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Koji Fukada a découvert Balzac avec Les 400 coups de Truffaut, lorsque Jean-Pierre Léaud observe un portrait de l’illustre écrivain. Depuis, il a beaucoup lu le Tourangeau et même adapté, en 2006, son roman La Grenardière en moyen-métrage d’animation. S’il n’y a pas à proprement parler de référence balzacienne dans Hospitalité, cette étude des mœurs sociales de son temps se déploie à la manière d’une Comédie humaine nippone – son précédent long-métrage, présenté l’année dernière au même festival Paris Cinéma, s’intitulait d’ailleurs Human Comedy in Tokyo. Hospitalité ambitionne rien moins que transformer une petite imprimerie familiale, gérée par un seul homme, en une image symbolique de l’état social du Japon contemporain, jusqu’à sublimer l’atelier en véritable auberge espagnole.

D’une vie rangée, que d’aucuns caractériseraient d’ennuyeuse, le placide Kobayashi, qui gère une petite imprimerie familiale dans la tranquille banlieue tokyoïte, va passer à une existence pleine, rythmée par les excentricités d’un curieux personnage auquel il accepte de donner asile, Kagawa. Au premier abord, celui-ci a tout du parasite, occupant l’espace et profitant sans vergogne du paisible foyer, alternant quelques molles heures de travail à l’imprimerie et des congés répétés voués à régler de mystérieuses affaires. Une grande blonde européenne débarque bientôt en baragouinant des formules de politesse dans un mauvais japonais ? Il la présente comme étant sa femme. Natsuki, la femme de Kobayashi, s’oblige à de menues infractions pécuniaires afin d’aider un proche trop encombrant ? Le fouineur Kagawa lui vient discrètement en aide. Kagawa ressemble à la matérialisation d’une conscience, ni bonne ni mauvaise, mais toujours dans les parages. Kobayashi baisse longtemps les bras face à cet autocrate vêtu d’un aimable et communicatif sourire. On se demande toutefois si cette mascarade ne finira pas dans un bain de sang, tant Kagawa véhicule en même temps une silencieuse inquiétude.

Rien de tout cela, heureusement. Avec intelligence, Fukada joue sur l’anxiété pour mieux la renverser au profit du bonheur partagé. L’inquiétude n’est qu’une image que l’on plaque trop aisément, aidés que nous sommes par les préjugés sociaux, sur tout ce qui apparaît comme différent, au sens social du terme. Le brillant scénario, dû à Fukada, jongle avec les différents visages de cette inquiétude : groupe de quartier qui se réunit régulièrement pour critiquer étrangers et clochards, pétition qui circule pour faire expulser les marginaux installés dans le parc, voisins trop curieux qui fouillent impunément dans l’intimité d’autrui… Tout le monde s’observe avec méfiance et l’on découvre, au détour d’une situation, que l’on est toujours la cible de la méfiance de quelqu’un d’autre : lorsque Natsuki se rend pour la première fois au groupe de quartier, n’est-elle pas regardée par les autres avec le même étonnement dont elle fait preuve en scrutant l’étrange blonde ?

Servi par une superbe troupe de comédiens, pour la plupart issus du théâtre, Fukada livre une œuvre littéralement lumineuse, marquée par des cadrages mesurés, un peu lente parfois mais enrichissante toujours. Cette lenteur est le prix à payer pour le développement tout en subtilité des caractères, qui se révèlent et se transforment à mesure du récit, remplaçant l’agitation et la crainte par le goût du partage et la plénitude sociale, auprès de ces mêmes marginaux qui effraient tant le chaland. Si Kobayashi ne se révolte jamais malgré les viols successifs de son quotidien, il est édifiant de constater que sa seule critique réellement audacieuse n’est pas destinée aux acteurs de son changement moral, mais aux hypocrites et commères voisines. Une manière de nous dire qu’il y a plus à craindre des mauvaises routines que des enthousiasmantes nouveautés.

Eric Nuevo

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