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Rares sont les cinéastes – surtout français – à remuer autant le spectateur, l’embarquant à chaque nouvelle pelloche dans une expérience sensorielle qui nous rappelle combien les différents pouvoirs du septième art sont trop souvent sous-exploités et incompris. Gaspar Noé fait parti de ceux-là, et son dernier film, le magnifique Enter the Void, se hisse sans trop de difficulté parmi les hits du premier semestre 2010, un an après un passage éclair à Cannes en fin de festival. Car il faut le souligner et le marteler, ce film est amené à faire date, tant il remporte haut la main dès ses premières minutes son pari d’une mise en scène à la première personne, qui tient la route sur près de 2h30, et qui n’aura jamais autant impliqué le public dans les « aventures » du protagoniste principal, Oskar, un jeune américain exilé à Tokyo avec sa sœur Linda, et qui vit de petits trafics de drogue, jusqu’au jour où la police locale l’abat dans les toilettes d’un bar, « The Void ». Rencontre avec le génial architecte de ce trip cinématographique à ne manquer sous aucun prétexte !

CANNES 2009

Deux jours avant l’annonce officielle de la sélection du Festival de Cannes, Thierry Frémaux a vu le film et l’a aimé dans son état qui était une copie de travail. Il l’a montré aux autres membres du comité de sélection et on est allé à Cannes avec un film qui était très loin de la version qui sort en salles début Mai : il n’y avait pas de mixage, c’est moi-même qui ait fait l’étalonnage sur mon Avid, il était un peu plus long, les effets visuels n’étaient pas finis, idem pour la musique… On pensait qu’ils allaient l’annoncer comme une copie de travail mais ils nous ont dit que ça allait porter préjudice au film. Depuis, j’ai retravaillé dessus pendant six mois, principalement sur les effets visuels, en peaufinant un maximum les effets de tremblotement, les dédoublements d’images, ainsi que le générique.

SUNDANCE 2010

La première fois que le film a été montré dans sa version définitive, c’était à Sundance, où l’accueil fut très bon. Ils parlaient du film comme d’un « Avatar pour les adultes ! », puisque le film de Cameron venait juste de sortir et que tout le monde ne parlait que de ça. D’ailleurs Enter the Void est plus fait pour un public d’anglo-saxons puisque l’on retrouve plus une culture de drogue en Angleterre où aux Etats-Unis. Comme le film est tourné en anglais, l’immersion est totale quand tu le regardes de l’autre côté de l’Atlantique puisque tu n’es pas dérangé par les sous-titres. Après j’ai pensé qu’on allait sortir le film en VF en France, mais le distributeur m’a dit qu’il était fait pour un public qui aime les films en VO. On a donc quand même travaillé sur une version française qui sera sans doute présente sur le DVD, que j’ai d’ailleurs hâte de voir, parce que pour moi l’absence de sous-titres est préférable pour mieux suivre un film réalisé en vision subjective.

SCÉNARIO

Le film est très conceptuel. J’en ai eu l’idée il y a très longtemps, et dès le départ je savais qu’il allait commencer en vision subjective, en suivant quelqu’un en train de se défoncer, qui après un incident va être amené à mourir. Durant cette étape, on l’accompagne dans ses visions, ses hallucinations, avec l’idée de toujours garder la silhouette du personnage dans le cadre, au centre de celui-ci, alors qu’au départ je pensais que cela pouvait gêner la lecture du film. Ensuite, j’ai très vite penser à ces visions astrales, où l’on flotte au dessus des personnages, pour souligner qu’il y a comme un fantôme qui traîne au dessus des autres protagonistes. Le scénario n’était pas très compliqué à écrire, c’est moins alambiqué que Mulholland Drive ou L’Echelle de Jacob par exemple. J’ai essayé de destructuré la partie flashbacks du film, en partant du principe que quand des souvenirs jaillissent en nous, ils ne le font pas nécessairement de manière chronologique, mais j’y ai renoncé assez vite car ça allait alors devenir compliqué de trouver des financements pour le film, déjà qu’on y parle pas mal de drogue et de cul. Ce n’est pas exclu que je fasse une version alternative d’Enter the Void pour le DVD, si je trouve le temps. Je pense que je ferai aussi en sorte de supprimer pas mal de dialogues, pour que le tout ressemble vraiment à une expérience hallucinogène, pour tendre vers un résultat qui serait proche d’Un chien andalou par exemple.

TOURNAGE

Sur un film comme Enter the Void, tu es très dépendant de l’équipe des effets visuels, alors que tu peux toujours trouver des solutions si jamais ton chef’op’ ou l’ingénieur du son se casse une jambe ou tombe malade. C’est d’ailleurs moi qui faisais la caméra. Par contre, le film repose beaucoup sur les effets spéciaux, donc je ne pouvais jamais me passer de Pierre Buffin et de son équipe, qui ont fait un travail magistral. Par exemple, tous les plans dans le vide, qui sont à moitié des plans d’hélicoptère mélangés avec de la 3D, j’ai une vague idée de comment ils ont pu les faire, mais je serais incapable de le faire par moi-même. En terme de prise de vue, le plus compliqué restera la mise en place de la vision subjective dans le noir avec les mains qui passent devant les yeux. Et dans un autre registre, même si ça ne relève pas de la technique pure et dure, on a eu beaucoup de difficultés à tourner les plans du bébé qui tète les seins de sa mère dans l’avion. Tu écris sur le papier « Le bébé tète les seins de sa mère ». Et quand tu arrives sur le plateau, tu prends un beau bébé, la comédienne qui a de jolis seins, et tu crois que ça va bien et vite se passer. Alors que pas du tout, puisque le bébé se met à pleurer parce qu’il ne connaît pas la comédienne. On a même essayé de mettre le lait de la vrai mère du bébé sur le sein de la comédienne mais ça ne marchait pas mieux. Le seul plan qu’on a finalement réussi à utiliser provient d’un moment où le bébé s’était endormi dans les bras de l’actrice, et à l’instant où on l’a réveillé, il s’est passé quelques secondes avant qu’il ne recommence à hurler, ce qui était suffisant pour nous. C’était davantage un défi humain, surtout que dans cet avion, il y avait cinquante figurants japonais qui n’en pouvaient plus d’entendre ce bébé crier, et qui voulaient partir !

TOKYO

J’ai toujours rêvé de passer beaucoup de temps à Tokyo et ce film a été l’occasion de combler ce manque, même si, à l’origine, je n’avais pas prévu de tourner là-bas. Cela fait quinze ans que j’écris et réécris ce scénario, et j’ai toujours voulu le tourner dans une ville moderne. J’ai cru d’abord que ça serait New-York, puis ensuite Paris, mais alors avec des personnages américains – et surtout pas des Anglais à cause de leur accent, afin de limiter les sous-titres en vue d’une meilleure exploitation du film à l’échelle mondiale. Puis quand j’ai rencontré la bonne boîte de production au Japon, tout s’est fait assez vite selon des règles bien établies, avec des chefs de poste bilingue, et des journées de tournage qui pouvaient durer 16 heures. Après, d’un autre côté, il fallait aussi respecter certains codes d’honneur bien précis. Tu ne pouvais jamais dire à quelqu’un qu’il avait mal fait son boulot, il fallait prendre des gants pour bien s’expliquer et éviter les conflits, mais tout s’est très bien passé. On m’avait bien expliqué ce que je pouvais faire et ne pas faire, et au final, j’étais plus à l’aise là-bas qu’ici, surtout que tu bosses vraiment énormément dans un laps de temps réduit. Je me souviens qu’avant même le début du tournage, un membre de la production est venu vers moi en disant que « ce serait bien si l’on pouvait avoir un jour de congés par semaine », question qui bien entendu en France ne se pose même pas.

TRIPS

J’ai beaucoup regardé de films expérimentaux et de clips, écouté de la musique psychédélique pour me construire un catalogue de références afin de visualiser ce que pourraient représenter les séquences de trips et les images mentales d’Oskar. J’avais aussi en tête des formes sous-marines. Tout ça est resté finalement très abstrait, puisque je ne sais même pas quel programme ils ont utilisé pour le rendu final des mandalas, qui ont d’ailleurs été améliorés depuis Cannes. Je me suis aussi beaucoup inspiré d’un Livre des morts Tibétain – celui dont on parle dans le film, que j’ai découvert à l’âge de 18 ans, à une époque où je lisais beaucoup de choses au sujet de la mort et de la réincarnation. Je me suis vraiment énormément renseigné sur ce livre, apprenant au passage qu’il avait aussi beaucoup inspiré Philip K. Dick, et j’ai décidé d’adopter sa structure au moment de la mort d’Oskar. Ce livre parle du voyage de l’esprit qui s’effectue entre la mort et la réincarnation, un voyage sensé durer 49 jours. Je n’ai pas été fidèle à 100% au bouquin, mais j’ai quand même tenu à bien mettre en scène ce voyage astral totalement dysfonctionnel et lumineux, d’où l’importance, surtout dans la scène de fin, de ces jeux de lumière lors des scènes de baise à l’hôtel, où la lumière émane des corps. L’esprit d’Oskar devait ainsi choisir une voix pour se réincarner, en allant au cœur du coït d’un couple… Après, le film ne dit pas forcément que le personnage meure, car on peut aussi voir Enter the Void comme le rêve d’un mec qui vient de se défoncer après avoir lu ce livre des morts. Les pistes sont assez brouillées, jusqu’au dernier plan, où l’on s’aperçoit qu’après l’accouchement, ce n’est pas la femme choisit lors de la scène de l’hôtel – en l’occurrence sa sœur, que l’on voit, mais une inconnue.

RÉFÉRENCES

Quand j’avais 17-18 ans, j’ai été marqué par Au delà du réel de Ken Russel, où un scientifique prend des champignons pour en étudier les effets, sans trop se soucier justement des effets secondaires. Comme beaucoup de personnes de mon âge à l’époque, ce film m’a donné envie de prendre des champis. Et puis 2001 m’a aussi beaucoup marqué. J’avais été le voir avec mes parents à sa sortie, je devais avoir 6 ans, et je me souviens avoir nettement plus aimé qu’eux. Depuis, j’ai dû voir le film au moins quarante fois, et à chaque fois j’attends la fin avec impatience.



MUSIQUE

J’avais proposé à Thomas Bangalter de faire la musique du film, mais il était trop occupé à Los Angeles avec Daft Punk, à faire celle de Tron Legacy. Il n’a travaillé que sur les effets sonores, même s’il n’a pas tout fait non plus. Dans les bars, on a mis des groupes qu’on aimait bien, du genre de LFO. Sinon la plupart du temps, on a mixé des sons qui viennent de musiques expérimentales, parfois en superposant jusqu’à trois couches. J’ai aussi utilisé la musique d’un compositeur français, Jean-Claude Eloy, dont les sons apparaissent et disparaissent dans le film. Il avait passé beaucoup de temps au Japon dans les années 70, et il nous a autorisé à utiliser son travail, et même à le mélanger avec d’autres sons. Son travail est vraiment magnifique, et si tu le connais bien, tu peux le reconnaître à certains endroits dans Enter the Void. D’ailleurs, quand je faisais écouter à Thomas Bangalter des disques de musique expérimentale avant le tournage, il m’a dit : « Moi ce que je préfère, c’est Jean-Claude Eloy ! ». C’est au moment du montage que tout se décide pour la musique. J’avais envie de mettre Born to be alive quand il se fait tuer dans les toilettes, de même que Ace of Base sur une scène de strip-tease, mais je ne m’y suis pas risqué finalement…

RÉPUTATION

Je ne suis pas très costaud physiquement, donc quand les gens disent que je suis dangereux, ça te donne un sentiment de puissance, tu es content. Quand j’ai présenté Irréversible à Cannes, j’ai appris que des gens s’évanouissaient dans la salle. Ca ne me fait pas de la peine, c’est excitant, tu as l’impression d’avoir fait un truc magique qui est tellement bien fait que les gens s’évanouissent. Tu essaies juste de faire des films comme tu voudrais en voir, comme Délivrance, Les Chiens de paille, ou ceux de Dario Argento. Enter the Void est un peu le film que je voulais voir quand j’avais vingt ans, et ce n’est pas pour rien que sa problématique touchera davantage les adolescents, contrairement à Irréversible. Quand on me demande quel est le public pour ce film, je réponds généralement qu’il s’adresse aux gamins de 15 ans qui commencent à fumer des joints. Mais peut-être que mon prochain film ne ressemblera pas à un film de Gaspar Noé. Quand tu tournes des films, tu as envie de te surprendre, un peu comme Kounen l’a fait avec Coco & Igor après 99 Francs. Moi par exemple après Seul contre tous, où la caméra est toujours fixe, j’ai fait Irréversible, qui foisonne de mouvements de caméra… Je ne pense pas qu’il y aura d’effets spéciaux dans mon prochain film, j’ai envie de tourner avec une équipe réduite, ce qui est moins fatiguant et plus humain à la fois. J’ai des envies de faire un film érotique, mais ce sera peut-être aussi un dessin animé. Ma mère m’a demandé quand est-ce que j’allais faire un film pour les enfants. Si 2001 m’a autant fasciné c’est que c’était un film grand public, et que le découvrir à six ans, ça laisse des traces. Les spectateurs très jeunes sont beaucoup plus influençables. Il y a des gamins de 5 ans qui sont brillants, comme par exemple celle qui joue Linda enfant. Mes parents sont ouverts d’esprit, et ça joue énormément également. Ils apprécient mes films. Ma mère m’a emmené voir Salo adolescent, et mon père est aussi un peu barré. Il a peint les tableaux que l’on voit dans le film, il est artiste-peintre. Il ne faut surtout pas prendre les enfants pour des cons. Par exemple Miyazaki fait des vrais films pour eux, qui élèvent leur perception dans la vie de tous les jours, contrairement aux films d’animation américains, y compris Pixar, où tu as l’impression de bouffer du McDo faisandé.

Propos recueillis à Lyon par Julien Hairault, le 31 Mars 2010
Enter the Void sort en salles le 5 Mai

> lire aussi notre dossier sur le réalisateur et Carne / Seul contre tous / Irréversible dans VERSUS n° 2, disponible à la vente, ainsi que la chronique cannoise (2009) de Enter The Void dans VERSUS n° 16, également disponible.

Enter the Void – Bande-annonce

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Une réflexion sur “Gaspar Noé, réalisateur de « Enter the Void »

  1. Pingback: Bwitologie : le centipède

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