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Si proche et si lointaine à la fois, la lune nous fascine. Bien avant que les Terriens n’y envoient deux de leurs représentants pour la première fois en 1969, de nombreux littérateurs et poètes l’avaient prise pour décor de leurs phantasmes – de Lucien de Samosate et son Histoire véritable à H. G. Wells et ses Premiers hommes dans la lune, en passant par l’Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaal d’Egdar Poe, pour n’en citer que quelques-uns. Le cinéma de science-fiction, qui est une continuation des mythes antiques par un autre medium comme le remarque très justement Philippe Rouyer, s’est évidemment très tôt inspiré des relations de voyages lunaires, en livrant l’un des premiers films appartenant à un genre alors sans dénomination concrète : le Voyage dans la lune de George Méliès, librement adapté des romans de Jules Verne et de H. G. Wells. Cinquante-six ans plus tard, après un passage entre les mains de l’Espagnol Segundo de Chomon, le livre de Verne échoie au cinéaste américain Byron Haskin, connu pour des science-fictionnades du meilleur effet, notamment une fameuse Guerre des mondes et un fantasque Robinson Crusoe on Mars. Son trajet De la Terre à la lune ouvre le coffret « Voyages dans la lune » consacré, on l’aura compris, à l’exploration de notre si séduisant satellite, qu’il affiche ou non le visage que lui prêtait Méliès.

Comme l’était le roman vernien, le titre du film de Byron Haskin est quelque peu mensonger, puisqu’il nous laisse espérer un voyage jusqu’à la lune quand il s’avère que le projectile né de l’imaginaire de Barbicane, génial ingénieur en artillerie, ne fait que tourner autour de notre satellite avant de retrouver le chemin de sa planète d’origine. Si Jules Verne a volontairement interdit à son obus romanesque de se poser sur le sol sélène, le faisant miraculeusement revenir après une balade Autour de la lune, il n’en va pas de même de la dernière production du studio RKO : faute d’argent, le studio, qui mit la clé sous la porte avant même la sortie du film – distribué alors par la Warner – dut baisser drastiquement le budget alloué à Haskin, décision qui annulait de fait les séquences prévues sur l’astre dans le scénario original. En outre, les effets spéciaux payèrent leur écot : de potables pour l’époque, ils devaient nécessairement devenir plus que cheap. Hommage fut ainsi doublement rendu à l’écrivain nantais, d’abord parce le projectile allait respecter la trajectoire tracée par lui presque cent ans plus tôt, ensuite parce les effets spéciaux seraient dignes de la fin du XIXe siècle – et c’est peu de le dire.

Néanmoins, les transformations apportées au roman par le scénario de Robert Blees et James Leicester ancrent définitivement De la Terre à la lune (1958) dans le contexte de la science-fiction des années 50. Cette décennie est celle de la peur. La bombe atomique, utilisée contre l’archipel nippon au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale, puis maîtrisée par l’Union soviétique, laisse craindre un affrontement entre les deux grandes puissances de la planète, dont la conséquence serait une Apocalypse. On sait que l’essentiel du cinéma de science-fiction de l’époque, depuis les films sur Mars du début de la décennie jusqu’à La Machine à explorer le temps de George Pal en 1960, témoigne de l’angoisse humaine face à la guerre atomique. De la Terre à la lune ne fait pas exception. Comme chez Verne, le point de départ est le Gun-Club auprès duquel Barbicane présente sa nouvelle idée brillante ; mais à l’inverse de lui, le Barbicane de Haskin, interprété par Joseph Cotten, n’exprime pas le désir immédiat de partir vers la lune, il veut simplement présenter sa nouvelle invention, la « puissance X », un explosif révolutionnaire capable de changer la face de l’armement mondial. Suite à une convocation du président Ulysses Grant qui lui demande de ne pas mener cette expérimentation à bien, sous la menace des puissances mondiales prêtes à déclarer la guerre aux USA, Barbicane décide d’utiliser son procédé révolutionnaire pour se rendre lui-même sur la lune en compagnie de son rival en affaires, le capitaine Nicholl, fabricant notoire de plaques de métal. L’assistant de Barbicane ainsi qu’une passagère clandestine, la fille de Nicholl, s’invitent à la joyeuse promenade.

Si le film n’est pas déplaisant à regarder, en particulier du fait de son casting impeccable – Joseph Cotten, George Sanders, Debra Paget – il faut toutefois passer outre nombre d’invraisemblances grossières. De la Terre à la lune n’est certes pas destiné aux amateurs d’astrophysique ni aux futurs candidats à l’entrée à la NASA, mais il peut être désagréable de constater que les humeurs des personnages changent sans prévenir (Barbicane, après avoir plaisanté longuement sur la mort probable de tout l’équipage, s’offusque d’un mauvais mot de Nicholl à ce sujet) et que la démonstration précise du fonctionnement des appareils n’est absolument pas respectée (la centrifugeuse qui leur permet de décoller sans risques semble bien complexe, mais heureusement, personne n’en respecte les contraintes et cela n’a aucune conséquence). Bref, on constate que l’on est face à un scénario bâclé qui a pour corollaire des effets spéciaux dénués d’imagination et une relecture assez contrastée de l’œuvre de Verne : on y perd incompréhensiblement un personnage phare, Michel Ardan, peut-être parce qu’il s’agit d’un fougueux Français ; le nom de Columbiad, donné chez Verne au cyclopéen canon chargé de propulsé le boulet dans l’espace, est ici donné à la fusée elle-même ; et l’opposition entre les deux héros se résout miraculeusement quand Nicholl se range aux arguments de Barbicane concernant l’importance de la dissuasion nucléaire ! Quant à la musique, elle est en partie « empruntée » aux tonalités électroniques créées par Louis et Bebe Barron pour Planète interdite de Fred M. Wilcox.

La première partie, terrestre, reste la plus intéressante – et la plus satisfaisante esthétiquement parlant. L’ajout au texte vernien y est aussi le plus légitime, puisqu’il répond au contexte de la crainte atomique et de la question de la possession conjointe d’armes destructrices. Barbicane imagine que le partage de son invention, la « puissance X », offrirait à tous les pays une défense identique et incontournable, installant de fait un statu quo mondial. L’apparition surprise de Grant en modérateur, l’adresse faite par Nicholl à son rival en regard-caméra, la métaphore prométhéenne d’un Barbicane que d’autres pseudo-démiurges voudraient empêcher de nuire – autant d’arguments physiques et métaphysiques qui rappellent les meilleures thématiques des autres réalisations d’Haskin.

À l’ambiance récréative de Verne, emmenée tambour battant par des personnages comme l’expansif J. T. Maston du Gun-Club, répond chez Haskin un pessimisme contextuel dont les causes et les conséquences ne regardent que l’homme lui-même. Mais les années 50, on l’oublie trop souvent, sont une décennie de relatif optimisme dans la science-fiction ; ses illustres représentants se terminent souvent sur une morale philosophiquement heureuse, bien qu’abrupte, amenant l’Homme à s’interroger sur son caractère belliqueux en regard des promesses de paix que lui offre l’immensité spatiale et ses potentielles rencontres intelligentes. Quand le film d’Haskin se termine par la promesse d’un retour sur Terre réussi pour les jeunes amants, Barbicane et Nicholl se sacrifiant pour le bien de leur progéniture, Project Moon Base (Richard Talmadge, 1953) se clôt rien moins que sur un mariage en module lunaire ! La pilote Briteis et le copilote Moore étant coincés sur le satellite après moult péripéties, la présidente des Etats-Unis elle-même leur demande de convoler en justes noces afin que la morale soit sauve. C’est le comble du ridicule mais, comme souvent, la scène et le film disent beaucoup de l’état d’esprit de l’époque de production, bien plus que des espoirs de l’humanité pour l’avenir.

Sur un scénario de Robert A. Heinlein (le célèbre auteur de Étoiles, garde à vous !, récit inspirateur de Starship Troopers) et Jack Seaman, également producteur, Project Moon Base (1953) invite le spectateur à un voyage dans la pure série B dénuée de tout moyen financier, au moins autant que son homologue Missile to the Moon présent dans le même coffret. Tourné en une dizaine de jours et dans les mêmes décors qu’une production au titre suggestif, Cat-Women of the Moon, lui aussi très proche de Missile to the Moon, Project Moon Base aurait dû être le pilote d’une série télé finalement abandonnée, « Ring Around the Moon » ; pas fou, Jack Seaman eut l’idée de rajouter des scènes pour atteindre le format de soixante minutes nécessaire à une sortie en salles, sans demander son avis à son collègue Heinlein qui désavoua purement et simplement le résultat (il faut avouer qu’on le comprend).

Le film est une succession de scènes kitsch guidées par une volonté de démontrer les possibilités de l’apesanteur dans l’espace. Ainsi, on multiplie les occurrences sans s’inquiéter d’une quelconque logique : personnages sens dessus-dessous, angles absurdes, dialogues à 90°. Quant au scénario, s’il se termine, on l’a vu, sur un heureux événement, il reste dominé par le questionnement sur le caractère humain et sa cruauté. Des « ennemis de la liberté » désireux de tout faire pour détruire la station orbitale américaine qui doit servir de point de départ à des missions d’exploration lunaire, parviennent à envoyer dans l’espace l’un de leurs agents, sosie du docteur Wernher. Celui-ci fera son possible pour tenter de détourner le vaisseau Magellan et l’utiliser comme un missile envoyé vers la station. C’est donc de l’homme, une fois de plus, qu’il faut attendre le pire ; de l’homme dont on doit craindre la volonté de dévastation.

Comme c’est souvent le cas dans la science-fiction de l’époque, le film baigne dans un insupportable machisme. Le colonel Briteis (Donna Martell) subit de plein fouet cette misogynie ambiante, brocardée pour sa soi-disant prétention et ses bouderies, choisie non pour ses talents de pilote mais pour son poids, en-dessous de la limite autorisée, et aisément réintégrée dans son rôle de sexe faible lorsque, face au danger, elle s’excuse de « réagir comme une femme »… Plus tard, alors qu’elle s’échine depuis des heures à rétablir les communications avec la station orbitale, il suffit à l’homme de s’éveiller de sa convalescence pour lui offrir la solution technique toute simple, sauvant ainsi une situation où la femme se retrouvait engluée comme un moustique dans une toile d’araignée.

On pourrait penser que Missile to the Moon (1958), avec sa peuplade de femmes sélènes au caractère endurci, échappe à cette convention sociale qui vient rappeler que le cinéma de science-fiction, malgré ses ambitions anticipatoires, ne sait pas toujours s’élever au-dessus de son époque. Que nenni ! Les lunaires refusent certes de se laisser mourir sur un satellite en passe de devenir complètement hostile, raison pour laquelle elles ont autrefois envoyé une mission masculine sur la planète Terre ; mais il reste qu’elles s’avèrent avant tout intéressées par le sexe opposé, surtout la dénommée Alpha qui s’oppose aux ordres de sa reine (dite « Lido », on ne sait si cela a un rapport avec la célèbre institution parisienne) dans le but de pouvoir se marier avec un Terrien quelque peu benêt, aux dépens de ses compagnons. Et que dire d’une jeune et naïve sélénite qui abandonne toute idée de survie de son peuple pour les beaux yeux d’un bellâtre arrivé avec la fournée terrienne, en réalité un détenu évadé qui avait trouvé refuge dans la fusée d’un professeur visionnaire ?

Richard E. Cunha, qui réalise avec Missile to the Moon le troisième de ses six films (dont quatre sortis dans la seule année 1958, parmi lesquels She Demons et La Fille de Frankenstein), fait semblant de s’intéresser au thème de l’eschatologie – la fin de toute vie programmée sur la lune et la nécessité de fuir – pour mieux scruter les tenues moulantes de ses satellitaires. Il se refuse néanmoins à les sauver, sans doute parce qu’elles incarnent une peuplade trop orgueilleuse, et appuie son propos moralisateur en faisant mourir cruellement son personnage le plus cupide, carbonisé par la vive lumière du soleil parce qu’il répugne à se séparer de ses sacs de pierres précieuses. Le reste de la troupe rentre joyeusement au bercail malgré le décès du créateur de la fusée. Pas grave : ils auront sans doute eu tout loisir d’apprendre à piloter… grâce à des films de science-fiction !

Des films de S-F, les producteurs de Mutiny in Outer Space auraient mieux fait d’en voir quelques-uns. Ce film d’Hugo Grimaldi, tourné selon certaines rumeurs par son scénariste Arthur C. Pierce et sorti en 1965, baigne dans le Z le plus désespérant. Autant les autres galettes du coffret peuvent être sympathiques à défaut d’être des chefs-d’œuvre, autant cette mutinerie dans l’espace profond est souvent à la limite du regardable. Très loin de l’élégance formelle de Byron Haskin et de l’humour rentré de Missile to the Moon, avec ses grotesques êtres de pierre, Mutiny in Outer Space se prend un poil trop au sérieux pour espérer séduire. Dans une ambiance de catastrophisme, pondérée par une entrée en matière pétrie de légèreté, deux pilotes reviennent de la lune avec des échantillons de cailloux et un mystérieux fongus mutant qui a une fâcheuse tendance à grignoter ses hôtes jusqu’à la mort. Les passagers d’une station orbitale subissent cette discrète invasion étrangère avant d’être sauvés in extremis par l’idée géniale d’un officier terrien, idée aussi cheap que le sont les maquettes des vaisseaux spatiaux à trois francs six sous qui évoluent dans un décor en papier mâché. Pas de quoi effrayer les futurs astronautes d’Apollo 11, donc, qui ont posé quatre ans plus tard le pied sur l’astre sélène sans y rencontrer ni femmes en perdition, ni champignon belliqueux, ni jeune couple idéal sur le point de se marier. Non pas qu’ils auraient refusé la compagnie de jolies dames en détresse s’ils en avaient eu l’occasion, à condition qu’elles ne fussent pas trop lunaires.

 

Eric Nuevo

Coffret Artus Films, sortie le 4 septembre 2012

 

 

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