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Le 13 avril dernier est ressorti sur les écrans le monumental La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Une formidable initiative que l’on doit au distributeur Carlotta qui donne ainsi l’occasion de redécouvrir ce chef-d’œuvre intemporel.

Car tant que l’on n’a pas vu ce film, il est impossible d’appréhender pleinement sa beauté plastique et sa profondeur thématique. On aura beau lire tous les dithyrambes possibles définissant le film comme un classique incontestable, impossible d’effleurer la puissance de ses images. Car ce qu’il reste après visionnage, outre l’incroyable ambiance mortifère et délétère qui suinte, ce sont des instantanés à l’esthétique incomparable et à la splendeur vénéneuse : le cadavre de la mère des petits John et Pearl reposant au fond de l’eau, les cheveux flottant dans le courant ; l’arrivée du train noir de geais ; l’ombre du révérend Powell surgissant dans la chambre de John et l’enveloppant ; la descente tranquille du cours d’eau au milieu d’une nature sauvage ; le cabotinage du pasteur racontant l’histoire de sa Love & Hate, sa main droite et sa main gauche… Grâce soit rendue au superbe travail du directeur de la photo, Stanley Cortez, qui parvint, au moyen de géniaux jeux d’ombre et de lumière, à dépeindre et matérialiser un monde fantasmagorique où le naturalisme de Norman Mahler côtoierait les motifs d’un cinéma muet américain influencé par l’expressionnisme allemand, tel celui de D.W. Griffith. Mais une fois ces images gravées à jamais dans la mémoire, il demeure une étrange sensation de malaise.

En 1955, pour son premier et unique film (!), l’acteur Charles Laughton ne se livre pas vraiment à une critique d’un certain fondamentalisme religieux, ni ne s’adonne à la description de l’influence traumatique de la Grande Dépression. S’il y a bien un aspect traumatisant dans ce récit, il concerne avant tout les personnages des enfants qui vont être confrontés à une des plus grandes figures du Mal de l’Histoire du cinéma. Parcours initiatique, conte fantastique, La Nuit du chasseur recèle également des éléments renvoyant au mythe.

Choqués par l’arrestation de leur père, John et Pearl, ses enfants, vont durement être malmenés par le révérend psychopathe Harry Powell qui aura réussi à soutirer au patriarche, lors d’un séjour commun en prison, des infos sur le magot qu’il a planqué et dont seuls ses enfants connaissent la cachette. Ce révérend interprété par Robert Mitchum est l’incarnation d’une dualité inhérente à chacun, les tatouages « Love » et « Hate » sur ses phalanges en sont une expression évidente. Cet affrontement antédiluvien est principalement constitutif des personnages masculins du film, que ce soit le bourreau chargé d’exécuter la sentence prononcée envers Ben Harper coupable d’avoir tué deux hommes au cours du hold-up perpétré – une mise à mort qu’il avoue à sa femme supporter de moins en moins – ou Ben Harper lui-même qui braque une banque, un crime presque imposé par la Grande Dépression des années trente qui a précipité l’appauvrissement de classes déjà peu aisées. Des actes moralement difficiles à assumer, mais aux motivations louables puisqu’ils les commettent finalement tous deux pour le bien de leurs enfants : l’exécuteur anonyme envisageant sûrement sa basse besogne comme le moyen de rendre plus sûr le monde où vivent ses enfants (ce que sous-tend le geste de les recouvrir lorsqu’il vient les visiter pendant leur sommeil) tandis que Ben Harper confie son butin aux siens afin qu’ils puissent en profiter plus tard pour rendre leur vie plus heureuse et, peut-être, les mettre, au moins un temps, à l’abri du besoin. Harry Powell, le pasteur tueur de veuves symbolise à lui seul cette dichotomie à l’œuvre chez l’Homme, lui cet émissaire de Dieu. Il représente en sus la réversibilité des actions, des sentiments, dont la teneur bénéfique ou maligne est finalement une question de point de vue, de jugement, qu’il soit assené par une instance supérieure d’essence divine ou institutionnelle. Un personnage d’autant plus figuratif qu’il est également le siège de pulsions violentes et sexuelles à réfréner ou assouvir.

Le désir naissant chez cet homme de Dieu se transforme ainsi en instinct de mort. Une fusion d’Eros et Thanatos parfaitement illustrée lorsque le prêcheur, assistant à la danse langoureuse d’une belle, maugrée un châtiment tout en faisant surgir son couteau de sous sa veste, la lame tendue déchirant sa poche et pointant vers le ciel telle une érection. Pour Powell, le meurtre ne peut se départir du sexe et inversement. D’ailleurs, il ne peut honorer sa nouvelle épouse, la veuve Harper, qu’au moyen d’un substitut métallique destiné à la tuer, lui qui refusait tout contact charnel durant la nuit de noces. Les tatouages « Love » et « Hate » sur ses mains ne sont qu’une représentation manichéenne du sexe et de la mort qui définissent plus sûrement son comportement. Des inscriptions dissimulant sous des termes plus génériques, voire bibliques, les pulsions véritablement à l’œuvre.

De plus, la symbolique sexuelle se double, se complexifie, en étant associée à l’argent. En effet, c’est dans le ventre de la poupée de la jeune Pearl que Ben Harper dissimule l’argent, une cache dont il confie la secrète localisation à son fils John. Un secret qui va le ronger intérieurement comme l’annonce la manière qu’a le jeune garçon de se tenir le ventre lorsque la police vient arrêter son père. La connotation sexuelle, voire même incestueuse, est très forte. Et si Harry Powell peut être perçu comme un vil chasseur de prime ou de trésor, il est aussi subtilement dépeint comme un ignoble prédateur sexuel : sous couvert de rechercher ces maudits dix mille dollars, il en veut plus sûrement à l’intimité des jeunes enfants.
Face à des adultes aveugles à toute menace (qui pourrait douter d’un homme d’Eglise en ces temps sombres de Dépression ?), fanatisés (la mère des enfants prêche fiévreusement aux côtés de son nouveau mari), défaillants (Ben Harper) ou dangereux (le grand méchant loup Harry Powell), John et Pearl vont devoir trouver trouver le salut dans leurs capacités de résistance et par voie de conséquence dans la fuite qui les mènera vers le seul adulte responsable, Rachel Cooper (Lillian Gish, ancienne égérie de Griffith).

Véritable père de substitution pour Pearl, John va endosser les responsabilités “léguées” avec le magot de son père. Ce n’est pas seulement le secret lié à l’argent qui le travaille mais également l’obligation de se mesurer à un monde qu’il ne connaît pas, qu’il ne comprend pas, celui des rapports autoritaires, viciés, biaisés par la convoitise. Des rapports à la violence sourde ici personnifiés par Powell, l’autre figure paternelle, voulant pénétrer l’espace intime de John et sa sœur. Le pasteur peut même être envisagé comme le double maléfique de Ben Harper, son Doppelgänger, les deux personnages incarnant l’amour et la haine portés en étendard par Powell. Plus que des rapports de force opposant le révérend aux enfants, on peut clairement parler de rapports de soumission. Et pour s’y soustraire, le frère et la sœur n’auront d’autres choix que d’affronter la bête dans son antre lors de la fameuse scène de la cave où le refoulé refait surface. On y voit Powell laisser libre cours à ses pulsions, étreignant Pearl, plaquant violemment John contre un tonneau, se tenant derrière lui, le couteau à la main, prêt à le violenter pour obtenir ce qu’il recherche. Prêt à le violer ?

Plus qu’un conte initiatique à la noirceur abyssale, La Nuit du chasseur est une véritable plongée au cœur des archétypes mythologiques, Powell figurant superbement cette Ombre définie par Jung comme la personnification de ce que nous refusons de voir en nous-mêmes. N’est-ce pas son ombre démesurée qui pénètre subitement dans la chambre tandis que John raconte une histoire effrayante à Pearl ? De même que la cave représente le seuil à franchir, le ventre de la baleine engloutissant Jonas. En s’en extirpant, les deux enfants sont irrémédiablement transformés et prendront la fuite sur une barque qui leur fera descendre la rivière vers une contrée hospitalière, là où réside la Mère par excellence, Rachel Cooper, qui prendra soin d’eux, les purifiant (elle les nettoie consciencieusement) et les protégeant contre cet être maléfique. Finalement, tout se résumera à un affrontement entre l’ombre Powell et la lumière Rachel lors d’une superbe séquence où par transparence, chaque silhouette, pourtant située à une extrémité différente du cadre, semble faire face à l’autre, réunies à l’écran et par la voix, les deux opposants communiant presque tandis qu’ils entonnent le même cantique. Encore une figuration, l’ultime, de ce Love & Hate parcourant le film. Enfin, lors de ce finale, véritable réminiscence de l’arrestation de son père biologique, John se libèrera du fardeau trop lourd à porter. Auprès de cette mère enfin attentionnée, rédemptrice par bien des aspects, il pourra reprendre le cours de sa vie comme le symbolise la montre qu’il reçoit en cadeau.

Charles Laughton n’aura peut-être pas réussi à capter l’attention et l’intérêt de ses contemporains avec cette unique réalisation, mais il laisse à la postérité bien plus qu’un chef-d’œuvre magistral du 7e Art. La vision sidérante et incroyablement violente de l’innocence maltraitée. L’exploration vertigineuse d’une psyché mise à l’épreuve du Mal. Autrement dit, un remarquable cauchemar enfantin qui, inlassablement, nous étreint.

Nicolas Zugasti





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