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De tous les crimes réels relayés, relatés ou revisités par l’industrie cinématographique, le meurtre « non élucidé » (les guillemets justifient cette chronique à elle seule) d’Elizabeth Short alias le Dahlia Noir – une jeune femme retrouvée morte atrocement mutilée et coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, à quelques blocs du croisement entre la 39e rue et Norton Avenue le 15 janvier 1947 – constitue le mystère le plus fascinant. Moins pour la barbarie commise (objet, avouons-le, de voyeurisme morbide : pléthore de photos de la scène du crime ou du cadavre de Short à la morgue circulent sur la toile depuis des années), que pour l’arrière-plan hollywoodien de ce qui peut être vu comme une intrigue tortueuse mais géniale. Déjà évoquées dans nos colonnes au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman de James Ellroy par Brian De Palma (rappelons que OUI, nous trouvons le film magnifique en dépit de sa production étriquée), les biographies romancées, écrites et télévisuelles du « personnage » d’Elizabeth Short et les théories – étayées mais sans doute un peu trop dogmatiques pour être honnêtes – autour de son assassinat représentent toute une production audiovisuelle et littéraire qui, à défaut de résoudre « l’énigme du Dahlia Noir », en enrichit constamment la mythologie urbaine et en épaissit la dimension obscure. Les ouvrages consacrés à cette ténébreuse affaire, même s’ils ne se comptent pas par centaines, s’évertuent dans un trop-plein d’informations et de « témoignages rapportés » à solutionner le crime, à l’appui non pas de preuves irréfutables (le LAPD lui-même ne disposait pas d’indices suffisants – et n’a d’ailleurs officiellement toujours pas classé l’affaire) mais de présomptions promptes à une narration palpitante et à l’enchevêtrement d’enjeux captivants. Constitutifs d’un faisceau qui éclaire une multitude de vérités assenées dans un univers de toute façon affabulatoire (les rêves d’ascension hollywoodienne d’une « héroïne » et de ses fréquentations à la recherche de gloire), ces présomptions brillent surtout par leur mise en scène. Entre souvenirs d’enfance d’une « vieille » voisine de l’infortunée victime du tueur – Mary Pacios et son Childhood Shadows : The Hidden Story of the Black Dahlia Murder (inédit en français) – et la recherche minutieuse et très subjective d’un ancien agent de police qui attribue le crime à son psychopathe de père (Steve Hodel, dont le livre L’Affaire du Dahlia noir et son Complément d’enquête font toujours office de référence et de révélation acceptable), le « pourquoi et le comment ? » du meurtre d’Elizabeth Short renvoient au point d’interrogation magistral d’un film noir au trouble inégalé. Il serait intéressant de passer au crible tous les livres prétendant résoudre l’affaire, du controversé Daddy Was the Black Dahlia Killer (inédit aussi en langue française) de Michael Newton et Janice Knowlton (décédée en 2006, cette dernière accusait son père et déclarait avoir été témoin du meurtre enfant – souvenir qu’elle avait enfoui ensuite dans son subconscient et qui ressurgit après une thérapie), au Black Dahlia Files de Donald H Wolfe, paru en 2005, sans compter les recherches (ouvrage en cours) du journaliste du Los Angeles Times Larry Harnisch (également contributeur du Projet 1947), qui fait véritablement figure d’autorité (« a Dahlia freak » selon James Ellroy). Comme toujours lorsque les théories s’affrontent, auteurs et experts (improvisés ou non) se démentent les uns les autres, Harnisch s’imposant comme un contradicteur crédible de la démonstration de Steve Hodel, pourtant considérée comme « ouvrage de résolution ».

Autre pavé important dans la mare bibliographique du meurtre du Dahlia Noir, le best-seller de John Gilmore, Severed : The True Story Of The Black Dahlia Murder, publié en français sous le titre On l’appelait le Dahlia Noir en 2006 (1998 pour la version originale aux États-Unis), a aussi fait l’objet de critiques de la part de « l’expert Harnisch » (et d’Ellroy, paraît-il), qui reproche à son « concurrent » d’avoir composé avec « 25 % de faits, 25 % d’erreurs et 50 % de fiction« . Le lecteur impartial (il aura raison de l’être) saura s’élever néanmoins au-dessus de la polémique (qui sur le Net a pris les allures d’une curée littéraire) pour se plonger dans la peinture passionnante d’une saga policière échelonnée sur plusieurs décennies, dont les années 40 et 50, cadre rêvé pour une histoire se déroulant en majeure partie dans le giron hollywoodien. Indépendamment du crédit qu’on accordera à Gilmore (ancien acteur, journaliste gonzo, ami de stars comme Marilyn Monroe et James Dean, il a également signé une biographie sur ce dernier et un livre sur Charles Manson, après s’être imposé comme figure de la beat generation dans les années 60 et avoir noué des liens d’amitié avec l’écrivain William S. Burroughs), la lecture de son ouvrage ébranle, émeut, paralyse. Façonné comme un triptyque, On l’appelait le Dahlia Noir débute par ce funeste matin du 15 janvier 1947 au coin de 39e et Norton, avant de revenir sur la vie, la mort, d’Elizabeth Short, le parcours chaotique d’une apprentie starlette frayant avec des militaires, des artistes, des paumés, des hommes d’affaires et des employés de l’usine à rêves hollywoodienne. Un milieu très hétérogène où celle qui ne deviendra jamais une étoile brille par l’éclat de sa beauté et l’aura de mystère qui entoure sa personnalité, ses agissements. Comme le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? de Joseph Pevney en 1975, le portrait que dresse Gilmore de son « héroïne » malheureuse concourt à la rendre plus insaisissable que jamais, exactement d’ailleurs comme son assassin, que Gilmore identifie clairement, loin du dénouement rocambolesque – mais fabuleux – du roman d’Ellroy, loin aussi des développements psychologiques et criminels que Steve Hodel projette sur l’image de son père disparu (théories elles aussi éprouvantes et très intéressantes, n’en déplaisent aux détracteurs du racolage persistant – mais avéré – de Hodel, qui proclame partout qu’il a résolu l’affaire). Ayant évolué lui-même dans le contexte vicié, interlope, pourri par endroits, qu’il décrit avec brio et un sens certain de l’immersion, Gilmore happe le lecteur dans le tumulte de son point de vue composé de reconstitutions des faits, de témoignages d’amis et connaissances – parfois brèves, voire d’une nuit – de Short, de policiers toutes époques d’enquête confondues – jusqu’à celle de John P. St-John, le célèbre « Jigsaw John », enquêteur de légende au LAPD. Au-delà d’une narration dévouée aux circonstances du meurtre, Gilmore explore les dessous médiatiques et politiques de l’affaire, mettant en lumière et de façon captivante, les conflits de pouvoir entre les différents services de police de Los Angeles, les abus d’une bureaucratie accordant trop de crédit à un psychiatre aux compétences douteuses (J. Paul De River) mais aussi les excès d’une presse prête à tout pour une première page sensationnelle (guerre du scoop entre le Los Angeles Examiner et le Herald-Express, tous deux titres du groupe Hearst), avec manipulations en haut-lieu (Randolph Hearst lui-même) pour orienter l’enquête ou étouffer dans l’œuf toute velléité de lien avec le meurtre d’une autre figurante de ce grand nulle part hollywoodien, Georgette Bauerdorf. C’est lorsqu’il navigue dans ces eaux troubles du 4e pouvoir étatsunien que Gilmore marque le plus de points, faisant revivre la « grande époque » – sombre et loin d’être honorable au final – des célèbres reporters d’investigation au sein de la cité des anges, celle des Sid Hughes, Aggie Underwood, Tommy Devlin et autres Jimmy Shambra, icônes d’un âge d’or qui dans l’esprit du lecteur amateur des romans noirs situés dans les années cinquante, fait crépiter les flashes de ces fameux appareils photo à la recherche d’un fait divers à immortaliser. Ailleurs, dans son récit d’une teneur hypnotique constante, l’auteur confronte les paillettes du star system (des acteurs comme Arthur Lake font une petite apparition et puis s’en vont, la Paramount s’immisce comme repère momentané entre les lignes) et les coulisses, moins reluisantes, d’un monde du spectacle où le vice et le mensonge constituent de puissants leviers d’ascension sociale. Si le contenu d’ensemble ne bouleverse pas les codes d’écriture ni les approches thématiques concernant l’univers abordé, le livre de Gilmore se pare d’un bel éclat narratif. La dernière partie, point d’orgue d’une enquête de plus de vingt ans qui ne nierait pas être obsessionnelle, accélère le rythme de lecture et resserre la tension – l’attention aussi. Gilmore donne la parole au meurtrier lui-même et, quoiqu’on puisse y trouver à redire, ce passage dans la tête d’un psychopathe achève de nous lessiver pour nous laisser sur une frustration absolue, celle de l’auteur et de l’inspecteur Jigsaw John eux-mêmes face à un dénouement inattendu, une brisure soudaine et irrémédiable du rêve de résolution de l’affaire.
Fascinant parce qu’il crée une perméabilité déroutante entre la révélation inébranlable et le doute définitif, On l’appelait le Dahlia Noir hante l’esprit du lecteur-spectateur passif de ce que l’inconscient collectif américain considérait avant l’ère 2000 comme « le crime du siècle ». Comme le dit l’un des investigateurs majeurs, Finis Brown, adjoint du « légendaire » Harry Hansen (à qui l’enquête échut pour se transformer en « Waterloo »), le récit comme les faits laissent l’impression d’une « sorte de marigot énigmatique, presque insondable, agité de tourbillons perpétuels ». Dont acte aussi pour David Lynch (longtemps attaché au projet d’adaptation cinématographique du livre) et Marilyn Manson (il déclare que c’est son livre préféré), entre autres figures attirées par le texte magnétique de Gilmore.

Stéphane Ledien

> On l’appelait le Dahlia Noir, John Gilmore, éditions L’Archipel

> À propos du Dahlia Noir, lire aussi nos articles sur le film de Brian De Palma, le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? et le livre L’Affaire du Dahlia Noir de Steve Hodel dans Versus n° 10, toujours disponible. Les adaptations du livre d’Ellroy et les projets de films autour du meurtre du Dahlia Noir sont aussi abordés dans Versus n° 2, dossier spécial « James Ellroy ».


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