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Que ce soit dans les films, les téléfilms ou les épisodes de séries qu’il a réalisés ou produits, Joe Dante n’a jamais manqué l’occasion d’insérer une référence au cinéma d’exploitation ayant bercé son enfance et forgé sa cinéphilie. Dès son premier long, Hollywood Boulevard (1976) il utilise des stock-shots issus de Crazy Mamma, The Big Bird Cage, Death Race 2000 ou la première apparition de Robby le robot de Planète interdite qui reviendra à intervalles réguliers dans sa filmographie (dans Gremlins ou Les Looney Toons passent à l’action, notamment). La plupart du temps, ces rappels nostalgiques s’effectuent par le biais de la télévision, ses personnages regardant des œuvres qui éclairent subtilement l’intrigue principale (comme l’extrait de The Monster that Challenged the World d’Arnold Laven dans Piranha ou celui d’un épisode de Heckle et Jeckle, « The Power of Thought », dans son segment de La Quatrième dimension, le film), soulignent ironiquement le danger encouru (la séquence de L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel dans Gremlins, où Kevin McCarthy s’écrie « They’re here already ! You’re next ! You’re next, you’re next ! ») voire même une perception biaisée (la séquence de la guerre des mondes dans Explorers illustre comment est communément envisagé un contact avec une forme de vie extraterrestre) ou carrément en influençant l’humeur psychologique des personnages (et plus particulièrement ce pauvre Tom Hanks dans le mésestimé Les Banlieusards). Des hommages référentiels qui ne sont pas seulement illustrés visuellement mais intégrés à la diégèse, tels les noms des personnages de Hurlements (George Waggner, Terry Fisher ou Fred Francis) renvoyant explicitement à des cinéastes ayant œuvré dans le genre et plus spécifiquement des films de loup-garou (respectivement The Wolfman, The Curse of the Werewolf, Legend of the Werewolf), la reproduction détournée de la fameuse scène de la douche de Psychose dans Gremlins ou Les Looney Toons passent à l’action (dans ce dernier, Dante s’amuse à dévoiler l’artifice via des plans montrant Bugs Bunny verser du liquide rouge figurant le sang coulant par la bonde) ou encore la confection d’un vrai-faux film comme le désopilant Starkiller diffusé dans le drive-in d’Explorers, voyant Robert Picardo s’adonner à un irrésistible pastiche de ces films de S.F fauchés et renvoyant à la zèderie Starcrash de Luigi Cozzi. Autant de manières différentes de déclamer son amour immodéré pour ces bandes généralement présentées en double programme et ayant fait le bonheur des matinées du jeune Joe Dante, amour qui constitue à la fois la toile de fond et la principale thématique du méconnu Panic sur Florida Beach (1993) que Carlotta a eu la bonne idée d’éditer (enfin !) en DVD depuis le 1er juin 2011. Ce film constitue la quintessence de son appropriation de ce cinoche de drive-in qu’il chérit tant et s’avère un remarquable manuel du petit Dante illustré, puisque brassant éléments autobiographiques et motifs cinématographiques récurrents tels que l’aventure initiatique des enfants au cœur du récit, son intérêt pour la vie banlieusarde, la figure paternelle (absente, de substitution) et ses préoccupations politiques. Thèmes tous ici regroupés sous la même bannière nostalgique et éminemment réflexive.

Fils d’un militaire tout récemment affecté à la base de Key West, sur la côte floridienne, Gene Loomis est un jeune garçon d’une douzaine d’années passionné par le cinéma et plus particulièrement les monsters movies qu’il dévore dans le cinéma de la ville en compagnie de son petit frère. Au désespoir de sa mère car, d’une part, ces bandes ont fâcheusement tendance à coller des cauchemars au petit dernier, et d’autre part, parce qu’elle aimerait voir son aîné tenter de se faire des amis plutôt que de s’isoler dans les salles obscures. Mais Gene se moque de souscrire à de telles aspirations sociales qui sont une perte de temps puisqu’il faudra de toute manière tout recommencer lorsque lui et sa famille devront déménager au gré des mutations du patriarche. Cependant, une conjonction d’évènements va totalement modifier son comportement et sa perception de son environnement familial, amical et politique, l’ouvrant à des émotions jusqu’ici circonscrites au grand écran. Comme un puissant symbole, la salle de cinéma locale va d’ailleurs jouer un rôle prépondérant et décisif puisqu’elle sera le réceptacle de la triple menace contre la tranquillité de la ville. Si le degré de dangerosité est parfaitement modulable en ce qui concerne le producteur/réalisateur (bonimenteur) Lawrence Woolsey (grandiose John Goodman dans ce qui est un des ses meilleurs rôles) venu présenter en exclusivité, et surtout en Atomovision et Rumble Rama, son nouveau chef-d’œuvre Mant !, en revanche le risque se fait plus présent en la personne de l’ex-petit ami de Sherry, un loubard fraîchement sorti de maison de correction et voulant remettre la main sur elle, quitte à l’enlever. Mais tout ceci n’est rien en comparaison du sentiment de peur que la crise des missiles cubains fait planer sur cette Amérique kennedyenne (voir la séquence de panique dans le supermarché assailli). La peur de l’atome est certes présente depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et donc le début de la Guerre froide avec la superpuissance nucléaire russe, mais elle prend une tournure dramatique entre les 16 et 28 octobre 1962 tant le monde semble au bord de l’explosion. Une engeance atomique que la population tente d’exorciser en venant en masse visionner les fantaisies fantastiques de Woolsey et ses monstres dégénérés par la radioactivité. Tout en dépeignant avec méticulosité un climat où l’inquiétude sourd (en prévision de l’inévitable catastrophe, le gérant du cinéma a fait bâtir un abri antiatomique au sous-sol), Dante porte un regard ironique sur les habitudes prises, mettant en évidence des mesures incroyablement dérisoires, et notamment le duck and cover institutionnel (se mettre à terre et se couvrir la tête de ses mains) préconisé en cas de bombardement et remis en cause par la jeune Sandra qui sera rapidement évacuée par des profs impassibles (parce que remplacés par des répliques dévitalisées ? Le cadre filmé en biais accentue ce sentiment paranoïaque).

Cette vision énamourée d’une époque dans laquelle le réalisateur a grandi, Dante la porte également sur Lawrence Woolsey, à mi-chemin entre le forain et le metteur en scène. Personnage truculent, il figure toutes les caractéristiques des cinéastes pour qui Dante éprouve une indéfectible affection. Se mettant en scène tel Hitchcock, dont il partage également le profil jusqu’à la confusion lorsqu’il est dans l’ombre, Woolsey, s’il rappelle Jack Arnold ou Bert I. Gordon (réalisateurs célèbres pour leurs séries B fantastiques), renvoie également à deux autres maîtres du micro-budget, ainsi que s’en gargarisait Roger Corman (chez qui Dante a débuté en façonnant des bandes-annonces de films avec son compère Allan Arkush, à l’aide de stock-shots provenant d’autres productions maison), et du spectacle total qu’incarnait William Castle (à l’honneur dans le numéro 17 de la revue) dont les effets spéciaux disséminés dans la salle instauraient une interactivité inédite et magnifique avec les spectateurs : sièges électriques, secousses, monstres caoutchouteux in situ, signature à l’entrée de la salle de décharge de responsabilité en cas de crise cardiaque, etc. Autant d’artifices utilisés amoureusement par Woolsey qui consacre toute son énergie à satisfaire le public. Un incroyable showman essentiellement intéressé par le plaisir prodigué plutôt que par l’argent récolté. Il faut le voir s’esclaffer, piaffer, se réjouir lorsque l’assistance réagit aux moments choisis par ses soins. Ce personnage, à l’aide de gadgets sophistiqués et de complices (sa compagne joue le rôle d’une fausse infirmière, le loubard est engagé pour actionner les mécanismes et enfiler le costume d’homme-fourmi) va créer un intermède magique dans cette réalité douloureuse et favoriser une suspension d’incrédulité absolue puisque, lorsque la machinerie s’emballera, les spectateurs penseront que le pire (le déclenchement des hostilités avec l’URSS) est advenu. La panique réelle engendrée par la matérialisation de l’imaginaire est une sublime illustration du pouvoir de fascination du cinéma ici célébrée. Il crée pratiquement une réalité parallèle, du moins un endroit hors du temps dans lequel chacun peut trouver refuge. Une idée qui est au cœur du récit, superbement déclinée à travers le personnage de Gene. Avant d’être un vecteur de communicabilité pour être enfin accepté par le groupe (Gene se construit un cercle d’amis par le biais de conversations cinéphiliques), le cinéma constitue un lieu privilégié et familier où le jeune garçon trouve du réconfort. C’est évidemment un lieu protecteur pour lui et les habitants de la ville désireux d’oublier la menace apocalyptique pesant sur eux, et cela devient littéralement un véritable refuge antiatomique lorsque Gene et sa petite amie, Sandra, se font piéger dans l’abri souterrain du gérant de la salle.

Film le plus personnel de son auteur, Panic sur Florida Beach construit un univers paradoxalement aussi crédible que fantasmagorique, comme si le savoir-faire ludique de Woolsey contaminait jusqu’à l’authenticité de la reconstitution de ces jours nerveux. Joe Dante livre un sensationnel album de souvenirs de cinéma (parsemé et habillé des propres archives du réalisateur, les affiches et magazines Famous Monsters inclus dans le film lui appartenant) empreint d’une émotion douce-amère car, s’il célèbre l’exaltation suscitée par le medium, il marque le début de la fin de l’innocence qui sera complètement consumée plus d’un an plus tard, un certain 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de Kennedy. En ouvrant son film sur des images de destruction dues à une explosion nucléaire et en le refermant sur un hélicoptère de l’armée remplissant l’écran, Joe Dante instille une certaine gravité qui sera compensée par légèreté de Woolsey.

Cette formidable aventure initiatique est à découvrir dans un DVD proposant en supplément une passionnante interview de Dante ainsi que l’intégralité du faux film Mant ! que l’on croirait exhumé de cette époque tant il en possède tous les attributs (dialogues, interprétations, cadrages, montage…). Ultime preuve de la minutie, de la rigueur et de la passion d’un réalisateur loin d’être reconnu et célébré à sa juste valeur. Enfin, Panic sur Florida Beach contient l’une des images les plus belles et les plus fortes de toute sa filmographie, celle voyant l’écran s’enflammer. Une séquence renvoyant au sublime Inglourious Basterds de Tarantino dans sa façon de louer la puissance du cinéma et qui, presque à elle seule, doit inciter à découvrir le film.

Nicolas Zugasti

Le DVD est édité par Carlotta Films, distribué par Sony Pictures Home Entertainment –TF1 Vidéo et disponible depuis le 1er juin 2011






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2 réflexions sur “« Panic sur Florida Beach » : la tragique comédie de Dante

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