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La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la « facilité » d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.

Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son « nouveau » film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du « je » à « l’autre » : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le « je » devient aussi « jeu » : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique « guide » rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?

Stéphane Ledien

> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.

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