surprend à rêver devant la beauté et l’extravagance de certains décors, devant la précision des costumes, la perfection de la photographie (par Leon Shamroy) et les accents opératiques de la musique (due à Alfred Newman et Bernard Hermann). Toute la puissance d’Hollywood se déploie face aux yeux ébahis du spectateur, dont la grandeur est explicitement comparée à celle des dynasties de l’Égypte ancienne – car même les pharaons ne purent certainement pas rivaliser de faste avec les studios de cinéma à leur apogée. Howard Hawks ne prouvera-t-il pas en 1955, avec La Terre des Pharaons, que la volonté architecturale d’un Khéops se confondait précisément avec le majestueux de la mise en scène hollywoodienne ? Même le casting, dans L’Égyptien, respire le temps des nababs de la côte ouest : on sait par exemple que Zanuck imposa Bella Darvi dans le rôle de Néfer parce qu’elle était sa maîtresse, la préférant à une certaine Marilyn Monroe. Malheureusement, le film eut du mal à rembourser son budget pharaonique de cinq millions de dollars. La production s’en sortit en revendant les décors et les costumes à la Paramount, qui y tourna la nouvelle version des Dix commandements de DeMille. Dommage, on le répète, car certaines séquences sont particulièrement remarquables, comme celle de la Maison des Morts où travaille Sinouhé afin de rembourser l’embaumement de ses parents, celle d’un Akhénaton adorant le Soleil levant en plein désert, ou encore ces scènes de pogroms dans la dernière partie, étonnantes par leur crudité, où des femmes et des enfants sont tués à bout portant par les archers du futur nouveau pharaon.

Reste que le message du film est ambigu. La prédominance de la parabole chrétienne n’étonnera ni les spécialistes du cinéma hollywoodien, ni les amateurs de péplums, qui connaissent le goût immodéré des producteurs américains pour la symbolique biblique et la représentation du sacré. L’historien, lui, s’en mordra les doigts – mais pour leur défense, les créateurs d’Hollywood n’ont jamais prétendu sacrifier à la précision des faits. À mesure que le récit s’avance en se démasquant, le sous-texte chrétien – initié par un Akhénaton priant face au Soleil et instituant ainsi le premier et seul monothéisme de l’Égypte antique – se dépouille de ses oripeaux pour prendre une place dominante et devenir, en fin de course, une parabole explicite sur la future religion révélée, promise à l’éclosion treize siècles plus tard. Le carton final évacue d’ailleurs tout mystère, s’il devait en subsister : la lumière apportée par Jésus-Christ touchera bien le monde dans un peu plus d’un millénaire. Mais l’essentiel de ce message se trouve dans le passage de relais entre Akhénaton, mourant, et Sinouhé, responsable de sa mort : le souverain, avant de trépasser, lègue au médecin la substance de sa foi aveugle en l’esprit saint. Il n’en faut pas plus à Sinouhé pour se faire l’apôtre de cette croyance, d’autant plus que les adorateurs du Soleil ont tous été exécutés par Horemheb dans la foulée de son coup d’État. Face à son nouveau pharaon, il affirme qu’il partira sur les routes, en guenilles et pieds nus, afin de diffuser la bonne parole. Commencé à l’identique de Moïse (tous deux ont été abandonnés sur le Nil, puis recueillis), le parcours de Sinouhé se confond dans sa finalité avec celui d’un futur apôtre du Christ. C’est là que sa médiocrité prend tout son sens, puisqu’en tant que coquille vide, Sinouhé est destiné à absorber les croyances des autres – le scénario faisant même de son questionnement perpétuel, « pourquoi ? », une marque indélébile de son caractère. Son rejet des dieux, dont il ne reconnaît pas le pouvoir, signale en réalité l’attente d’un dieu unique, révélé aux hommes. La solution de ses mauvais choix constants se trouve dans la foi inébranlable de pharaon, foi qui trace pour lui une ligne claire. Le fait que Akhénaton et Sinouhé soient identifiés à des précurseurs du christianisme les élève au rang de martyrs de la foi, et l’on pense ici aux locataires du Premier cercle de l’Enfer de Dante, héros et penseurs nés avant la révélation du Christ, fautifs de n’avoir pas pu embrasser une religion qui n’existait pas encore, et pour cela envoyés certes dans un cercle confortable, mais tout de même sous terre chez les damnés ! Un paradigme qui, tout en condamnant les sociétés antérieures à l’an zéro, a pour effet de sublimer les civilisations ultérieures qui ont su reconnaître le véritable esprit sain. Et parmi ces civilisations, celle qui a donné naissance à Hollywood. Paradoxal, non, quand on sait que derrière les représentations symboliques de la perversité et de l’innocence (Néfer en prostituée biblique de Babylone, Merit en Marie-Madeleine), Hollywood a souvent été un lieu de lucre et de mœurs débridées ? Une façon de se racheter une place au Paradis, en quelque sorte…

Eric Nuevo

DVD et Blu-ray édités par Sidonis, sortie le 4 septembre 2012

Bonus : présentation par Patrick Brion (10mn) / « L’Égyptien revisité par Jean-Claude Missiaen » (25mn)

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