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Risqué voire acrobatique dans une perspective d’exploitation grand public, le documentaire sportif est un genre qu’on appréhende inconsciemment avec moins de profondeur dramatique et d’exigence narrative que les métrages axés sur des sujets de société. Appelons cela « a priori« , mais entre Les Yeux dans les bleus et La Fin de la pauvreté, par exemple, il y a un fossé d’intérêt induit par la nature même du propos, d’un côté l’équipe de France de football de la fin des années 90 (donc à une période de gloire pour les joueurs concernés ; mais à part ça…), de l’autre un film moins médiatisé mais concerné et attaché à démontrer, dans un réquisitoire antilibéral, les mécanismes d’une répartition des richesses aussi biaisée qu’injuste. On sait lequel mérite davantage de reconnaissance, en tout bien tout honneur critique et subjectif.
Sorti dans les salles québécoises ce mois-ci, Mighty Jerome vient prouver à quel point l’exercice du « docu » consacré à une figure du sport peut pourtant se révéler stylisé et passionnant, justement parce qu’il englobe aspects socio-culturels – et même politiques – et portrait à hauteur d’homme. Réalisé par le Canadien d’origine jamaïcaine Charles Officer, par ailleurs ancien joueur de hockey aux États-Unis et désormais acteur et auteur acclamé (son Nurse.Fighter.Boy en 2008 avait été nominé aux Genie Awards – les oscars canadiens), Mighty Jerome raconte l’histoire de celui qui fut un temps le coureur le plus rapide du monde pendant les années 60, l’athlète noir canadien Harry Winston Jerome. Composé de témoignages certes émus mais surtout techniquement pointus et politiquement significatifs de l’époque abordée (c’est là l’une des forces du film) d’anciens chroniqueurs sportifs, de journalistes, d’entraîneurs, de membres de l’entourage et de la famille du coureur, le film de Charles Officer adopte d’emblée une formalisation soignée, titrages et photographie ciselés dans un noir et blanc de toute beauté. Un choix de « couleur » qui ne s’avère évidemment pas innocent à propos d’un sportif qui fut victime de racisme dans un pays qu’on avoue moins connaître que son voisin du dessous pour ses aspects ségrégationnistes réels (voir ces manchettes de journaux locaux de l’époque insultant Jerome, le traitant de « nègre » et parlant de le renvoyer « d’où il vient » suite à ses performances en baisse). De l’enfance du sprinter dans la province de Saskatchewan (des premières images bucoliques, humbles) à ses études à l’université d’Oregon aux États-Unis, le parcours sportif, social, amoureux de Harry Jerome se construit à l’écran par souvenirs (tous ceux qui l’ont connu, aimé, approché, en relatent la petite et la grande histoire) et reconstitutions interposés (petite enfance et épisodes de sa vie de couple interprétés par des comédiens silencieux dans des remises en scène expressives). Les entretiens que le film parsème dans sa narration adoptent de plus un point de vue toujours en mouvement (légers travellings pendant le discours de chacun des intéressés, zooms efficaces, petites cassures et vacillements du montage pour dynamiser le récit), un parti pris qui permet d’éviter l’aspect statique des interventions parlées – et du portrait en général – tout en étant raccord avec l’idée d’un film sur un coureur, donc véritable concept en mouvement (l’allusion s’arrête là car il ne s’agit pas pour autant « d’aller vite », ni dans le montage, ni dans le filmage de l’ensemble). Aux scènes de « fiction » soignées recomposant les grandes lignes de sa relation avec sa compagne blanche (une liaison troublée par le racisme populaire – ces regards hostiles que leur jettent les consommateurs du café où ils prennent une pause en amoureux – et la désapprobation de l’institution universitaire) répondent des images d’archives plus brutes, où résonnent les grandes questions politiques de l’époque : le mouvement (on y revient, cette fois-ci au sens symbolique) noir étatsunien, la libéralisation générale, le développement de la société de consommation et, en filigrane (petite maille d’une toile de fond), l’avènement du sport business (voir cette séquence, drôle, où l’ancien coach de Jerome raconte comment il a refusé d’investir avec l’athlète dans une compagnie fabricante de chaussures de sport en Oregon : Nike !). C’est dans cette question de l’émancipation et de l’activisme noir américain, que le film explore – mais avec sérénité, sans obligation de militantisme forcené de la part de son réalisateur lui-même noir – sa propre dimension humaine et résonne avec impact sociologique, historique. Ainsi jaillissent les images, incontournables, des athlètes Tommie Smith et John Carlos, dressant fièrement leur poing ganté de noir sur le podium (ils arrivèrent respectivement premier et troisième de la course) du deux-cent mètres aux Jeux olympiques de Mexico en 1968 (jeux au cours desquels Jerome termina pour sa part septième au 100 m). En écho à ces revendications, Officer montre (et l’entourage de Jerome raconte) l’engagement moins démonstratif du champion, qui ne voulait pas débattre de la question en public (archives d’une émission de l’époque où un coureur et ami blanc de Jerome défendait plus âprement les revendications de la communauté noire que le coureur lui-même) mais n’avait pas hésité, en signe de contestation « passive » et d’affirmation subtile, à porter son t-shirt « Oregon » à l’envers, transformant ainsi l’inscription en « Nogero », évocation sensible et troublante du terme « négro ». Ce sont là les vignettes les plus marquantes du métrage, le temps fort émotionnel s’inscrivant, lui, dans le témoignage de sa fille, qui raconte comment son père la détournait avec tendresse de toute idée de performance en course de vitesse, en lui offrant tour à tour une paire de skis de fond, une raquette de tennis, etc. Une drôlerie qui nous rapproche encore plus d’un « personnage » que l’on perçoit modeste, juste mais déterminé.

Cette détermination, plus encore qu’à travers l’affirmation ethnique, s’exprime chez Harry Jerome dans le combat qu’il mena après la déchirure musculaire qui le blessa gravement à la jambe lors des jeux du Commonwealth de Perth en 1962. Face aux affirmations de docteurs soutenant qu’il ne pourrait plus jamais courir, Jerome redoubla d’efforts, de musculation réparatrice et de rééducation sportive pour revenir sur le devant de la scène et se maintenir à un niveau international jusqu’à la fin des années soixante. Celui qui réalisa le record du monde du 100 yards en 1961 (et améliora son propre record en 62 puis 66) ne s’imposa pas seulement à son heure de gloire comme l’homme le plus rapide du monde, mais aussi comme le sportif le plus prompt à défier le déterminisme de la petite histoire de l’athlétisme. Quand il s’attarde avec le même brio formel et sans surcharge émotionnelle sur la perte de vitesse du champion, Officer accentue le parti pris de son documentaire, éclairage artistique d’une légende accessible, chronique avec classe d’une victoire même dans l’adversité et la défaite.
Comme les performances tantôt constantes (3e au cent mètre et 4e au deux-cent mètres, aux JO de Tokyo en 1964 ; 1er au cent mètres des Jeux du Commonwealth en 1966 à Kingston, 1er au cent mètres aux Jeux panaméricains de Winnipeg en 1967), tantôt affaiblies (sa 7e place aux JO de Mexico) du coureur, Mighty Jerome sait maintenir un niveau d’intérêt élevé pour le spectateur, même s’il accuse quelques bas (quelques témoignages sympathiques mais anodins concernant la vie de Jerome ou ses écarts extraconjuguaux, d’ailleurs formulés avec élégance par son ex-femme) après de nombreux hauts cinématographiques. Les rediffusions des exploits sportifs de l’époque sont grisants, même pour qui s’intéresse peu à l’athlétisme, sans compter le contexte historique et le focus impliqué sur les faits de société des années soixante et soixante-dix, forcément passionnants.
L’histoire que raconte Officer s’achève ensuite brutalement, un cut puis fond noir où résonne la voix chargée de tendresse de la vieille mère du sportif. À l’image de la disparition de Harry Jerome survenue bien trop tôt en 1982 (il mourut d’une rupture d’anévrisme), la course que décrit le métrage se termine abruptement au terme d’une narration qui aura évité l’écueil du concept dramatique d’ascension puis de chute. Une belle façon de rendre hommage au coureur que l’image flamboyante du film ressuscite littéralement ; célébration qui prolonge la présence de Jerome dans le Canada’s Walk of Fame, cette allée des célébrités canadiennes caractérisée par une série d’étoiles visibles sur le sol de King Street Ouest à Toronto, elle-même écho à Hollywood Boulevard. Une histoire cinématographique, définitivement.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 06 mai 2011 au Québec

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