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On avait bien aimé La Fille seule, et on avait tout autant apprécié d’y voir s’y épanouir le talent de Virginie Ledoyen, en 1995. Depuis, on s’était, il faut bien le dire, tenu éloigné de la filmographie du réalisateur Benoît Jacquot, dont les choix d’image et de sujet s’accordaient mal à notre vision d’un 7e art contemporain chahutant les notions d’auteurisme et flirtant avec les genres les plus décomplexés. La sortie récente de l’adaptation du roman de Chantal Thomas Les Adieux à la Reine nous aura au moins permis, le temps d’un film aux atours historiques et a priori captivants, de nous pencher brièvement sur le cinéma « jacquotien ».
Dans ces Adieux empreints de théâtralité moderne, Léa Seydoux incarne une jeune lectrice, Sidonie Laborde, entièrement dévouée à la Reine Marie-Antoinette (Diane Kruger, dont l’interprétation fausse quelque peu par moments). Quand éclatent les premiers événements de la Révolution française (prise de la Bastille le 14 juillet 1789), l’effervescence gagne Versailles. Face aux pressions de Paris qui réclame que des têtes tombent et tandis que Louis XVI (Xavier Beauvoix, parfait en monarque mou) se laisse dépasser par la situation, Marie-Antoinette cherche à protéger, et finalement à faire exfiltrer, la duchesse Yolande de Polignac (Virginie Ledoyen), sa grande amie que la rumeur dit aussi être sa maîtresse. En acceptant de servir les desseins politiques et sentimentaux de Marie-Antoinette pour laquelle elle éprouve une fascination doublée d’une affection aveugle, Sidonie fait l’expérience de la désillusion, juste après avoir assisté, assise aux premières loges, au spectacle de l’Histoire.

De spectacle, il en est question dans Les Adieux à la Reine, principalement par la modernité de ses dialogues et de son interprétation à fleur de peau, aux portes de l’anachronisme volontaire. Costumes et décors « d’époque » n’y changent rien : le traitement de Jacquot délaisse l’historicité et se concentre sur l’intimité, celle de nombreux drames d’amour français contemporains. Ce qui intéresse Jacquot, ce n’est pas l’arrière-plan politique mais la révolution des sentiments qui s’opère dans le for intérieur de Sidonie Laborde et de Marie-Antoinette. Le contexte social s’appréhende certes au détour d’une belle réplique (« le peuple est une matière inflammable ») et dans de judicieuses scènes de coulisses du personnel de service. Mais le film souffre aussi des maux inhérents à cet archétype du drame français que constitue le « bavardage en cuisine » : quelques répliques d’une affligeante banalité assénées sur un coin de table (« des bouchées à la reine, ça te va ? ») et un goût un peu trop prononcé pour les échanges ampoulés. Sans doute que dans sa tentative de projeter le réel, voire le quotidien, dans un cadre historique et passéiste, et qu’en cherchant l’accident formel – dans le jeu des comédiens parfois très emphatique, dans le filmage élégant et tout en lumière naturelle –, Benoît Jacquot veut raconter une histoire universelle capable de s’extraire de son champ d’expression classique. Ce n’est pas tout à fait raté : quelques subtils mouvements d’appareil dénotent un vrai sens de la mise en scène et une volonté de dynamiser le cadre, de le rendre plus vivant, actuel, accessible. Ce point de vue depuis une gondole qui tangue à l’approche du rivage ; ce léger travelling arrière et latéral lorsque Marie-Antoinette annonce à Yolande de Polignac qu’elles doivent se quitter : aucun doute, Jacquot n’est ni un adepte du champ-contrechamp systématique, ni un illustrateur de l’auteurisme plan-plan. L’amour des lettres et des belles broderies ornent ici un récit qui se veut sensuel. À l’ébullition de la société civile, le réalisateur de L’École de la chair préfère celle des corps : Sidonie se révèle à nous troublée, charmée, par la nudité de Mme de Polignac lorsqu’elle va la réveiller en pleine nuit. Dommage que tout ce souffle charnel inspiré par l’amour que se portent, entre autres, la Reine et Mme de Polignac, ne dépasse pas le stade de la pulsion suggérée. Les Adieux à la Reine, même s’il annonce clairement les couleurs saphiques de Marie-Antoinette (pure invention des auteurs, soit dit en passant), ne se risque pas au tableau chamarré de ces liaisons dangereuses.

Stéphane Ledien

> Film distribué en salles au Québec par Les Films Séville (à l’affiche depuis le 15 juin)
(Remerciements à Amélie Labrecque-Girouard)

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