Home

L’époque du « Dirty Harry » étant déjà bien loin, chaque nouveau film du maître Eastwood est toujours très attendu. L’adjectif « attendu » étant à prendre dans les deux sens du terme en ce qui concerne Invictus.
Cela dit, je dois bien avouer que j’ai eu les larmes aux yeux dès les premières minutes du film. 1994 : fin de l’Apartheid, sortie de prison, puis élection du grand Mandela à la présidence de l’Afrique du Sud. Il y a des purs moments d’émotions dansInvictus. À peu près tous les quarts d’heure en fait. Un discours plein d’espoir par-ci, une partie de rugby avec des enfants du ghetto par-là, une servante noire que l’on accueille enfin comme un membre de la famille, un poème qui fait référence, une finale de la coupe du monde… On se laisse facilement prendre au jeu et on emboîte le pas à cette nation déchirée qui va se retrouver autour des sacro-saintes valeurs du sport. Nelson Mandela réussit très vite (trop vite ?) à convertir ses compatriotes noirs au rugby, la pratique des blancs par excellence.
Toutefois, il faut dire que Clint maîtrise bien son art et qu’il y a beaucoup de choses très réussies dans ce film. Tout d’abord, les images sont superbes. Un étalonnage bien choisi restitue parfaitement la lumière jaune paille du pays et une jolie patine évoque la poussière sèche qui semble voler un peu partout en Afrique.

Enfin, le casting ne pouvait pas être mieux pensé. Morgan Freeman/Nelson Mandela est toujours d’un charisme époustouflant. L’acteur qui a longtemps peaufiné son personnage est, encore une fois, très touchant dans son éternel rôle de papa bienveillant. Cela dit, il l’était déjà il y a 15 ans de ça, dans le fantastique Seven. Passons. En tout cas, Morgan Freeman (notez que Freeman signifie tout de même l’homme libre) semble parfaitement à l’aise dans la peau d’un géant tel que Mandela. Il déclame un discours historique avec le même flegme qu’il verse du sucre dans son thé. Aucune fausse note de ce côté.
Quant à Matt Damon/François Pienaar, il est toujours aussi convaincant en bon élève, un rôle qui lui colle à la peau depuis toujours. On sent bien qu’il a fait des efforts tout de même pour devenir le capitaine de l’équipe de rugby : il a certainement soulevé beaucoup de fonte, mangé des protéines. Il a dû aussi regarder Raging Bull en boucle pour se convaincre que tout cela en valait la peine. Mais au final, on y croit, c’est l’essentiel.
Et surtout, on retrouve cette touche d’humanisme discrète qui fait le sel des films d’Eastwood. Tous ces petits détails, ces gestes anecdotiques, ces paroles triviales échappées brièvement… Cette volonté du cinéaste de rendre crédibles et attachants ses personnages en soulignant leurs faiblesses, leurs failles ou simplement leur fragilité. Monsieur le Président marche le matin en survêtement avachi, Monsieur le Président se fait appeler Dada par son assistante, Monsieur le Président est amateur de jolies femmes, Monsieur le Président va aux toilettes (non, ça c’est moi qui ai cru le voir).
Invictus a donc tout d’un film à Oscars. La statuette jaune, le péché d’orgueil, la maladie honteuse, celle-là même qui fait rêver les réalisateurs indépendants à leur corps défendant. La dernière tentation du Clint aura eu raison de lui. Oubliée la fonction du cinéaste qui n’est pas là pour nous divertir ou pour se montrer. Le 7e art, comme les 6 autres, a pour fonction d’interroger, de déranger et de montrer crûment la réalité de la condition humaine.

C’est ce qu’a décidé d’ignorer le cinéaste avec Invictus. Où sont donc passées son acidité et sa lucidité ? Lui qui prenait un malin plaisir à égratigner le mythe américain ? Certes l’humaniste convaincu a toujours été tenté par les bons sentiments, on ne se refait pas. Il a souvent œuvré sur le fil du rasoir finalement. Mais il s’en sortait avec plus ou moins de grâce et de finesse. De la finesse, il n’y en a pas dans son dernier film. Les noirs et les blancs envahissent l’écran. Personne n’est véritablement gris et c’est bien dommage. Peut-être que le sujet était trop osé finalement. Comment tenir un propos neuf sur l’horreur de l’Apartheid ? On sait bien qu’il ne faut pas faire abstraction du passé, on sait aussi qu’il faut s’en affranchir pour avancer. Mais que dire de plus ?
Ou peut-être bien qu’il était trop ambitieux de s’attaquer à une personnalité aussi démesurée que celle de Mandela, celui qui a passé 27 ans en prison, celui qui a tenté de réconcilier Caïn et Abel.
En tout cas, le résultat est décevant. On ne saisit pas le propos de ce film. C’est confus, diffus, on ne s’arrête sur rien, il n’y a pas de véritable parti pris et, au final, on décroche. Il est question, tour à tour, de pardon, d’inspiration, de stratégie politique, de victoire (« invictus » = l’invaincu), de liberté de l’âme… Alors on se demande si l’on est face à une fable judéo-chrétienne, bouddhiste ou si Clint nous propose une nouvelle philosophie un peu fourre-tout. Quelles sont les références obscures qu’il nous invite à réexaminer ?

Invictus est donc un film à voir absolument, si vous préparez une thèse sur les ressorts du cinéma hollywoodien. Prévoyez tout de même une bonne série B à la sortie, histoire de vous égratigner un peu l’œil et de vous nettoyer de cet excès de bons sentiments.

Carine Ouahrirou

> Film sorti en salles le 13 Janvier 2010

> Lire aussi nos dossiers sur Clint Eastwood dans VERSUS n° 7 (épuisé) et VERSUS n° 11, ainsi que notre critique de L’Échange dans VERSUS n° 14.

Invictus, bande-annonce/trailer en VO

Publicités

7 réflexions sur “« Invictus » de Clint Eastwood

  1. Beau papier, avec une pointe d’humour sur cet épisode imaginaire sur Mandela aux toilettes ! ^^

    J’ai bcp aimé e film… Et même si j’ai bien conscience qu’Eastwood en fait trop question « bons sentiments »,ça ne m’a pas gêné outre mesure.
    Et réussir à m’évouvoir (presqu’aux larmes) avec un hymne national, bel exploit ! D’habitude ça me fait dormir (au mieux) ou je sors de mes gonds ! 🙂

    Et pas d’accord sur cette idée selon laquelle Eastwood aurait une vision trop angélique de la période post-apartheid… En observant bien les images de ceux qui supportent les Bocks à la TV, il y a toujours ce cloisonnement blancs/noirs (on voit ces noirs dans un petit café décrépi, et ces blancs en famille dans un logement plutôt cossu)… Seul ce petit enfant avec les agents de sécurité semble signifier une vraie mixité sociale…

    Voilà.
    Bienvenue dans la « Versus Team » au fait Carine ! 😉

  2. Quelle étrange idée de commencer cette critique en citant « Dirty Harry »… Dirty Harry — seul film ayant ce titre – a été réalisé par Don Siegel et sur la série, Clint n’en a réalisé qu’,Sudden Impact », en 1983. C’est peu pour lui en attribuer la paternité. Le film nous a plu : le propos est sobre mais jamais larmoyant. La mixité, à laquelle vous faites allusion à la fin du film, ne peut pas exister au début du film. Certes, c’est peut-être un tantinet manichéen, mais l’élection de Mandela ne reflétait pas encore tout à fait une réalité dans le pays (voir ce qui s’y passe encore…). Y arriver petit à petit semble être donc un bon choix. Nous avons trouvé le film sans cynisme et justement, c’est son manque de « lourdeur » du propos (on connaît la situation après tout) qui fait son efficacité. La transposition de l’Apartheid comme mode de vie quotidien est bien plus choquant que ne l’aurait pu être une dénonciation purement manichéenne. Ce n’est pas « la liste de Schindler » ni « Cry Freedom » (R. Attenborough, 1987) qui traite de l’Apartheid d’une manière différente. Peut-être le choix même du personnage de Mandela (plutôt qu’un Steven Biko par exemple) implique cette retenue dans un personnage « Gandhiesque » qui voit lui, le monde en gris, gris que vous n’avez apparemment pas vu.

  3. @Fabien : Merci pour ton accueil au sein de la team 😉
    Et oui, en effet, j’ai peut-être été un peu dure avec « Invictus » mais ma déception était à la hauteur de mes attentes. Et puis il s’agit de mon premier papier alors je manque encore de nuances.
    @Jane et Rick : Je n’attribue pas la paternité de l’inspecteur Harry à Mr Eastwood. J’ai voulu évoquer (et manifestement pas réussi) cette période où Clint n’avait pas encore trouvé sa place parmi les intellectuels du monde cinématographique. Et s’il est aujourd’hui encensé par les critiques, il a longtemps été boudé, notamment pour avoir participé à une série un peu manichéenne telle que « Dirty Harry ».
    Quant à la mixité, ce n’est bien sûr pas ce qui manque dans « Invictus », ce serait hors propos. En évoquant les « gris », absents à l’écran, je voulais parler d’une certaine finesse dans les rapports entre les personnages, de scènes en demi-teintes qui sont pourtant chères au cinéaste habituellement.
    Enfin, cette critique est plutôt assassine je l’admets mais on a du mal à se laisser porter par ses émotions quand les ressors utilisés semblent trop évidents.

  4. Bienvenue à toi Carine !
    Et très bon papier ! Si, si même si un peu dur avec ce film. Je l’ai apprécié sans aucun recul et suis d’accord avec toutes tes réserves.
    Cependant, lorsque tu dis « Alors on se demande si l’on est face à une fable judéo-chrétienne, bouddhiste ou si Clint nous propose une nouvelle philosophie un peu fourre-tout. Quelles sont les références obscures qu’il nous invite à réexaminer ? » je crois que justement il s’adonne à une vision inhabituellement lumineuse. Et surtout, je pense que sa démarche était de faire un film à la force inspiratrice prégnante comme le poème Invictus avait pu l’être pour Mandela ou comme les conditions de détention du président ont pu l’être pour le capitaine des Boks. Un excès de bons sentiments certes mais je n’arrive pas à en vouloir à Clint.

  5. Merci Nicolas !
    Quant à Invictus, je dois t’avouer que je n’ai jamais lu ce poème et les quelques bribes entendues pendant le film ne m’ont pas éclairée sur sa portée philosophique.
    Cela dit, j’ai du mal à croire qu’un seul écrit puisse nous inspirer à ce point. Ce sont plutôt plusieurs points de vues qui nous interrogent, nous guident et nous aident à nous forger une vison du monde, non ?
    Siddharta a du échanger avec tellement de personnes, parcourir tellement de chemin pour devenir Bouddha que je doute qu’un seul poème aie pu faire Mandela
    Mais ce n’est que mon opinion 😉

  6. Pingback: « J. Edgar  de Clint Eastwood «

  7. Pingback: « Rebelle » de Brenda Chapman et Mark Andrews – Boucles rousses «

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s