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« Lorsque au milieu des années 70, De Palma intègre le cinéma hollywoodien, l’enjeu consiste (…) à accepter la mort du cinéma classique, et à faire revivre les films du passé autrement, sous la forme de fantômes. » (1) Obsession est un film hanté par un autre film, Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock, dont les personnages, les plans et les motifs semblent resurgir à chaque croisement du labyrinthe narratif chez de Palma. Il est certes possible de découvrir Obsession sans avoir cette référence en tête, mais ce serait comme regarder L’Odyssée de l’espace en coupant le son : on passerait à côté de l’essentiel du projet artistique de l’auteur. Car le positionnement de Brian de Palma, à l’aube de sa carrière de réalisateur, est identique à celui de ses camarades de l’époque du Nouvel Hollywood : comment faire du cinéma quand on goûte à la fois la modernité façon Nouvelle Vague française, et le classicisme façon hitchocko-hawksienne ? De tous les jeunes loups d’alors – Spielberg, Scorsese, Coppola – de Palma est sans doute celui qui reste le plus hanté par les spectres du passé cinématographique, et qui assume le mieux « une conception de l’histoire du cinéma, comme une histoire hantée », pour reprendre l’expression de Jean-Louis Leutrat (2). Au-delà du plaisir évident qu’il procure au spectateur, de par sa forme et son récit satisfaisants, le film se propose de devenir lui-même une définition du cinéma, un adjectif représentatif du sentiment que peut produire cet art : obsessionnel comme dans Obsession, vertigineux comme dans Vertigo.

La nouvelle édition mise en boîte par Wild Side (en DVD et Blu-ray) vient rappeler, dans ce film phare de son œuvre, la coexistence de ces multiples couches – référentielle, symbolique et personnelle – qui nourrissent l’obsession du réalisateur, notamment à travers un documentaire sur la genèse du film (déjà présent sur l’édition H2F parue il y a quelques années) et une analyse brillante de Samuel Blumenfeld, coauteur avec Laurent Vachaud d’un ouvrage d’entretiens avec de Palma. Habituellement, on conseillerait au novice de laisser les bonus le temps de visionner le film ; mais Obsession n’est pas, à proprement parler, un long-métrage que l’on découvre, tant il nous semble familier dès la première vision. Cette sensation de déjà-vu tient au fait de reconnaître, à chaque minute, des tics de mise en scène propres à de Palma et à Hitchcock à la fois. De fait, le visionnage d’une œuvre double, où se superposent deux récits – celui, primaire, de Michael Courtland et de Sandra, la jeune femme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son épouse disparue ; et celui, secondaire, d’un film qui en rejoue un autre, d’Obsession qui s’amuse à reproduire les trajectoires de Vertigo – peut s’avérer si surprenante qu’il vaut mieux y être un minimum préparé. L’avantage de cette nouvelle édition réside dans le confort de lecture qu’elle offre, notamment sur le Blu-ray qui présente un master superbe tout en conservant à l’image son grain caractéristique, de façon à proposer une expérience sans doute assez proche de celle que pouvait vivre un spectateur de 1976.

Sans trop entrer dans le détail d’un film que d’autres ont déjà largement décortiqué (voir les ouvrages de Lagier et Blumenfeld), on en rappellera simplement les grandes lignes théoriques, les cheminements essentiels, qu’une vision supplémentaire permet de confirmer et d’approfondir. Obsession est une œuvre qui sied parfaitement au format vidéo parce qu’elle s’inscrit elle-même dans un principe de reproduction imparfaite ou déséquilibrée : en revoyant comment, seize ans après avoir perdu sa femme Elizabeth lors de la conclusion tragique d’un kidnapping, Michael Courtland rencontre une jeune italienne qui en est la réplique parfaite, mais différente, il est aisé aujourd’hui d’établir une analogie avec la reproduction des œuvres cinématographiques qui, en l’espace de plusieurs décennies, se copient d’un format à un autre, rajeunissant artificiellement, s’agrémentant parfois de scènes inédites, restant les mêmes tout en devenant autres. Il y a du mensonge dans l’acceptation d’un simulacre – exactement ce qu’est Sandra en regard d’Elizabeth, une simulation de l’autre lancée, telle un pont, à travers les années – même si le modèle n’est plus, et de Palma, en suivant la trajectoire obsessionnelle de son personnage principal, accrédite l’idée que ce simulacre vaut bien le réel, du moins pour un temps, jusqu’à ce que cesse l’illusion. Soit jusqu’à ce que s’arrête le film, jusqu’à ce que la pellicule s’échappe du projecteur ou que le DVD cesse de tourner dans sa platine. Mais puisqu’il adopte plutôt le point de vue de Sandra que celui de Michael, de Palma souligne également autre chose : la place prépondérante, dans son cinéma, dans le cinéma en général, du manipulateur / metteur en scène, là où Hitchcock se consacrait entièrement, dans Vertigo, à l’angle de vue de la victime / du spectateur.

Obsession n’a pas vraiment de prétentions théoriques, et par ailleurs, ainsi que le rappelle très justement Samuel Blumenfeld dans son intervention, la période dite « hitchcockienne » du réalisateur ne dure qu’un temps et quatre films – entre Sœurs de sang et Body Double, de 1973 à 1984, le dernier des longs-métrages concerné étant Pulsions. Loin de vouloir uniquement singer le style d’Hitchcock, De Palma cherche avant tout à en faire une métaphore de ce que représente pour lui le cinéma : « un personnage obsédé par une illusion créée par un tiers » (encore Blumenfeld), définition qui colle tout autant au medium dans son entier qu’à Vertigo et Obsession en eux-mêmes. Ce n’est pas une tautologie que d’affirmer qu’Obsession déroule le récit d’une obsession : de Michael envers Elizabeth, de Scottie envers Madeleine (chez Hitchcock), de de Palma envers Vertigo (vu à sa sortie, en 1958, comme son coscénariste Paul Schrader), de tout spectateur envers un film qui marque durablement son enfance, et, plus intimement, d’un enfant pour sa mère. Car il y a aussi, dans Obsession, une dimension autobiographique dont l’un des motifs sera repris par le personnage du jeune caméraman dans Pulsions : l’histoire d’une fille désireuse de venger sa mère renvoie à un de Palma enfant qui, pour aider sa mère à divorcer de son père, tentait de photographier ce dernier en flagrant délit de faute conjugale. L’image de la mère est essentielle et devient un motif obsessionnel en soi : le reflet d’Elizabeth se répercute partout, sur ses paires (Michael, Sandra) comme sur l’environnement esthétique (le tableau longuement scruté par Sandra dans la maison de Michael, à La Nouvelle-Orléans). Obsession déborde de ces circulations et répétitions – le tombeau d’Elizabeth et d’Amy reproduit en miniature l’église florentine où Michael rencontra son épouse – qui traduisent avant tout l’état d’esprit des personnages plutôt qu’une forme de recommencement du même, raison pour laquelle le titre final nous semble mieux choisi que le titre préliminaire au stade du scénario, Déjà vu.

Hitchcock, qui en 1976 réalisait son ultime film, Complot de famille, aurait semble-t-il détesté Obsession ; tandis que Bernard Herrmann, « emprunté » par de Palma à son maître britannique, l’aimait beaucoup. De son côté, de Palma assure, non sans malice, que son film est bien meilleur que son modèle hitchcockien, ne serait-ce que parce que son scénario est nettement plus crédible – thèse soutenue par Blumenfeld qui souligne à son tour les manques dans Vertigo. Chacun défend son bifteck avec une pointe d’orgueil et une larme de mauvaise foi, mais dans Obsession, ce retranchement se transforme en discours esthétique. Lorsque Michael pénètre dans l’église florentine où il rencontra Elizabeth, et qu’il y découvre Sandra, celle-ci lui propose un problème esthétique : faut-il restaurer la fresque de Bernardo Daddi qu’elle a sous les yeux, ou continuer l’œuvre du temps qui a commencé à révéler, derrière la couche de peinture, un tableau plus ancien, brouillon rudimentaire ? « Je n’y toucherais pas », lui rétorque Michael, ajoutant : « Il faut préserve la beauté ». Faut-il y voir, à l’intérieur du récit, un choix entre le modèle féminin (Elizabeth) et la nouveauté qui le recouvre (Sandra), ou, hors diégèse, une affirmation de la supériorité du moderne sur l’ancien, donc d’Obsession sur Vertigo ? La réponse n’est pas dans les bonus de ce DVD / Blu-ray, mais que cela n’interdise pas de se jeter dessus.

Eric Nuevo

Blu-ray et DVD édité par Wild Side Vidéo, sortie le 4 juillet 2012

(1) Luc Lagier, Les mille yeux de Brian de Palma, Paris, Cahiers du cinéma, coll. « Auteurs », 2008, p. 47.
(2) Jean-Louis Leutrat, Vie des fantômes, Paris, Editions de l’Etoile / Cahiers du Cinéma, coll. « Essais », 1995, p. 138.

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