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Pour sa deuxième édition, le FCVQ commençait fort jeudi 13 septembre dernier, avec la projection au Théâtre Capitole (transformé pour l’occasion en salle de cinéma de prestige, avec tapis rouge de rigueur) du nouveau film de Podz, L’affaire Dumont. Inspiré d’une erreur judiciaire tristement célèbre au Québec, L’affaire Dumont narre la mésaventure carcérale et sociale d’un modeste livreur accusé à tort de viol et de séquestration, au début des années 1990. Si l’intensité de l’interprétation suscite un émoi certain (Marc-André Grondin joue à fendre l’âme), c’est surtout dans sa propension à questionner nos institutions en général et le système judiciaire québécois en particulier, que le film retient notre attention. Ici la caméra habile et scrutatrice du réalisateur se hisse au-dessus du simple niveau dramatique, lequel se révèle d’ailleurs rondement mené et jamais misérabiliste. Vraisemblablement mû par un besoin de rétablir, via l’image, la vérité de cette terrible histoire, le réalisateur oppose probité et parodie, parfois dans le même champ : dénuement graphique pour illustrer la détresse et la pureté du couple Michel Dumont/Solange Tremblay, contre surjeu et théâtralité évidents lors des scènes de tribunal – où chaque intervenant s’enferre dans un rôle déclamé en vertu d’une présomption de culpabilité.

Même s’il abuse constamment d’arrière-plans flous pour illustrer l’ambiguïté et la fragilité d’une notion (la justice) appliquée à deux vitesses ; même s’il force le trait de l’anti-héroïsme et de la passivité de Dumont en le traitant comme une figure immobile, mutique, souvent recluse voire décadrée (Dumont se trouve rarement placé au centre de l’action) ; même s’il se tient sur le fil du rasoir d’une commisération démonstrative pendant toute la première moitié, Podz pare son entreprise d’un éclat supérieur aux productions du sous-genre que représente à lui seul « le film d’erreur judiciaire » (cf. Conviction de Tony Goldwyn l’année dernière) et évite aussi l’écueil de l’apitoiement social et familial (et pourtant, il y avait de quoi). Nerveuse, lumineuse même quand l’histoire requiert une part plus importante de noirceur, sa mise en scène travaille finalement à rétablir l’équilibre des forces en présence. En plus d’un bel hommage à la combativité de Solange Tremblay (excellente Marilyn Castonguay) pour faire acquitter son mari, L’affaire Dumont bouscule l’ordre établi et, à la manière d’un « J’accuse ! » moderne, passe naturellement du drame judiciaire au pamphlet politique et, au final, au réquisitoire enfiévré contre la toute puissance des instances dirigeantes (la Cour Supérieure du Québec a rejeté la demande de compensation de Dumont en statuant que la Couronne n’avait commis aucune faute). Dans une veine similaire au Pull-over rouge de Michel Drach (1979), L’affaire Dumont fait office de contre-enquête et de dénonciation des aberrations, la grammaire cinématographique (certes non objective) venant contredire celle, biaisée, faussée, bancale, presque dictée d’avance, de l’accusation officielle et ses vices de procédure (d’où le cynisme qui émane des scènes du tribunal, et les dialogues absurdes entre la cour  – qui formule souvent mal ses questions ou tient à jouer sur les mots – et les témoins favorables à Dumont…). Du 7e art qui se met en danger en plus de remuer les tripes, et n’hésite pas à apporter les preuves tangibles, sinon d’une innocence, au moins d’une injustice flagrante.



Changement de registre le lendemain vendredi avec la projection, dans un cinéma Cartier entièrement rénové (rappelons qu’il s’agit de la seule, l’unique, véritable salle de cinéma en plein centre-ville de Québec) du documentaire français (haut les cœurs !)  Somewhere To Disappear de Laure Flammarion et Arnaud Uyttenhove. Le métrage suit les pérégrinations du photographe Alec Soth qui, dans le cadre d’un projet qu’il appelle « Broken Manual », part à la rencontre, clichés artistiques à l’appui, des marginaux les plus excentriques et reclus des étendues américaines. Sa route croise celle d’anciens hippies à la peau tannée par le soleil du désert, de libertaires illuminés adeptes d’une simplicité volontaire confinant au dénuement le plus total, d’anarchistes paranoïaques mais attachants, de laissés-pour-compte et fiers de l’être reniant l’idéologie étasunienne et la société moderne en général. Toute  une galerie de portraits de personnages hauts en couleur et retirés du monde dans des cabanes de fortune ou des grottes perdues.

Riche en rencontres étonnantes, stimulantes mais aussi inquiétantes (voir ce type barricadé dans sa maison, ravagé par les psychotropes et néanmoins hilare face à la potentielle menace de mort – ! – que représente à ses yeux le photographe), Somewhere To Disappear explore des choix de vie formant le terreau d’une mythologie de l’ascèse poussée à l’extrême. Tout l’art du documentaire de Flammarion et Uyttenhove réside dans l’imbrication des regards : Soth immortalise et fige sur papier glacé les figures marquantes (et marquées) d’une vie passée en dehors de toute contrainte sociale, tandis que les réalisateurs le capturent, lui, en mouvement (ou parfois en pleine contemplation) de captation de ces protagonistes et de cet ailleurs étranges, aux portes du réel. L’autre richesse du film vient aussi, outre son iconographie incroyable et son périple aussi dépaysant que palpitant, d’un jeu inconscient sur les paradoxes : paradoxe du champ lexical quand le sujet du documentaire – et le spectateur dans sa perception aussi – désigne ces individus comme cloîtrés alors qu’ils vivent souvent en pleine nature (hostile ou à tout le moins apprivoisée) et dans de grands espaces ; et paradoxe du champ de l’image photographique et cinématographique, qui enferme ces acteurs d’une existence en marge dans un cadre (l’objectif, le cliché photographique, l’écran), alors que leur cadre de vie, justement, semble souvent sans limites géographiques, de même que ce champ cherche à les contenir, les retenir, alors qu’ils sont en fuite perpétuelle de notre réalité urbaine et matérielle. Tableau animé aux mises en abyme subtiles et réflexives, Somewhere To Disappear est une expérience qui incite à l’introspection. Une belle surprise cinématographique en même temps qu’une découverte artistique.



Samedi soir, le festival battait son plein et dévoilait, sinon ses premiers joyaux, tout au moins ses premières prises de risque. À commencer par un film à sketches signé Kim Jee-woon et Yim Pil-Sung, Doomsday Book. Emprunt (« Carte blanche », dit le programme) au festival Fantasia de l’été dernier, Doomsday Book propose trois variations sur le thème de la fin du monde, qu’il s’agisse d’apocalypse zombiesque, d’échec humain d’accès à la spiritualité de la compassion, ou de choc planétaire. Dans un premier segment (« A Brave New World ») réalisé par Yim Pil-Sung, la frénésie de notre société de consommation finit par engendrer une épidémie qui transforme la population en une horde de morts-vivants. Rien de bien nouveau sous un soleil dont la lumière horrifico-politique a déjà cessé de briller depuis quelques années. Mais il faut reconnaître que la formalisation, plusieurs crans au-dessus des productions étasuniennes du même genre, permet d’avaler facilement la pilule. Le début, surtout, joue la carte de l’écœurement efficace en rapprochant alimentation et déchets, excès et gavage, comportements compulsifs et chaos social. Après ces parallèles (ou liens de cause à effet) travaillés en forme d’images-choc (lents travellings pour une drôle de chaîne alimentaire, par exemple), le récit s’égare dans les mutation de l’antihéros et de son entourage, puis les déambulations des consommateurs zombifiés en quête de chair fraîche. Divertissant et bien emballé, mais l’impression de déjà-vu oblitère l’intérêt du spectateur.

Mis en boîte par Kim Jee-woon, le second segment intitulé « The Heavenly Creature » explore une thématique plus spirituelle. Dans un futur proche où les robots font partie intégrante de la société et du monde du travail, un robot-guide (au look très proche de celui du film d’Alex Proyas) employé dans un temple affirme être la réincarnation de Buddha. Aussitôt alertée, la compagnie qui a conçu la machine envoie un réparateur puis, après que celui-ci ait échoué à remettre l’intelligence artificielle dans le droit chemin robotique, une équipe d’exterminateurs. Un long dialogue philosophique s’engage entre le robot et les dirigeants : qu’est-ce qu’être humain ? Où commence la compréhension de l’autre, où s’arrête l’acceptation de la différence ? Et pourquoi l’homme s’acharne-t-il à détruire ce qui ne convient pas à son mode de pensée ? Tout en discourant via ses personnages, le réalisateur de J’ai rencontré le diable filme l’élévation de l’âme, ascension visuelle progressive en arrière-plan du robot tandis que ce dernier comprend qu’il ne sera jamais libre de sa spiritualité. Au départ très mécanique et froid, le filmage de Kim Jee-woon s’assouplit, s’arrondit, se déploie avec virtuosité, jusqu’à cette plongée finale comme une vision divine surplombant la petitesse d’esprit des humains. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer l’émotion des dernières scènes, mais le pari de l’empathie, très osé quand on y songe, est largement remporté grâce à une pureté plastique indéniable alliée à des dialogues forts, quand bien même l’entreprise serait amoindrie par le bavardage incessant de l’ensemble… Pour le troisième segment, Yim Pil-Sung reprend la caméra et livre « Happy Birthday », une histoire très absurde de boule de billard devenue météore en passe de percuter la Terre. Sans doute le plus décalé des trois récits, mais ici aussi, la lenteur contemplative par endroits atténue le plaisir du divertissement. Drôle – surtout dans les scènes de disputes médiatiques à l’approche du météore, quand des spécialistes s’écharpent sur les plateaux des journaux télévisés –, ce volet se pare des mêmes atours cinématographiques que le reste du film. Rien ne nous permet de bouder notre plaisir : réalisation au cordeau (on a pris l’habitude avec le cinéma coréen), jeu habité voire azimuté (les comédiens, vraisemblablement, s’amusent beaucoup), thématique flirtant avec plusieurs genres (invasion extra-terrestre, bizarrerie à la façon d’un épisode de La Quatrième Dimension, film catastrophe et aventure post-nucléaire). Cela étant dit, le rythme étrangement lent du film malgré une succession de bouleversements narratifs, n’aide pas toujours pas à rester captif.


La captivité, c’est le thème exploré par le film À moi seule de Frédéric Videau projeté après celui du duo coréen, un drame psychologique où une jeune fille (Agathe Bonitzer) enlevée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant se trouve soudain libérée par son ravisseur, Vincent (Reda Kateb, vu dans Un Prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront) après huit années d’enfermement. Inspiré par l’affaire Natascha Kampusch, le réalisateur dresse un tableau mélodramatique d’une situation qu’on croirait d’emblée propice au thriller. Il y a bien quelques moments de tension (surtout à travers le jeu pour le moins… vif de Reda Kateb), mais Frédéric Videau s’attache plutôt à construire un récit de l’apprentissage de cette liberté gagnée dans la patience et la douleur morale. En parallèle, il retrace les grandes lignes de la captivité de son héroïne, sa dépendance à son geôlier qui se comporte parfois presque comme un père, ou un grand frère protecteur mais tyrannique.

Drame très cérébral alimenté par des dialogues encombrants (tous les personnages argumentent à tout-va) et une ambivalence constante entre lumière d’une vie à recommencer et pénombre des lieux de claustration ou de perdition (cette nuit où Agathe cherche à semer sa psy dans les bois, en souvenir d’une balade éprouvante avec Vincent), À moi seule vaut surtout par son sujet traité plutôt finement et ses joutes verbales – un peu fatigantes à la longue il faut bien le dire. Les acteurs font ce qu’ils ont à faire, l’ambiance générale s’avère soignée et supérieure aux standards télévisuels, mais Videau ne sort pas d’un cadre purement clinique et rhétorique, assez froid. Malgré un travail de fond sur la photographie et les décors, À moi seule a beaucoup d’esprit, mais pas assez de corps. Un mal très français, en somme.



Du corps, il y en a en revanche dans le norvégien Turn Me on, Gooddammit ! Teen-movie dérivant lentement mais sûrement vers la comédie de mœurs absurde et fantasque, le film de Jannicke Systad Jacobsen nous plonge dans les émois d’une jeune fille timide mais obsédée par le sexe, qui passe son temps à appeler une ligne érotique et à se masturber au téléphone (et même ailleurs). Un jour, un camarade de classe sur lequel elle fantasme lui manifeste son attirance de façon bien triviale. Alma rapporte l’événement à son entourage mais devient la risée de tous et se fait surnommer « Alma-la-bite ». Tout un programme.

Si le démarrage du film est un peu lent et inégal, l’excentricité du propos et un léger parfum de subversion viennent finalement dérider pour de bon le spectateur. Baigné de couleurs froides qui atténuent l’effervescence du propos par endroits (quelques tripotages de seins entre filles et frottements de phallus filmés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils suscitent : nuance…), Turn Me On… est un petit OVNI hilarant à partir du moment où il tombe le masque volontairement sordide de l’hypersexualité adolescente pour s’amuser des élans hormonaux de la jeunesse norvégienne. Insérées comme des vignettes en noir et blanc dans le récit et soulignées en off par son héroïne décomplexée, les pensées d’Alma sont autant de réflexions amusées et amusantes sur l’adolescence. S’y ajoute un traitement très drôle des conflits de génération (la mère outrée par les frasques de sa fille, la voisine indiscrète choquée d’être vue comme une commère mais qui rend compte dans les moindres détails des activités d’Alma). Une pellicule badine et braque qui se conclut sur une désopilante mais simple réplique échangée en plein repas de petits pois. Définitivement, la bonne surprise de la soirée. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait reçu le prix du meilleur scénario au Festival du film de TriBeCa en 2011. Allez, hop !, bande-annonce, et à demain pour la suite de ce compte-rendu.

Stéphane Ledien

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