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L’effet puissance 2 est-il un gage de plaisir et d’intérêt décuplés ? Dans l’industrie cinématographique, rien n’est moins sûr si l’on considère qu’un grand nombre de suites, appelées aussi « séquelles » à juste titre, se révèlent souvent moins intenses, profondes, intéressantes, soignées, et on en passe, que leur original. Ceci, exceptions faites de productions inscrites dans un projet de cinéaste cohérent où le bouleversement iconoclaste prévaut sur l’achalandage et le confort du tout spectaculaire sans profondeur thématique : Die Hard 3 (Une Journée en enfer), Toy Story 2, Spider-Man 2 (et 3 dans une certaine mesure, véritable autodestruction jouissive d’une saga vouée à la répétition ; d’ailleurs ils la « rebootent », c’est dire comme les voilà embarrassés…), et dans des temps déjà plus reculés, Le Parrain II, tous exemples types de suites (directes ou indirectes) surpassant leur n° 1 pourtant jugés a priori indétrônables.
Film événement de ce premier semestre, Iron Man 2 n’est jamais allé jusqu’à susciter une attente similaire ; mais la bonne surprise du premier film réalisé par Favreau (dont personne ne soupçonnait l’aptitude technique et plastique à mettre en scène les aventures de Tête de fer) créa suffisamment d’enthousiasme pour que tous les espoirs d’un numéro 2 encore plus jouissif, plus doté d’effets, plus mordant (ou au moins tout autant), surtout, sur la question des multinationales menant les guerres au Moyen-Orient, de l’affairisme du complexe militaro-industriel et des enjeux géostratégiques de la prolifération des armes, soient automatiquement placés sur un blockbuster un seul, ludique à souhait, léger mais conscient de sa tâche. Un plaisir aussi coupable que dénonciateur, symbole d’une industrie encore capable de se sentir concernée, de tirer à vue sur les institutions sous couvert de simple divertissement de masse.

C’était sans compter sur les velléités d’exécutifs finalement trop enclins à l’esbroufe pour être honnêtes. À leur décharge, on peut dire que le « marché » du film d’action, de surcroît super-héroïque, se révèle aujourd’hui d’une telle dureté concurrentielle et le public, si fortement influencé par l’ostentation et la débauche de moyens (ça a son charme spontané en matière de spectacle, reconnaissons-le), qu’il est difficile de résister à la tentation d’en faire toujours plus en surface (mais pas en profondeur, car plus vous creusez les thèmes, moins il vous reste de temps pour l’action pure ; sauf si vous vous appelez McTiernan, Greengrass ou Twohy). N’empêche : sitôt vu (non sans déplaisir), Iron Man 2 s’oublie, se dilue dans la rutilence moyenne des grosses productions du moment, l’éclat des armures filmées par Jon Favreau ne scintillant que le temps d’une première heure ébouriffante à défaut d’être réellement captivante. Il faut dire que le film commence avec des gros sabots, ou plutôt avec ce méchant Russe veillant son paternel sur son lit de mort dans un taudis et qui jure, en serrant les poings, en plongée archétypale et la larme de pacotille à l’œil (c’est pourtant Mickey Rourke qui s’y colle, et quand on voit The Wrestler, l’on se dit que l’homme peut tout jouer, avec une profondeur émotionnelle iinouïe), qu’il se vengera de Stark (prétexte d’une légèreté, pour ne pas dire d’une bêtise, confondante), non sans avoir poussé un cri de rage prévisible. Ces premières secondes nous font douter d’emblée de la profondeur psychologique et narrative de l’ensemble, mais il n’est pas exclu que Favreau comme son scénariste Justin Theroux, d’ailleurs pas du tout du sénacle de films du genre (le réalisateur colérique qui fracassait la voiture du mafieux à coups de batte dans Mulholland Drive, c’était lui), s’adonnent au second degré amusant, pillant dans les James Bond et actioners de la plus mauvaise époque les postures et leitmotiv du méchant de service. Qu’à cela ne tienne, la suite s’enchaîne avec dynamisme, Favreau s’affranchissant de la platitude occasionnelle qui caractérisait sa mise en scène très fonctionnelle, lisible et appréciable mais sans talent délectable ni grande acuité visuelle. Plus fluide, plus casse-gueule aussi dans ses mouvements de caméra, le réalisateur prend de l’assurance et tient à respecter un cahier des charges compétitif qui se donne les moyens de surpasser les grosses productions du moment ; dans la course à la surenchère, Favreau œuvre en bon petit soldat du studio qui le paie sans doute assez cher pour ça (après tout c’est son job…). Il en résulte une succession de scènes alternant entre comédie fantastique cool (mais molle, soyons clairs) et batailles rangées de bon(s) en armure contre un homme au fouet impressionnant dans son entrée en scène (la première confrontation entre Stark/Iron Man et Ivan Vanko/Whiplash sur le circuit du Grand Prix de Monaco constitue le meilleur morceau du film, assurément) mais mal exploité et expédié ensuite, puis contre des drones.

Autour de cette intrigue réduite à la plus simple expression vengeresse, gravitent des figures et situations plaquées sur la pâte du récit pour la faire gonfler sans autre ingrédient que la destruction massive et les réactions explosives en chaîne (où l’œil d’abord flatté finit par se lasser…). C’est pyrotechniquement très appréciable, mais les limites thématiques de l’entreprise freinent notre enthousiasme surtout si l’on compare (et on n’y coupe pas) avec le premier opus. Plutôt que de poursuivre dans une veine pamphlétaire sur la collusion entre fabricants d’armes et gouvernants étatsuniens, Favreau se perd dans la déclinaison mythologique des surhommes et femmes de la Marvel : ainsi la scène de discussion entre Nick Fury, Iron Man et la Veuve Noire (Scarlett Johansson, Oscar de la potiche en combinaison moulante) autour d’un café et d’un donut, complètement dénuée d’enjeux stratégiques, vire-t-elle au bal costumé qui jure avec la légitimité cinématographique acquise du chef du S.H.I.E.L.D et de l’homme en armure dans la pellicule originale.
À ce stade du film, où les héros déguisés n’ont rien d’autre à se dire que le monde est méchant et la vie souvent injuste (avec des étranges relents de guerre froide anachronique), le costplay n’est pas loin. Vacuité que confirme la totale inutilité du personnage de Natasha Romanoff, presque aussi sacrifié sur l’autel d’une éventuelle franchise à exploiter en parallèle que celui d’Elektra dans l’affreux Daredevil de Mark Steven Johnson (Oscar du réalisateur le plus inutile du genre « adaptation de comics »). Le point culminant de cette aberration étant la prise d’assaut de l’immeuble où Vanko dirige ses opérations contre les Iron Men Stark et Rhodey : une scène prétexte à des combats incompréhensibles où Scarlett Romanoff justifie son cachet de gymnaste cinégénique. Dispensable, voire pathétique.

Et la guerre et les marchands de mort dans tout ça ? Par endroits, le film retrouve un peu de sa lucidité originelle, surtout dans cet intéressant mais inexploité débat entre Stark et des instances gouvernementales désireuses de réquisitionner ce qu’elles considèrent comme une arme là où son inventeur de génie la voit comme un bouclier. Paradoxe sur lequel reposait le premier Iron Man et qui soulevait la question de l’imposition de la paix par la force, de l’offensive par une arme(ure) de protection massive. Hormis la bouffonnerie inspirée de Sam Rockwell en industriel de l’armement peu scrupuleux et une déclaration de Tony Stark signifiante sur ce qui pourrait être le cœur passionnant du film (« j’ai privatisé la paix mondiale » : belle métaphore / critique des SMP à la mode en Irak comme ailleurs) ; hormis bien sûr cette incroyable séquence à Monaco où de très bonnes idées de mise en scène (Happy conduisant à contresens sur le circuit pour venir en aide à son « boss », Whiplash découpant la Formule 1 de Stark comme une motte de beurre), concourent à une véritable festivité rétinienne, rien (ou presque, donc) dans cet Iron Man 2 ne peut nous consoler de passer à côté du plaisir qu’avait su créer, en toute modestie, le premier volet des aventures de l’homme en armure. Étonnant qu’avec un matériau de cette trempe, tout puisse être aussi léger, voire toc.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 28 avril 2010

> Lire aussi notre dossier sur les multinationales et les fabricants d’armes dans VERSUS n° 17, disponible à la vente sur le site, ainsi que la chronique de Iron Man dans VERSUS n° 13, également disponible.

Iron Man 2 – Bande-annonce

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Une réflexion sur “« Iron Man 2 » de Jon Favreau

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