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Journal de France pourrait se voir comme le making-ofde la formidable exposition qui s’est tenue à la BNF en 2010 (qui a donné lieu à un ouvrage tout aussi formidable : La France de Raymond Depardon aux éditions BNF et Seuil), des nombreuses et magnifiques photos prises par Raymond Depardon dans les villages de France. Devantures de boutiques rétro, places de village abandonnées, morceaux de campagne d’un autre temps : telle est la France vue par Depardon dans ces clichés. À l’occasion du tournage de ce film, sa compagne Claudine Nougaret (ingénieure du son de tous ses films depuis vingt-cinq ans) filme le photographe revenir sur les lieux de certaines de ses prises de vue, prises de vue qu’il opère avec une chambre 20×25, grâce à des temps de pose d’une seconde qui nécessite une composition sans présence humaine ni voitures, pour éviter tout spectre en mouvement. À ce jeu-là, seules des mouettes en bord de mer peuvent bien être « floues ».

Un making-of donc mais aussi un film-bilan, presque hagiographique. Car en même temps que Depardon raconte parcimonieusement comment et pourquoi il a eu besoin de parcourir la France dans son fourgon, seul, à l’abri de tout et de tous, Claudine Nougaret fouille les archives vidéo de son mari. Photographe co-fondateur de l’agence Gamma, Depardon a aussi fait de la caméra (dès que la technologie a permis la prise du son directement sur l’appareil) un de ses jouets de prédilection, couvrant ainsi de nombreux conflits sur la planète. Journal de France au titre alors trompeur, nous délivre des rushes inédits du Printemps de Prague, de mercenaires français au Biafra, de l’archéologue Françoise Claustre détenue en otage au Tchad. Des morceaux de pellicules passionnantes qui révèlent la démarche aussi bien informative (reporter) qu’artistique (cinéma) de Depardon, qui très tôt ne laisse pas la place au hasard dans ses cadres et lors de la composition de ses plans. Il faut voir comment il filmait déjà le désert du Tchad en 1974 pour se rendre compte de l’attachement ancré en lui qu’il tenait aux petites formes humaines perdues dans de grands espaces (bien avant les figures inoubliables des agriculteurs isolés dans la sublime trilogie Profils Paysans).

Le film accumule donc les allers-retours entre la France rurale et calme d’aujourd’hui, et les grands événements marquants de la seconde moitié du vingtième siècle. Claudine Nougaret commence alors à se complaire dans un hommage à son grand artiste de mari, quand elle nous montre des extraits de ses films plus connus : Reporters, 1974 une partie de campagne, Faits divers… Ces piqûres de rappel recentrent sur la France ce Journal du même nom et le travail de Raymond Depardon, qui de tout temps a su porter un regard sur les Français face à leurs institutions (judiciaires, policières, médiatiques et politiques), comme pour y déceler les failles de notre société. Ces failles qui aujourd’hui se trouveraient dans ces paysages désertiques dont sont constituées nos campagnes à l’abandon. Dommage que le film ne prenne pas plus le temps d’accompagner le photographe dans son voyage sur les routes de notre pays.

Les rencontres qu’il y fait permettent de mettre des mots sur un mal bien actuel. Après avoir photographié la vitrine d’un salon de coiffure pour hommes, Depardon se retrouve assis dans le fauteuil de ce même coiffeur, à se faire faire une coupe des peu de cheveux qu’il lui reste. L’artisan raconte alors qu’après cinquante ans de carrière dans ce local, il va bientôt être mis à la porte. Un contre-champ terrible aux beaux clichés de Depardon, qui s’ils racontent tous une histoire, se gardent bien souvent de nous alarmer et de révéler la triste réalité qui se déroule dans le cadre (autant de commerces en difficulté). On y retrouve, dans ces quelques instants volés d’une conversation toute simple, tout ce qui fait la force du cinéma de Raymond Depardon : le témoignage. Faire témoigner, rendre compte, tel aura été le credo de ce grand maître de l’image contemporaine, qui malgré tout fait défaut ici. Sous ses airs de film best-ofparfois décevant, Journal de France réussit toutefois à rappeler l’inéluctable : le caractère essentiel et monumental de l’œuvre de son héros.

Julien Hairault

Film distribué par Wild Bunch Distribution, dans nos salles depuis le 13 juin 2012.


Bande annonce de Journal de France de Claudine Nougaret et Raymond Depardon.

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