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Exercice documentaire fréquent et rassembleur bien que d’un intérêt spectaculaire fragile, le portrait d’artiste irradie l’écran dès lors qu’il adopte un point de vue fondu dans l’esthétique de son sujet. Moins lourd de conséquences « engagées » qu’une investigation audiovisuelle sur un phénomène de société, un aspect politique ou une personnalité de pouvoir, ce sous-genre prolifique permet généralement au spectateur d’explorer tout autant la sensibilité du créateur filmé que la profondeur (ou la vacuité, c’est selon) de son art. Bill Cunningham New York officie canoniquement sur ce point – et c’est bien là l’une de ses moindres qualités.
Consacré au « célèbre » photographe de mode new yorkais auquel il fait référence dans son titre, le documentaire de Richard Press (réalisateur dont c’est le premier long-métrage, après une série de courts récompensés à Berlin) suit son personnage – quasi éponyme, donc – de près, fusionnant l’homme et son décor, la grosse pomme et les excentricités vestimentaires qui y déambulent chaque jour pour former le creuset d’une mode à prendre sur le vif et à immortaliser sur pellicule puis papier (pas forcément glacé) – celui des pages du New York Times, pour lequel œuvre Cunningham depuis au moins trois décennies.

Ainsi la caméra serpentine de Press adopte la forme du parcours esthétique et initiatique, accompagnant l’artiste qui se déplace en bicyclette un peu partout dans la ville (activité physique sans doute propice à la longévité du bonhomme !). De Times Square à Tribeca, Cunnigham prend le pouls des tendances improvisées ou savamment composées devant un miroir, originalité anonyme traversant la rue ou ostentation de personnalité du monde s’exposant fièrement dans un loft (comme cet ancien émissaire des Nations Unies amateur de costumes pour le moins… bariolés), et Press restitue ces pulsations urbaines en y ajoutant un regard de plus – « métaphotographique » pourrait-on dire – animé celui-là, comme le prolongement de la vision de l’artiste capable de restituer la vie urbaine et l’élégance (ou tout au moins une forme de), après l’avoir capturée via son objectif. Focalisé sur Cunningham comme Cunningham l’est sur New York, le film de Press ne s’arrête pas à une captation directe d’un homme et de son œuvre, mais s’intéresse aux liens qui unissent l’un à l’autre, cherche à analyser quels rapports ces deux images, au fond, entretiennent jusqu’au phagocytage identitaire ; Cunningham devenant décor à lui seul (il est une figure new yorkaise reconnue parfois à chaque coin de rue par les passants, agile silhouette de vélocycliste qui reste sourde aux semonces et avertissements sonores des taxis à qui elle coupe allègrement la route, observateur caché ou discret du cœur – intime – qui bat le pavé, comme ces « jambes » qu’il prend en photo sous la pluie) et New York, apprivoisé par l’artiste comme par Press, s’imposant au spectateur comme personnage à part entière que l’œil de la caméra va s’efforcer de séduire, de conquérir – exactement comme le photographe le fait avec son appareil.

Fil d’Ariane d’une exposition vivante via le medium cinématographique, le portrait que signe Press s’enrichit aussi de détours à Paris (où Cunnigham fut décoré du titre de chevalier des Arts et des Lettres en 2008, moment d’émotion sincère où il évoqua la beauté inspirante des femmes de Paris) et de digressions sur l’argent (qui n’intéresse pas l’artiste), le succès et la célébrité (Tom Wolfe, l’auteur du Bûcher des vanités, intervient sur la question), la solitude, mais aussi l’amour et la religion, troublantes questions qui parfois semblent fragiliser l’artiste, qui après l’expression spontanée d’une fêlure profonde revient cependant à une jovialité communicative (ses rires embrasent la majeure partie du métrage). Construit comme une visite agrémentée de témoignages « d’experts » (on y croise « Dandy » Patrick MacDonald, la rédactrice en chef de l’édition américaine du magazine Vogue Anna Wintour, ainsi que l’icône fashion Iris Apfel), Bill Cunningham New York se projette comme l’instantané d’une vie dans laquelle se reflètent des milliers d’autres, et où s’enchâssent légèreté (quoi de plus superficiel que la mode et les vêtements ?) et profondeur d’âme, cohérence artistique et paradoxes : Cunningham vit humblement mais fréquente la jet set et shoote aussi toutes sortes de mondanités ; il prend des clichés des looks les plus originaux dans les rues de New York mais porte une cape de pluie rafistolée au ruban adhésif sur une veste proche du bleu de travail, lequel fait écho à la classe ouvrière dont étaient issus ses parents. À travers toutes ces sinuosités, le documentaire de Press s’éloigne du portrait classique et perd – consciemment – de vue l’intimité de son personnage principal (toujours cette vieille antienne du documentaire qui renforce le mystère d’une personnalité plus qu’il ne le dissipe), qui n’existe finalement que dans le cadre d’ensemble, dans ce décor new yorkais où il fait véritablement office d’institution. Notez-le bien parce que c’est rare : Cunnigham New York accomplit avec plénitude et sensibilité tout ce que son titre laisse entendre.

Stéphane Ledien

> Documentaire à l’affiche dès le 6 mai 2012 au Québec


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