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Depuis que les regards européens se tournent avec enthousiasme du côté de l’Afrique du Nord, à l’occasion des révoltes arabes, les cinéphiles de tous poils recherchent goulûment dans le cinéma de ces nations des signes avant-coureurs de la révolution, comme s’il fallait absolument démontrer la préséance du film sur le réel, et de la fiction sur l’Histoire. C’est ainsi que nous était présenté le premier long-métrage de fiction de la journaliste et documentariste Leïla Kilani, lors de sa diffusion au festival Paris Cinéma, en nous rappelant innocemment que le film avait été réalisé « avant le printemps arabe », de telle façon que nous devions forcément trouver, au cœur du récit, le faisceau d’indices révélateur de la grondante crise sociale. Or, il ne faudrait pas tomber dans l’excès et faire parler les films comme les marionnettistes leurs pantins.

A Tanger, Badia et Imane sont filles-crevettes, mot-valise plein de mépris qui renvoie à ces jeunes femmes qui gagnent durement un misérable salaire en épluchant les crevettes à l’usine. A force de dépecer les crustacés, Badia s’est changée en écorchée vive. Nourrie par un mélange d’ambition et de sourde colère, émotions essentiellement négatives, elle tente de foncer à travers la vie entre menus travaux et larcins, en faisant fi des risques…

Faussement choc, Sur la planche joue sur une illusion de nervosité esthétique et de frénésie langagière pour nous faire partager le quotidien de pauvres filles dont les ambitions – financières plus que sociales – ne s’encombrent d’aucune moralité. Badia et Imane rêvent de quitter leur emploi d’éplucheuses de crevettes pour travailler dans les usines textiles de la Zone franche, où l’on gagne mieux et plus proprement sa vie. Badia, surtout, la plus nerveuse des deux, ambitionne de se bâtir une situation à tout prix, quitte à user du mensonge et du vol sans vergogne. Elle use d’un langage chiadé et sibyllin pour jouer les dures, dissimulant, sous une couche d’impénétrabilité, cette fragilité qui fait écho à son jeune âge et à l’instabilité de son existence. Ses trucs sont ceux d’une comédienne, illustrés par les gesticulations et les expressions toutes faites. La plus belle séquence du film, la plus juste aussi, voit l’une de ses camarades imiter avec fidélité ses petites manières surfaites, avec une « dangereuse » précision comme elle le souligne elle-même ; preuve que, sous le vernis, la peinture peut aisément s’écailler.

Leïla Kilani – réalisatrice des documentaires Tanger, le rêve des brûleurs et Nos lieux interdits – aurait pu choisir de gratter la profondeur atteinte dans cette scène, quand elle se contente de nager avec une sorte de complaisance à la surface. Le mot de « complaisance » est sans doute un peu dur, mais c’est bien l’impression que donnent ces successions de séquences spatialement enserrées dans un boui-boui miteux qui sert de chambre à Badia, ou dans ces appartements bourgeois où la petite bande se fait ramener par des hommes d’un soir pour danser, user de leurs charmes et, au passage, dévaliser les placards. Plutôt que d’être une révoltée, emportée contre un système, Badia est d’abord une enragée qui, par son exubérance, ne cesse de repousser l’empathie du spectateur. Et ce n’est pas le style emprunté de la mise en scène qui sauvera les apparences, et nous fera croire à un prophétique pamphlet social. Le film-annonce de la révolte marocaine reste encore à trouver.

Eric Nuevo

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