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Pas possible, le film a déjà quatre ans ! Et le voilà qui débarque dans nos salles quelques jours avant les fêtes. L’Australie, c’est loin, on acquiesce volontiers en guise d’excuse retardataire, mais la durée du voyage fut quand même plus que prohibitive. À ce stade, on se demande d’ailleurs quel motif a poussé un distributeur à le sortir au moment où tous les aficionados de la Terre l’auront déjà téléchargé sans vergogne et visionné en boucle (il n’était trouvable nulle part dans nos contrées, alors à qui la faute si c’est arrivé, bande de buses gouvernementales et culturelles ?) : le remords ? La curiosité ? L’opportunisme ? Un esprit d’ouverture enfin retrouvé ? Louons Bodega Films (et non le Seigneur), d’avoir pris l’heureuse initiative de le distribuer en France même si vu le nombre de salles (17 dont 7 dans la capitale, quel intérêt ? Tout à fait à l’image de la répartition des richesses, en somme), l’affaire a tout du suicide commercial. C’est d’autant plus dommage que le film s’affiche comme l’un des plus grands westerns jamais tournés pendant la décennie 2000, en même temps qu’il réaffirme l’incroyable vigueur du cinéma australien du XXIè siècle, qui n’a plus rien à envier à ses prédécesseurs géniaux des glorieuses eighties. The Proposition confirme par ailleurs, et rétroactivement bien sûr, le talent magnétique de John Hillcoat, réalisateur cette année de La Route, autre grand film ténébreux d’une intensité troublante, d’une fébrilité hypnotique.

Scénarisé avec brio par Nick Cave (un script au rythme musical et à la narration tantôt syncopée, tantôt saturée), The Proposition raconte la traque d’un bandit impitoyable dans l’arrière-pays australien du XIXè siècle. Contraint par le capitaine Stanley (Ray Winstone) de débusquer son aîné Arthur (Danny Huston) dans des montagnes reculées et arides, Charlie Burns (Guy Pearce, décidément toujours aussi bon) opère un périple initiatique aux accents rédempteurs, en même temps qu’il participe à une escalade de la violence : celle de forçats irlandais de son « espèce », indomptables bushrangers en lutte contre les colonisateurs britanniques, hors-la-loi en territoire sauvage dont Arthur s’impose comme le chef incontesté – sans morale et sans pitié (mais avec un sens de l’honneur fraternel aussi indéfectible que paradoxal, ce qui rend toute identification biaisée, malsaine, quel que soit le personnage « choisi » par le spectateur dérouté). Cette escalade, au sens propre véritable montée en puissance émotionnelle et ascension graphique (plus le métrage avance, plus l’image sature, prise au piège entre un horizon d’une pureté infinie et un premier plan émaillé, entaillé dans le vif de confrontations balistiques et physiques éprouvantes), qui conduira au fratricide et à la résolution dans le sang d’un principe de justice unilatérale et de civilisation impossible énoncé par le capitaine Stanley, caractère ambigu passant lui aussi de l’autre côté de la « Loi », c’est-à-dire des mœurs violentes des militaires et des autorités autochtones avec lesquels il doit composer.

Photographie spectrale, étrange perméabilité de la morale, saleté chronique des protagonistes tant sur un plan physique que psychique, mise en scène affûtée au couteau, violence hurlante (cette fusillade d’introduction, où la maison de Charlie Burns est prise d’assaut par les soldats de Stanley qui criblent les lieux de balles) puis sourde avant de redevenir explosive (la terrible vengeance d’Arthur Burns contre les geôliers de son frère Mike fouetté à mort) : The Proposition exsude la beauté brutale de l’immensité où s’affrontent ses personnages féroces (les aborigènes eux-mêmes n’hésitent pas à riposter) et se dilue dans la tonalité rougeoyante de ses couchers de soleil, souvent filmés comme le dernier spectacle de vie auquel assistent les deux frères Burns (qui à l’image de ce que véhicule leur patronyme, se brûlent sous les rayons de l’astre solaire, se consument dans la haine de leurs ennemis intimes) unis par des liens du sang incontrôlables et irrévocables. Sang que l’un ne peut s’empêcher de répandre en commettant les pires forfaits, et que l’autre ne veut plus voir couler au risque de renier ce qu’il fut autrefois. The Proposition fait surgir de la platitude désertique et faussement calme une insurmontable violence séculaire, de cette violence brute qui marque la cinématographie australienne depuis ses émergences apocalyptiques (Mad Max) jusqu’à sa cruauté primale (Wolf Creek) pour pervertir une vérité formelle implacable : si l’ouest du western américain est réellement sauvage et impitoyable, celui du genre australien s’avère définitivement barbare. Beau mais terrible.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 16 décembre 2009

> Lire aussi notre chronique de La Route sur ce blog, et notre suivi de carrière sur Greg McLean l’Australien dans VERSUS n° 14.



Bande-annonce en VOST de The Proposition



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