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La sortie de Krach de Fabrice Genestal (auteur de La Squale en 2000) un mois avant celle du raté Wall Street : l’argent ne dort jamais confirme la difficulté du cinéma de fiction de retranscrire à l’écran les enjeux économiques d’une finance déréglée responsable de la crise économique actuelle. Si le film du réalisateur français expose assez pertinemment la logique des marchés financiers et de leurs acteurs (comme d’autres l’ont fait avant lui, Oliver Stone dans le premier Wall Street notamment), il échoue malheureusement d’un point de vue purement cinématographique.
Le métrage débute par une séance de Base Jump en montagne qui nous présente le héros de l’intrigue, tutoyant les nuages au cours de cette chute libre. « Ça me fait sentir vivant » confessera Erwan Kermor (un trader breton star des salles de marché, ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?) jeune requin de la finance travaillant pour une banque new yorkaise et dévoré par l’amour du risque. Un penchant qu’il n’hésitera pas à partager avec son entourage – quitte à l’embarquer avec lui dans sa chute – comme la brillante scientifique Sybille Malher (Vahina Giocante) qui l’accompagnera lors d’un saut en parachute et avec qui il vivra une passion aussi intense qu’éphémère.
Mais alors que le financier (campé par Gilles Lellouche) parvenait à éviter les récifs montagneux lorsqu’il pratiquait son hobby en pleine nature sauvage, son dernier saut lui sera fatal. L’homme s’écrasera sur le bitume après avoir percuté la façade de l’immeuble d’où il s’élançait afin d’échapper aux agents de la SEC – la commission des opérations de bourse chargée de contrôler la légalité des opérations financières – venus l’arrêter. Sybille Malher ne pourra que constater la mort de son amant, non sans ressentir une certaine culpabilité. En acceptant de collaborer avec lui, elle a participé à la déchéance de Kermor, inévitable compte tenu des risques encourus et des montants financiers de plus en plus importants engagés par le trader.

L’association des deux « génies » provient de la découverte par Kermor d’une corrélation statistique entre l’évolution du climat et celle des cours boursiers : deux courbes qui se superposent parfaitement et entretiennent chez le financier l’espoir de pouvoir exploiter les données climatiques afin d’anticiper les mouvements sur les marchés et engranger de formidables plus-values. Au départ hésitante et sceptique, la climatologue finit par se laisser convaincre de modéliser la correspondance entre les deux variables susceptible de construire un outil de prévision fiable à quatre-vingt dix pour-cent. La relation empirique semble assez confuse au spectateur – mais les désordres financiers jalonnant l’Histoire ne le sont-ils pas également aux yeux de la plupart des individus ? – et l’idée apparaît même des plus saugrenues. En quoi le climat aurait-il une quelconque influence sur la finance ?
Cependant, la tentative de lier l’économie à l’environnement naturel n’est pas seulement le fait d’un scénariste un peu fou. En 1878, l’économiste anglais Stanley Jevons croit mettre en évidence un lien statistique entre les tâches solaires et l’activité économique, qu’il explique par l’effet du soleil sur la production agricole. On sait aujourd’hui que son travail comportait une erreur méthodologique majeure (« corrélation n’est pas raison » nous dit le proverbe) mais il témoigne de ce besoin irrépressible des Hommes de comprendre le monde qui les entoure et de savoir l’anticiper. Dans Krach, Sybille Malher accompagne Kermor dans son aventure financière car elle estime que l’activité humaine pose son empreinte sur le monde naturel. Pourquoi n’en serait-il pas de même sur le monde économique ? Le couple créera donc un hedge fund, un fonds spéculatif récoltant des capitaux qu’il utilisera sur les marchés afin de réaliser de rapides profits sur des opérations à court terme.
Impossible aussi de ne pas faire le lien avec le fonds LTCM (Long Term Capital Management) créé en 1994 et qui fit quasiment faillite pendant la crise financière russe de 1998. Les prises de position du hedge fund étaient basées sur un modèle mathématique sophistiqué établi par Robert Merton et Myron Scholes, deux Américains récompensés un an auparavant par le prix Nobel d’économie. Le jury a dû se sentir quelque peu embarrassé et honteux après la déconfiture de LTCM à deux doigts de faire imploser le système financier et nécessitant un plan de sauvetage par les grandes banques d’affaire.

À travers le parcours tragique d’Erwan Kermor, Krach décrit l’impossibilité de prévoir l’imprévisible, rejoignant la distinction établie par les économistes entre d’un côté les situations risquées – dont certains calculs mathématiques permettent d’établir les probabilités d’occurrence – et de l’autre l’incertitude intrinsèquement « improbabilisable ». Lors d’une réunion de briefing entre traders, un économiste de banque conseillera à l’assemblée de prendre certaines positions à trois à six mois. Quand Georges le collègue d’Erwan (interprété par Charles Berling) lui demandera d’être plus précis, le consultant rétorquera qu’il n’est pas voyant. L’objection de Georges relève pourtant une importance fondamentale pour qui connaît un peu le fonctionnement de la finance de marché : tout est question de timing puisqu’il faut savoir vendre/acheter au moment le plus propice. Lors de la première utilisation du modèle, Kermor et son ami attendent un retournement du marché qui ne vient pas : les cours continuent à monter et les deux hommes perdent énormément d’argent, déclenchant la colère de leur supérieur William (Michael Madsen) qui leur annonce qu’ils sont virés. Peu de temps après leur licenciement, le marché baisse comme le modèle le prévoyait, attestant donc de son efficience prédictive. À quelques heures près, les deux traders auraient empoché un sacré pactole, et à quelques secondes près Kermor aurait sans doute pu annoncer la bonne nouvelle à son ami et empêcher par là même le suicide de ce dernier.

Grâce à leur modèle, Kermor et son hedge fund obtiennent des performances nettement supérieures à leurs concurrents. Le Français prévoit avant tout le monde les fluctuations boursières, notamment les retournements de tendance que personne d’autre ne peut anticiper. Le succès amène évidemment le trader à miser de plus en plus gros, d’autant que des investisseurs importants (banques, fonds de pension, grosses fortunes…) accordent leur confiance à ce petit surdoué de la finance qui surclasse sans mal ses adversaires, en lui confiant une manne financière que Kermor aura du mal à absorber. En effet, compte tenu de leur ampleur, les opérations du trader ne passent désormais plus inaperçues et les autres opérateurs financiers – tels des charognards guettant la moindre carcasse à dévorer – s’attachent à observer et suivre Kermor dans ses décisions d’achat ou de vente. Des comportements mimétiques qui gouvernent les marchés financiers analysés dès 1936 par l’économiste John M. Keynes. Évidemment, les gains financiers deviennent plus faibles et ne sont plus à la hauteur des promesses faites à ses contributeurs. La seule solution pour Kermor consiste à littéralement « faire le marché » et non plus à essayer de seulement l’anticiper : à travers de gros achats qui seront suivis par la communauté financière, les cours grimperont automatiquement. La stratégie n’est pas nouvelle et son efficacité dépend de sa capacité à susciter une demande massive de titres. Problème, la rentabilité n’est toujours pas suffisante. Même en étant le premier à se goinfrer la plus belle part du gâteau, les résultats ne satisfont pas aux ambitions de Kermor qui ne peut plus utiliser son modèle devenu non-opérationnel. L’information sur l’obsolescence de ce dernier finira par circuler sur les marchés et provoquera une défiance et une panique occasionnant d’importantes ventes. Malgré la tendance à la baisse de la bourse, Kermor persistera à prendre des positions à la hausse quitte à y laisser ses plumes. Il joue désormais « contre le marché », une stratégie qualifiée de contrarian dans les milieux financiers. Cette opération de la dernière chance n’aboutira pas et précipitera la fin de l’ancienne gloire des salles de marché.

Derrière cette monographie d’un trader à la dérive se dessine également la conception d’un monde sans aucune limite. « Le marché est le lieu de l’enrichissement infini » ne nécessitant plus de contrôle ni d’officine chargée de sécuriser les transactions entre les individus. Un vrai paradis néolibéral en quelque sorte, jetant l’anathème sur des règles qui brideraient toute initiative individuelle visant à s’enrichir. Rien n’y fera, même l’appel à la modération du président de la SEC, évocation à peine cachée du fameux discours de l’ancien directeur de la Réserve Fédérale Alan Greenspan sur « l’exubérance irrationnelle des marchés ». En phase d’euphorie financière, l’appât du gain est trop fort pour modifier les comportements et raisonner des financiers prêts à suivre le « chant des sirènes » célébrant la prise de risque maximale. Les investisseurs membres du conseil d’administration du hedge fund de Kermor voteront ainsi l’abaissement du contrôle des risques alors même qu’un niveau de dix vient d’être atteint en termes de « levier » (ce qui signifie que si Kermor engage dix millions de dollars de sa poche, ses collaborateurs lui prêtent dix fois la mise, soit cents millions de dollars !).
Le premiers tiers du métrage captive incontestablement, notamment car Genestal s’éloigne du schéma narratif classique. D’habitude, les premières épreuves du héros sont couronnées de succès, ce n’est que dans un second temps que le récit décrira son irrémédiable déclin. Ici la première opération financière du trader se révélera un fiasco terrible se concluant par la mort de son ami. Malheureusement, la suite de Krach ne sera pas imprégnée d’une telle imprévisibilité : la structure du film reprendra le canevas classique jusqu’au dénouement des plus convenus. Décevant pour un film censé traiter justement de l’incapacité de prévoir l’évolution future des cours boursiers. Les scènes d’euphorie et de panique – dans les salles de marché ou en dehors, comme en boîte de nuit – ne convainquent pas vraiment, la faute à une « théâtralisation » trop poussée desservant le métrage. Tout se passe comme si l’exubérance du sujet contaminait la pellicule. Une tentative française d’aborder un thème délaissé jusqu’alors par le cinéma hexagonal qui échoue dans sa dramatisation et n’aboutit donc pas, malgré les notes d’intention et la bonne volonté de l’équipe.

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles le 1er septembre 2010

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2 réflexions sur “« Krach » de Fabrice Genestal

  1. Sur un sujet se rapprochant de « Krach » (mais traité très différemment), il faut revoir « Pi » de Darren Aronofsky !!! 🙂

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