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Une femme et sa jeune fille, Cecilia, vivent retranchées dans un squat au bord de la mer, en Argentine. Tout, dans leur conduite, indique qu’elles fuient quelque chose, une menace d’abord diffuse et informelle, qui s’incarne bientôt dans un corps institutionnelle (l’armée) et dans une époque (la dictature des années 70). Brillante mais naïve, Cecilia peine à conserver son secret lorsqu’un sergent vient annoncer à son école l’organisation d’un concours de rédaction…

Le premier plan donne au film une consistance à la fois fascinante et repoussante. Sur fond d’une mer sauvage, sous un temps nuageux, une petite fille peine à faire du roller sur le sable trempé de la plage, mais insiste malgré tout, impulsant à la caméra son mouvement latéral jusqu’au bout. Une musique atonale, plutôt rebutante, accompagne et accentue cette discorde apparente de la nature. Au plan suivant, la petite fille, que nous entendrons rapidement appeler Cecilia, retrouve la baraque qui sert de refuge à sa mère et elle, décorée de fenêtres brisées, recouvertes de bâches, et d’une porte grinçante en métal rouillé. Sa mère tente vainement de capter une fréquence radio valable. A l’extérieur, le vent souffle assez fort pour emporter la porte, ce qui amuse Cecilia. Pas sa génitrice.

Les deux personnages féminins de The Prize sont en conflit avec leur environnement, métaphorisé à l’extrême par les rudes conditions météo qui dominent au bord de l’océan Atlantique. Mais chacun exprime différemment cette bataille de tous les instants : la fille en affrontant le vent de plein fouet, la mère en se laissant porter par lui, abandonnée de toute force. Cecilia est donc l’élément moteur de cette famille atrophiée, qui a subi l’ablation mystérieuse de son membre paternel (Cecilia doit raconter à ses camarades que son père vend des vêtements à Buenos Aires, sans savoir où il se cache réellement). Autant son corps frêle se démène sous les intempéries, courageux et résilient, autant celui de sa mère se délite comme fleur fanée. Rapidement, la métaphore devient explicite : il faut voir la mer et le sable comme des extensions naturelles de la lourde dictature, qui s’infiltre dans l’intimité des familles à la manière des vagues pénétrant à l’intérieur de la maison de fortune, de bon matin. Cecilia essaie de vivre avec, glissant le long des monticules de sable ou prêtant son visage au vent. Sa mère tente vainement d’aller contre, échouant à résorber l’infiltration de l’eau chez elle.

Derrière ce récit en grande partie autobiographique se dissimule une réflexion subtile sur le positionnement de l’enfance face à l’ambiguïté du monde adulte. La plupart des situations et des lieux sont tirés de la mémoire de Paula Markovitch, née en Argentine durant les années de dictature et exilée avec sa famille au Mexique, devenu son pays d’adoption et producteur de ce premier long-métrage. Cecilia, c’est un peu – c’est beaucoup – elle. The Prize n’est pas pour autant un film-souvenir, sorte de carte postale nostalgique d’une époque terrible dont elle se servirait pour nous faire la morale, sur le thème de « vous voyez bien la chance que vous avez d’être nés dans une société meilleure ». Au contraire, The Prize reste étonnamment sobre, et son envahissante lenteur, symptôme d’un récit qui se déploie via un certain engourdissement, est une qualité quelque peu pesante sur le long terme.

Le portrait que dresse Markovitch de l’Argentine sous la dictature s’éloigne volontairement de tout manichéisme, d’abord parce qu’il privilégie le point de vue des enfants – notamment Cecilia et sa camarade Silvia – et parce qu’il traduit cette naïveté enfantine par une volonté toute positiviste. En tant que représentants de l’avenir, ils sont évidemment sujets à la corruption morale, et toute la force de caractère de Cecilia réside dans cette distance – pour une adulte, nous aurions parlé de cynisme – qu’elle prend avec les choses et les gens : forcée de raconter des mensonges à ses pairs, elle s’en amuse ; et puisque sa mère lui intime l’ordre de ne jamais parler des exactions de l’armée argentine, la petite va profiter du concours de rédaction non pour le dire, mais pour l’écrire…

En face d’elle se trouve un personnage essentiellement négatif, sa mère, immobile et inexpressive au possible. Et entre les deux surnage l’institutrice, curieuse Rosita qui ne sait sur laquelle des deux chaises, celle de la soumission à la dictature et celle de son rejet, elle doit poser son séant. Efficace pour effacer les imprudences de Cecilia, dont elle admire l’intelligence précoce, elle n’en accueille pas moins avec fierté la promesse d’un prix scolaire remis par les officiers de cette armée qui plombe tant le pays, et qui tente, par le biais de ces ridicules concours, qui consistent à dessiner des drapeaux et exprimer son enthousiasme pour le régime, de laver le cerveau de la jeunesse, à la façon dont les vagues de l’océan effacent les traces laissées sur la grève.

Eric Nuevo

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