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C’est une série à part dans l’univers formaté de la télévision. Une œuvre inattendue, née pour de mauvaises raisons mais touchée par la grâce. Hors normes à l’époque, elle l’est encore aujourd’hui, aucune production récente ne pouvant prétendre caresser du doigt le ton si particulier qui est le sien. Une série qui s’est affranchie des carcans et des balises imposées par les annonceurs pour créer sa propre voie autant que sa voix propre sur deux-cent cinquante et un épisodes et onze années de diffusion. Une série si novatrice qu’elle créa un genre nouveau qui ne s’applique encore qu’à elle seule : la dramédie.

1970. La guerre du Viêt Nam fait rage et Nixon autorise l’incursion des troupes américaines au Cambodge pour frapper les bases de replis des troupes d’Hô Chi Minh. Dans cette période troublée, où les Etats-Unis doutent d’eux-mêmes et où la contestation contre des opérations militaires qui n’en finissent plus malgré les promesses de désengagement se multiplient, Robert Altman lâche sur les écrans l’un de ses chefs-d’œuvre, M*A*S*H. Palme d’or du festival de Cannes, quatre Oscars à la clé, cette chronique narre le quotidien tragi-comique d’une équipe de soignants officiant durant la guerre de Corée au sein du 4077e M*A*S*H. Ces toutes nouvelles unités chirurgicales mobiles, placées près du front, permettaient de soigner les traumatismes les plus graves avant d’évacuer les soldats vers les hôpitaux classiques. Une sorte de service d’urgence sous les obus. Le film remporte un large succès dans les salles mondiales. À Hollywood, qui dit succès dit pognon et qui dit pognon dit exploitation. Comment donc capitaliser sur le succès d’une tragi-comédie acerbe où des chirurgiens dans le sang jusqu’aux coudes décompressent en jouant au golf avec les trous laissés par les bombardements ennemis ? C’est le patron de la 20th Century Fox lui-même qui trouve la solution. Puisque les décors du film n’ont pas été détruits, pourquoi ne pas lancer une série télé reprenant les personnages du long-métrage que le public se fera un plaisir de retrouver sur un rythme de 26 minutes par semaine ?
Si fait, feu vert est donné et l’affaire confiée aux mains expertes de Gene Reynolds et Larry Gelbart, auteurs et producteurs chevronnés. Durant trois semaines, les deux hommes posent les bases de la série, des personnages qui la traverseront et de leurs interactions. Une bonne “comédie de situation” ne saurait en effet s’épanouir que sur des caractères forts et, surtout, antagonistes, assurant un vivier inépuisable de conflits en tous genres.

Benjamin Franklin Pierce, dit Hawkeye en référence au Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, sera le pivot de la série. Pas son personnage principal, concept délicat dans un “ensemble show”, plutôt son âme. Hawkeye est humaniste jusqu’à l’excès, un antimilitariste rongé par les corps mutilés des jeunes soldats qui passent tous les jours sur sa table d’opération et qui se dissimule derrière la façade d’un boute-en-train doublé d’un dragueur invétéré. Autour de lui évoluent le reste de la distribution, alliés et ennemis. Trapper John, auquel le lie une solide amitié ainsi qu’un amour immodéré pour l’alambic artisanal qu’ils ont installé sous leur tente, le Caporal Klinger, ne portant que des robes en espérant se faire réformer, Walter “Radar” O’Reilly, aide de camp débrouillard et naïf, symbole à peine dissimulé de tous ces soldats arrivés gamins et rentrés hommes à la maison, et le père Mulcahy, homme de foi et boxeur, dont les prêches du dimanche matin se font la plupart du temps devant des bancs vides. Face à eux, le duo infernal Margaret “lèvres en feu” Houlian et son amant (mal) caché le Major Frank Burns représentent toute l’idiotie de la machine militaire. Officiers de carrière, ils partagent le goût pour l’ordre et la discipline que Pierce et Trapper bafouent quotidiennement. Tout ce petit monde se déchire sous la houlette du bienveillant Colonel Henry Blake, officier gradé débonnaire à la limite de l’incompétence.
Hormis Garry Burghoff (Radar), aucun membre de l’équipe originelle ne reprend sa place, les mondes du cinéma et de la télévision étant encore à cette époque imperméables. Très tôt, pour le rôle de Hawkeye qu’ils savent prépondérant, Reynolds et Gelbart portent leur choix sur Alan Alda, habitué des plateaux et immense comédien, pour tenir le rôle. Après avoir fait connaître son intérêt pour la série sur la base du scénario du pilote, Alda laisse planer le doute avant de s’engager fermement la veille du début des répétitions. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’aurait été M*A*S*H sans lui. Différent au mieux, meilleur, il est permis d’en douter tant Alda, plus qu’interpréter Hawkeye, l’habite avec une intensité rare, effaçant rapidement la fine ligne qui sépare l’acteur de son personnage.
La série débute donc en 1972 et les premiers temps sont difficiles. Les audiences ne sont pas bonnes et la Fox, qui pensait tourner une série à moindres coûts, doit faire face à un Gene Reynolds résolu qui se bat âprement pour qu’elle soit tournée en pellicule, et non pas en vidéo comme il est d’usage, que le matériel adéquat (hélicoptères, ambulances) soit disponible selon les besoins et qu’un consultant médical soit présent pour superviser les scènes de bloc opératoire. Ce n’est déjà plus la sitcom envisagée, c’est une série soignée à part entière qui va rapidement prendre un virage inattendu. Alors que l’humour potache prévaut dans les premiers temps, le dix-huitième épisode “Parfois on entend le bruit de la balle” va changer la donne. Grièvement blessé, un ami d’enfance de Hawkeye meurt entre ses mains, sur la table d’opération. Un choc en forme d’avertissement pour le spectateur : on n’a pas fini de vous étonner.

Mutations

M*A*S*H va dès lors cultiver sa différence, jouer sur tous les registres, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Passer du rire aux larmes dans un même épisode, bien souvent au cours d’une même scène. Parce que les personnages sont des êtres humains placés dans des conditions inhumaines. Une mue tranquille qui ne prendra totalement forme qu’avec le remplacement de plusieurs personnages au fil des saisons.
Très proche dans la forme de Hawkeye, Trapper John quitte le navire. Il est remplacé par BJ Hunnicut. Tout jeune père, BJ est rongé par le sentiment d’avoir abandonné sa famille quand elle avait le plus besoin de lui. Au cours de la huitième saison, un épisode, “L’ennemi commun”, poussera ce sentiment au point que BJ, plus déprimé que jamais, s’écroulera moralement en apprenant que sa fille a appelé innocemment “papa” un militaire rentrant au pays. Cette dimension familiale donne au personnage une profondeur certaine ainsi qu’un regard nouveau sur les événements, au contraire d’un Pierce éternel célibataire qui peut à tout moment chercher le réconfort (sans toujours le trouver toutefois) dans les bras d’une infirmière.
En fin de quatrième saison, c’est le Colonel Blake qui tire sa révérence. Ayant accompli son “tour of duty”, Henry rentre chez lui pour retrouver femme et enfant. Les larmes de joie sont bien vite chassées par celles, plus amères, versée lors de l’épilogue. Mitraillé par l’ennemi, l’avion qui ramenait le Colonel s’est abîmé en mer, il n’y a aucun survivant. Le silence qui règne alors sur le bloc opératoire est celui de l’équipe, véritablement choquée par la nouvelle, les acteurs n’ayant été prévenus de la tournure des événements qu’au dernier moment.
Blake est remplacé par le Colonel Sherman Potter, chirurgien militaire qui a déjà couvert les deux premiers conflits mondiaux. La Corée sera sa dernière guerre avant une retraite autant méritée que redoutée. Bien que soldat de carrière (il s’est enrôlé avant d’avoir atteint sa majorité), Potter est un homme profondément bon et compréhensif. Sa nature même impose le respect aux plus réfractaires, y compris Pierce et Hunnicut qui sauront lui rendre les hommages des hommes de troupes en le saluant, une seule et unique fois, au garde-à-vous.
Sentant son personnage s’essouffler (à raison), Larry Linville décide à son tour de quitter la série et c’est Frank Burns qui quitte la scène. Il est remplacé par Charles Winchester troisième du nom, héritier d’une bonne famille de la bourgeoisie de Boston. Plus conservateur que Nixon, à l’ego surdimensionné, Winchester n’en demeure pas moins un personnage plus intéressant que son prédécesseur. Trop limité dans sa définition, Burns ne s’élevait jamais vraiment au dessus de la caricature de militaire idiot qui lui avait été assignée, représentant sans doute en cela ce que le studio avait en tête en lançant la production de la série. Winchester, lui, est plus profond. S’il reste en premier lieu une force de confrontation face aux deux carabins que sont Pierce et Hunnicut, le conservateur pur jus résistant aux assauts des libéraux rigolards, Charles le 3eme est tout à la fois capable d’un humour ravageur (il ne se gène jamais pour rendre la monnaie de leur pièce à ses deux collègues) autant que d’une compassion sincère, en totale contradiction avec son image. Esthète, Winchester fuit la guerre à sa façon, trouvant dans la musique classique le refuge que d’autres vont chercher dans l’alcool ou les amourettes de passage. De part sa complexité et son évolution, discrète mais bien réelle, Winchester s’avère l’un des personnages les plus intéressants de M*A*S*H, parce que sortant plus que les autres des carcans imposés à la création, venu sur le tard et adapté dès son apparition à une parfaite intégration dans ce que la série est devenue en quelques années.

Le Viêt Nam terminé, l’opinion publique américaine reste durablement marquée et les conséquences de cette sale guerre n’ont pas fini d’alimenter les séries télé et les films des années à venir, jusqu’à l’outrance stupidement guerrière de Rambo II en 1985.
Malgré des chiffres d’audience catastrophiques, M*A*S*H survit à ses premières années. Mais si l’action est bien située en Corée, dans l’esprit des créateurs comme des acteurs c’est bien de la jungle Vietnamienne dont il est question. Car dans le delta du Mekong comme le long du 38e parallèle, les marines qui s’en vont faire la guerre affichent le même visage acnéique d’une jeunesse américaine sacrifiée à la lutte contre le péril rouge. Le public trouve donc là un écho à ses angoisses mais la série touche aussi plus largement aux idées qui agitent alors la société (la place des femmes, le racisme, etc.), traitant chaque problématique avec intelligence et clairvoyance, refusant la facilité des réponses toutes faites, sans jamais faire l’impasse sur un humour ravageur. Car dans M*A*S*H l’humour n’est pas seulement une nécessité structurelle (faire rire le public pour qu’il revienne la semaine suivante) mais une composante primordiale de la vie du camp. Si les personnages rient, et font rire autant, c’est aussi pour supporter le ballet sans fin des hélicoptères qui déversent jour après jour leurs contingents de soldats blessés dont certains ne rentreront au pays que dans des cercueils.

Si certaines séries tendent à perdre de leur fraîcheur au fil des ans, un cycle d’usure naturelle des caractères et des ressorts dramatiques, M*A*S*H se distingue par un accroissement constant de la qualité, au fur et à mesure qu’elle ose bousculer son audience jusqu’à trouver le parfait équilibre entre rires et drames. Les acteurs s’impliquent de plus en plus dans la création, devenant à leur tour scénaristes ou réalisateurs. Les relations des personnages sont moins bouffonnes, plus humaines.
L’audience enfle de jour en jour et les qualités de la série enfin reconnues par le public comme par la critique. Au cours de sa vie, M*A*S*H sera nominée pas moins de quatre-ving dix neuf fois aux Emmy Awards ! Preuve s’il en est qu’elle aura su toucher largement et durablement son audience.
La série va durer onze ans, soit presque quatre fois plus que la guerre qu’elle est censée couvrir, et s’achève en 1983 par un épisode exceptionnel de 150 minutes.
Le finale s’ouvre sur un Pierce hospitalisé en psychiatrie, laissé aux bons soins du docteur Friedman, aperçu déjà dans plusieurs épisodes. Alors que l’on parle plus que jamais d’une paix imminente et que BJ reçoit son ordre de rapatriement, Hawkeye doit exorciser un souvenir terrible que le psychiatre ira chercher patiemment et qui nous démontre une nouvelle fois, alors qu’elle est dans sa dernière ligne droite, que M*A*S*H ne se repose pas sur ses lauriers et qu’elle ose encore secouer son public, autant qu’elle malmène ses protagonistes.
Dans la deuxième partie, la paix est déclarée ! Fin du massacre. Les derniers blessés sont évacués, les bombes se taisent et c’est au tour de la joie d’exploser. C’est aussi le moment des interrogations sur l’avenir et les perspectives de réinsertion. Potter peut enfin prendre sa retraite, Pierce ne rêve que de la vie tranquille d’un médecin de campagne… Et il y a ceux qui n’en peuvent plus, comme cette infirmière qui décide de quitter le métier, ou cette autre qui a accompagné trop de mourants et ne veut plus travailler qu’en obstétrique où elle aidera à mettre les enfants au monde. Tous vont retrouver leurs familles mais c’en est une autre qu’ils quittent alors que les tentes de la 4077e sont démontées. Des êtres soudés dans un maelström de morts, avec l’espoir ténu de se revoir au pays, un jour, peut être… La dernière image, celle que découvrent en même temps Pierce et le spectateur, une dernière fois réunis, serre le coeur. Un au-revoir mélancolique, entre le soulagement et le regret de la fin d’une époque qui aura compté.
Ce soir là, devant son écran, le public américain a répondu en masse. Près de cent-six millions de téléspectateurs ont assisté au finale, un chiffre inouï, qui reste encore aujourd’hui inégalé. Pour se faire une idée, plus récemment, la série à succès Friends n’avait mobilisé pour son dernier épisode “que” cinquante-sept millions de fans. Une très belle performance qui fait pourtant bien pâle figure en comparaison. Mais à l’heure de la multiplications des canaux, il semble aujourd’hui bien improbable qu’une série, aussi bonne soit-elle, puisse jamais atteindre ce record. Jusqu’à la dernière minute, M*A*S*H aura affirmé sa différence.

Julien Taillard





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