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Considéré comme le festival français le plus important en matière de droits humains, le Festival International des Droits de l’Homme de Paris fête cette année ses dix ans d’existence. L’occasion pour l’éditeur Bodega de sortir en coffret DVD 6 films ayant marqué l’histoire de ce festival. Ces longs-métrages « civiquement » importants sont autant de documentaires enragés et engagés, qui luttent à leur échelle contre l’indifférence et forment un puzzle cohérent qui dresse une carte mondiale du cinéma indigné. Consacrés à des thèmes contemporains, ces œuvres remarquables portent un regard désespéré mais lucide sur l’état du monde tout en donnant la parole à des êtres révoltés dont la parole est souvent absente des grand médias. Bref, ces six films citoyens forment un coffret indispensable !

Le massacre qui a eu lieu entre avril et juillet 1994 au Rwanda est le dernier génocide du XXe siècle. Selon les estimations de l’ONU, il a vu près de 800 000 Rwandais tués, en majorité des Tutsis. Parmi les œuvres « inspirées » par ce génocide, plusieurs livres d’importance méritent d’être lus – comme ceux de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie où l’auteur recueille le témoignage des victimes, Une saison de machettes où l’accent est porté sur la parole des bourreaux) ou celui de Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable, la France au Rwanda qui pointe le rôle essentiel tenu par nos dirigeants dans ce conflit. J’ai serré la main du Diable (2004) de Peter Raymont, adapté d’un ouvrage éponyme et sous-titré La Faillite de l’Humanité au Rwanda, écrit par Roméo Dallaire, ancien lieutenant général des Forces canadiennes et commandant de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), qui restera impuissant devant le massacre de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes. En avril 2004, pour le dixième « anniversaire » du génocide, Dallaire revient pour la première fois au Rwanda et affronte les souvenirs qui le hantent depuis une décennie. Documentaire exemplaire, J’ai serré la main du Diable alterne les scènes choc d’une violence rare (notamment lorsque Dallaire évoque dans des propos terribles la sauvagerie de certains souvenirs) et le calme de scènes de retrouvailles où le « héros » et sa femme semblent jouer les touristes sur le retour. Portrait d’un observateur neutre se sentant responsable de milliers de morts, ce monument de cinéma documentaire offre au spectateur la vision d’un témoignage humain et digne d’un être cherchant à expulser, dans une confession filmée, la culpabilité qui le ronge depuis des années.

À la fin du génocide, on estime qu’au minimum un million de Hutus ont fui le pays par peur des représailles et se sont réfugiés dans un pays limitrophe, le Zaïre (actuel Congo). Parmi ces réfugiés, de nombreux miliciens et militaires parvinrent à franchir la frontière fortement armés et se cachèrent dans la jungle profonde pour organiser, au sein de leur colonie, un mouvement de guérilla. Dans le même DVD qui contient déjà J’ai serré la main du Diable se trouve Des monstres qui dorment, un documentaire datant de 2005, de qualité légèrement inférieure au précédent. On y suit le parcours difficile et délicat d’Eric Besner, officier de désarmement mandaté par l’ONU, dont la mission consiste à tenter de convaincre les miliciens de déposer les armes et de retourner dans leur pays natal. Le film de Markus CM Schmidt et de Jan Bernotat pose des questions simples, dont les réponses s’avèrent compliquées : peut-on résoudre un conflit armé d’une façon pacifique ? De quelle manière procèdent les Nations unies pour convaincre des milices de déposer leurs armes ? Peut-on accuser tous les réfugiés hutus d’être des génocidaires ? Donnant la parole à des protagonistes du génocide comme Ignace Murwanashyaka, chef des milices hutues des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), arrêté en Allemagne en novembre 2009 ; Bernard Kalume, ancien chanteur et rescapé du massacre ; le prêtre congolais Masumbuku, impuissant face aux meurtres ; ou le capitaine Chico, commandant de l’armée congolaise, prêt à tout pour chasser les miliciens hutus de son pays – Des monstres qui dorment est une œuvre essentielle offrant un regard d’une lucidité effrayante sur la reconstruction d’un pays dix ans après la guerre civile qui l’a ravagé.

Le deuxième DVD de ce coffret réunit deux films qui montrent le côté sombre de la mondialisation, notamment les agissements de certaines multinationales qui piétinent les droits de l’Homme dans leur propre intérêt. Business en Absurdistan, tout d’abord, du Finlandais Arto Halonen (2007), raconte comment de grandes sociétés occidentales, Bouygues (cocorico !) et Siemens entres autres, s’associent avec le régime Turkmène (un des trois pays les moins regardant en matière de droits de l’Homme) dirigé jusqu’à sa mort par le stalinien Niazov. Ce dernier est l’auteur d’un opuscule grotesque, pourtant élément central du régime, le Ruhnama (pendant du « petit livre rouge » de Mao). Considéré par certains comme l’équivalent de la Bible ou du Coran (pas moins) ce « texte » a bénéficié de nombreuses traductions dans plusieurs langues, traductions financées par les multinationales qui soutiennent la dictature. Ce documentaire mené contre vents et marrées (les refus d’interview sont nombreux) par Arto Halonen et son compère l’avocat américain Kevin Frazier renforce une certitude : celle que la mondialisation, et par extension le libéralisme, s’abstiennent, sans aucun problème de conscience, de toute morale dès que de juteux marchés se présentent (ici, gaz et pétrole). L’effet direct de ce documentaire est de scandaliser le spectateur tant les actes de ces grandes entreprises semblent dénués de tout complexe et de toute question éthique (oups, un gros mot !). Business en Absurdistan mérite sans aucun doute d’appartenir à ce coffret d’anthologie, même si le procédé répétitif du propos aurait gagné à être écourté.

Autre film montrant du doigt le comportement des grands groupes industriels dans des pays où la justice ferme les yeux sur leurs agissements, L’Affaire Coca-Cola (German Guttierez et Carmen Garcia, 2009) révolte et interpelle. Depuis 2002, en Colombie, plus de 470 leaders syndicaux travaillant dans des usines de sous-traitance ont été abattus par des milices paramilitaires dans des circonstances pour le moins obscures. Parmi les compagnies concernées par ces assassinats se trouve l’un des emblèmes du capitalisme : le géant Coca-Cola. Et pendant ce temps, les dirigeants américains de Coca-Cola engrangent les millions de dollars… Confirmant le propos de Business en Absurdistan, L’Affaire Coca-Cola dissèque intelligemment le mécanisme de la mondialisation et dresse, à travers la politique de rentabilité orchestrée par la firme d’Atlanta, un portrait effrayant de cet empire capable d’accepter silencieusement, sous couvert de gains astronomiques, la torture, voire le meurtre, d’ouvriers gagnant à peine 15 dollars pour 12 heures de travail, et qui n’ont qu’un but : améliorer leurs conditions de vie.

Dans le troisième DVD figurent deux films qui révèlent autant de tragédies humaines, individuelles ou collectives. No Comment de Nathalie Loubeyre (2008) illustre le drame social et sanitaire que vivent les migrants dans le Nord de la France. Six ans après la fermeture du centre d’accueil de Sangatte, les migrants sont toujours aussi nombreux à Calais. Ils sont Afghans, Kurdes, Palestiniens ou Soudanais. Ils ont fui la guerre, les persécutions et la misère pour tenter de passer en Grande-Bretagne. En attendant une éventuelle opportunité, ils survivent grâce au dévouement des volontaires des associations locales… Radical dans son dispositif (pas de commentaires sur les images insoutenables du quotidien des protagonistes), No Comment porte, dans une succession de plans fixes, un regard digne sur ces individus qui ont tout quitté afin de rejoindre les côtes anglaises, signe pour eux d’une vie meilleure. Rempli d’espoir et d’humanité (voir les magnifiques plans sur les visages de ces hommes qui ont tout perdu), ce moyen-métrage, également porté par une tension permanente, à cause notamment de la présence de CRS toujours prêts à évacuer ces réfugiés, offre une vision sans misérabilisme mais inquiétante de clandestins en quête d’un Eldorado utopique.
Présent également dans ce dernier DVD, le film de Marc Evans, Toute ma vie (en prison) (2008) illustre l’attente interminable et ubuesque du plus célèbre condamné à mort des États-Unis. Le 9 décembre 1981, Mumia Abu-Jamal, journaliste révolutionnaire et militant des Black Panthers, était arrêté à Philadelphie pour le meurtre d’un policier. Le même jour naissait William Francome en Grande-Bretagne. Marqué par cette coïncidence depuis son enfance, le jeune homme entreprend un voyage à la rencontre de l’homme qui a toujours clamé son innocence… Soutenu par Amnesty International, ce brûlot, dont on sent la filiation avec les films de Michael Moore, est avant un plaidoyer contre la peine de mort. Passionnant de bout en bout malgré l’absence de Mumia, interdit d’apparaître à l’écran, Toute ma vie (en prison) aurait gagné en clarté sans quelques apartés filmés tendance clips de MTV. Mais ceci ne gâche tout de même pas la vision d’ensemble de cette œuvre forte qui démontre encore que, malgré l’élection de Barack Obama, la communauté afro-américaine éprouve des difficultés à émerger dans la société étasunienne, dont le racisme reste profondément ancré.

Vous l’aurez compris, ce coffret, constitué de documentaires d’exception dont les réalisateurs donnent (selon les organisateurs du festival) « la parole à des hommes et femmes habituellement mis sous silence », et proposent « un cinéma de combat frémissant et absolument primordial », est bien évidemment un événement dont doit profiter tout citoyen indigné.

Fabrice Simon

Lire en complément la critique du film Toute ma vie (en prison) de Fabien Le Duigou
https://blog.revueversus.com/2011/11/27/toute-ma-vie-en-prison-de-marc-evans-accuse-taisez-vous/

Les photos de cet article sont la propriété de [A]lliance Ciné. Tous droits réservés.


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