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Et une de plus. Au train où vont les adaptations des plus (Spider-Man, Iron Man, Thor) et moins célèbres (Blade ; le film de Stephen Norrington étant à considérer, au final, comme la première bonne transposition des comics concernés) sagas dessinées issues de l’usine à rêves super-héroïques de la Marvel, les écrans fantastiques seront bientôt majoritairement occupés par des protagonistes costumés et aux pouvoirs surhumains, univers à la crédibilité cinématographique encore impensable il y a ne serait-ce que dix ans, et qui bascula dans le « et si c’était possible et vraiment bon ? » le jour où Sam Raimi livra à la postérité ses visions acrobatiques et chamarrées du célèbre Homme-Araignée. Exceptions faites de la magie « à l’ancienne » des deux premiers Superman (signés Richard Donner — de façon officieuse pour le second volet) et des délires sombres et torturés du génie de Burbank (aujourd’hui d’ailleurs bien fatigué, de notre point de vue) autour de l’icône Batman ; exception faite, aussi, soyons bons joueurs, d’un Rocketeer aussi divertissant qu’agréablement rétro (et déjà signé Joe Johnston : vous voyez que rien n’arrive par hasard à Hollywood), tous les films mettant en scène des super-héros à l’attirail imposant se sont toujours heurtés à la maladresse graphique (au mieux) et à l’ineptie visuelle (au pire). C’est encore vrai aujourd’hui (Daredevil de Mark Steven Johnson, Les quatre fantastiques de Tim Story : on arrête là pour les « meilleurs » exemples ?), preuve que la réussite du genre ne tient pas d’abord aux effets spéciaux mais surtout à la vision (osons même le mot : au style) du réalisateur choisi. Cela paraît évident écrit tel quel, mais allez l’expliquer aux spectateurs (et chroniqueurs oui-ouiesques) qui voient exactement les mêmes mouvements vertigineux dans l’œil cyclonique de Raimi et dans celui, de traviole point barre, de Mark Steven Johnson.
Après les Iron Man (le deux nous reste encore en travers de la gorge) de Favreau, le pas si Incroyable Hulk de Leterrier et l’inégal Thor de Branagh, les studios Marvel poursuivent donc le développement de la franchise « Avengers », en attendant un finale rassemblant avec gourmandise rétinienne on l’imagine, toute la bande des super-héros dirigés, sur le papier, par Captain America puis par Tête de Fer. En passant, doit-on rappeler à quel point l’annonce d’un Ant-Man par Edgar Wright s’avère plus qu’enthousiasmante ?
Ce mercredi 17 août voit donc la célébration sur les écrans français du premier de tous les Vengeurs : Captain America. Une adaptation qu’on n’attendait pas avec une folle impatience il faut bien le dire, tant la fibre patriotique de son sujet menaçait de circonscrire le film dans un manichéisme béat et donc, pouvait rendre le projet suspect ou, pire : complètement nul. On n’imaginait pas à quel point ce serait un plaisir de l’écrire mais nous nous sommes trompés il y a quelques mois en exprimant (brièvement, sur notre Twitter) des doutes au vu des premières photos circulant sur le net. Et c’est aussi un plaisir de le décréter ici : Captain America : First Avenger est une vraie bonne série B dotée d’un charme rétro et d’une certaine classe, celle des vieux films de guerre et d’action portés par l’intelligence de leurs interprètes. Eh oui.

Adoptant le schéma désormais classique du héros faible, malingre (incroyables effets affublant le solide comédien Chris Evans d’une chétivité maladive) mais habité d’une incroyable bonté et qui par un heureux coup du sort se retrouve doté de super-pouvoirs à mettre au service de la justice (ici la lutte contre le fléau nazi en pleine Seconde Guerre mondiale), Captain America : First Avenger a la bonne idée de ne pas se soumettre aux canons du cinéma d’action post-moderne (hypermobilité de l’image, pyrotechnie démultipliée, montage à l’adrénaline). Parce que l’histoire du « réformé » Steve Rogers devenu super-soldat de l’Amérique possède intrinsèquement une dimension idéologique dont les ramifications pourraient atteindre l’actuelle conception des conflits où sont engagés les États-Unis, l’anachronisme aussi formel que thématique illustré par Joe Johnston sauve le film de tout excès d’américano-centrisme. Chose étrange, c’était cette volonté de moderniser le contexte guerrier du premier Iron Man qui en faisait un blockbuster intéressant ; sauf que son héros permettait un discours sur le désarmement et la privatisation grandissante des armées comme des conflits, là où Captain America se serait imposé comme le bras armé de son pays, une extension de la belligérance étatsunienne (qui a dit que ce papier était orienté ?). Bonne idée donc d’avoir privilégié une fidélité très divertissante au matériau narratif d’origine et, clou de cette adaptation vraiment surprenante et captivante, d’avoir intégré au récit l’esthétique propagandiste pour mieux la détourner et s’en amuser.
Comme le Spider-Man de Raimi, Captain America… prend le temps d’exposer les enjeux de vie de son protagoniste principal, tout en parsemant le cadre d’indices justiciers et de symboliques, ni lourdes, ni prétentieuses : par deux fois, ce bouclier de fortune (un couvercle de poubelle, une portière de voiture ornée de l’étoile des autorités locales) que brandit un Rogers en position, d’abord de faiblesse (dans la ruelle, lorsqu’il n’est encore qu’un petit homme fragile) puis de force (lors de la poursuite de l’assassin de l’inventeur du sérum de super-soldat), suffit à annoncer, et même amorcer, la consécration imminente de son héroïsme ultime. Des plans astucieux, quasi métonymiques, et aux allures de vignettes mordorées de comics d’un autre âge, qui imposent avec humour l’idée que Captain America, plus que d’être un « premier vengeur », est surtout un premier défenseur du monde libre. Même ingéniosité de la part de Johnston quand il s’agit de mesurer le fragile Rogers au reste du monde : l’homme reste presque décadré, en position inférieure par rapport au champ de vision de la caméra du réalisateur, et pourtant, c’est bien lui le héros, le vrai, de cette histoire filmée avec élégance mais aussi avec humour (amusant plan où Rogers contemple son reflet trop petit pour entrer dans l’uniforme de soldat présenté de l’autre côté d’une vitrine). Une fois la métamorphose accomplie, Johnston n’inverse pas la tendance et ne choisit pas, c’est notable, d’imposer la stature de son personnage par des contre-plongées écrasantes, ni même de filmer son bleu devenu fier capitaine tout en muscles du haut d’un piédestal visuel qu’on aurait pu voir adopté comme parti pris. Qu’il soit ou non doté de ses pouvoirs, Rogers reste pour le réalisateur un personnage tantôt « sous », tantôt « sur »-homme, mais jamais, finalement, victime passive ou dominateur. Tant pis pour le manichéisme basique, voire un peu idiot, que toute une frange critique et publique attribuerait volontiers au métrage.

Les séquences charnières de ce récit du super-soldat américain contre Crâne Rouge et son armée (elles-mêmes au service d’Hitler, du moins dans l’exposition des enjeux) s’articulent ainsi avec brio autour de la tournée de « propagande » qu’entame Steve Rogers, déchu du rôle guerrier (bonne idée qui permet de faire monter la pression héroïque) qu’il était prêt à assumer au lendemain de sa transformation. De véritables scènes de music-hall mélangées à l’imagerie des actualités cinématographiques des année 40, où brillent aussi l’éclat du film noir et le juste équilibre entre épure et kitsch d’un âge d’or qui évoluera lors des fifties, on le sait, vers l’esprit « easy listening ».
Fort d’un déploiement où l’hyperbole patriotique et sa surcharge graphique festive se mêlent aux paillettes de numéros chantés/dansés et à une esthétique de serial, Captain America… célèbre le courage autant qu’il s’en amuse : d’abord valeur humaine, le concept de vaillance se voit transcendé en spectacle coloré, sans jamais railler sa raison d’être première. Cette justesse de traitement et de propos, véritable équilibre des forces narratives en présence, permet alors l’avènement du 3ème acte, passage aux choses sérieuses, un assaut — on pense aux films de guerre de la grande époque — plus sombre, plus explosif aussi (mais sans l’outrance visuelle ni les pétarades exponentielles propres aux super-productions du moment : à part la scène de destruction du siège de l’Hydra, rien n’explose dans tous les sens). Dans cette partie qu’on qualifierait volontiers de plus « virile » si le terme n’était pas aussi réducteur, Johnston se montre tel l’artisan habile, efficace, honnête, qu’il a toujours été : droiture du filmage, sens du champ-contrechamp, fluidité de l’action, confrontations encadrées sans dilution (voir ce premier échange de coups de poing très classique et donc délectable — loin de la sophistication extrême et illisible des combats désormais de rigueur dans tout film du genre — entre Cap et Crâne Rouge). L’équipe entourant le réalisateur sert admirablement bien ses ordres de formalisation, avec une photo soignée sachant autant illuminer l’histoire (couleurs feutrées, faste et élégance des fourties) que l’assombrir (mort brutale — imprévisible d’ailleurs — d’un partenaire de Cap). Sur ce point, Johnston pouvait compter sur la fidélité technique du chef-opérateur Shelly Johnson, qui avait déjà éclairé pour lui Jurassic Park III, Hidalgo et l’injustement décrié Wolfman. Une mise en images impeccable et appropriée que rehausse la musique iconisante, galvanisante, d’Alan Silvestri et, on aurait tort de ne pas insister, l’interprétation sérieuse, mais pas trop, des têtes d’affiche sympathiques du métrage : à cet égard, Chris Evans apporte beaucoup de crédibilité au projet, insufflant dans sa gestuelle comme dans ses regards l’intelligence et la modestie qui font très souvent défaut aux films de super-héros (les Iron Man, sur ce point, frôlent le cabotinage). On aime bien sûr la gouaille et le numéro de vieux-colonel-dur-à-cuire de Tommy Lee Jones (qui rappelle, en plus acidulé pourrait-on dire, le Lee Marvin des Douze salopards), le charme de Hayley Atwell et même, bien que plus attendu, le machiavélisme de bande-dessinée de Hugo Weaving (décidément partie prenante de toutes les grandes fresques-adaptations hollywoodiennes des années 2000) en Johann Schmidt / Crâne Rouge fidèle au comics (tous ces « Heil Hydra » à son égard sonnant comme un détournement ludique et léger du véritable — et donc pesant — signe de ralliement nazi) mais aussi habité d’une lucidité politique notable : son propos sur la disparition des drapeaux, lors du climax, vaut comme une opposition idéologique constructive (indépendamment des rêves de domination mondiale du bonhomme, évidemment) à l’incarnation supranationale de Captain America ; une certaine idée de la mondialisation, en somme.
Qu’importe donc l’absence de profondeur shakespearienne du script ; les ficelles sont épaissies ici et là, les traits des deux camps dessinés, volontairement grossis pour une appréciation pop-cornesque de l’ensemble, mais c’est indéniable : Captain America : First Avenger s’apprécie comme l’un des meilleurs films de super-héros de son époque. Du travail solide et, pardon de l’écrire mais c’était trop tentant, de « bon soldat » hollywoodien.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles en France le 17 août 2011

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Une réflexion sur “« Captain America : First Avenger » de Joe Johnston

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