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J’ai toujours aimé Michael Moore, surtout avant de voir ses films. Il faut parfois savoir apprécier le « buzz » (quel affreux terme, au passage !) qui court autour du film avant même de se rendre dans les salles obscure pour jauger la valeur dudit « buzz » et juger la qualité dudit film. Car Moore, ce n’est une surprise pour personne, se traîne derrière lui une réputation bien gratinée, aussi bruyante qu’une armada de casseroles en téflon usagées, qui lui ouvre une quantité de cœurs et lui ferme une aussi importante quantité de portes. C’est qu’il a tendance à titiller un peu trop les puissants, les technocrates, les nantis, les démagos, les arrivistes, les carriéristes, enfin tous ceux qui font le système (cette « bête sauvage » dont parlait Nixon) et ceux qui en profitent en jurant leurs grands dieux qu’ils ne font rien de mal ; c’est qu’il aime particulièrement, le Moore, aller caresser la barbichette des décideurs, des législateurs, des hauts responsables, des élites, bref des politiques, afin de les confronter à ces aberrations qu’ils ont concouru à créer – ne serait-ce que du fait de leur inaction chronique. Même ceux qui n’ont pas vu Fahrenheit 9/11, à savoir les aveugles, les lapons et les manchots du pôle sud, se « souviennent » d’un gros bonhomme chaussé de lunettes et de casquette allant ennuyer ces messieurs-dames les représentants du Congrès, à Washington, histoire de leur proposer d’envoyer leurs propres rejetons en Irak pour faire la guerre aux vilains. Enfin, nuance : allant ennuyer ces représentants qui votèrent en faveur de l’invasion. Si Moore possède bien une qualité, c’est de savoir comment désigner du doigt les coupables, et il ne se gêne nullement pour cela. Une fois désignés, la curée commence.

Ces « victimes » montrées du doigt par le pamphlétaire le plus célèbre et le plus admiré de l’industrie du cinéma sont aisées à reconnaître puisqu’elles font partie du titre. Car le capitalisme est l’affaire des capitalistes, et potentiellement un cas de conscience pour une majorité des êtres humains qui foulent le sol de cette terre. Nous sommes donc tous concernés. Même le chaland qui subit les foudres de l’inexorable profit ; oui, même cet agriculteur, trapu et bonhomme, aussi beauf que savent l’être les Américains de la campagne, qui prépare tristement son déménagement après avoir reçu sa notification d’expulsion. Sa ferme, l’achat d’une vie, vient d’être rachetée par d’autres Américains qui en ont les moyens, et qui n’auront sans doute pas à débourser toujours plus afin de rembourser un prêt à taux expansif. Déménager pour où ? La question se pose d’autant moins qu’elle ne souffre aucune réponse. Le voilà, l’ami « capitalisme » : c’est l’ange monétaire qui descend du dernier étage des Goldman Sachs, Bank of America et autres pour vous offrir le seul ciel étoilé comme toit de maison. Et de cela, l’agriculteur un peu bourru est tout autant responsable que les puissants : parce que, d’une certaine manière, il a laissé faire le système. Comme nous tous. C’est sur cette position que campe un Moore légèrement désabusé, indubitablement fatigué par ses années de pérégrinations idéologiques depuis Roger et moi. Avec l’impression que rien n’a changé.

A sa façon, Moore ressemble à notre hexagonal postier Olivier Besancenot, le talent pour le montage en plus. Lui aussi pourfend sans égards le système tel qu’il s’est installé et pérennisé ; lui aussi monte à l’assaut de ces puissants qui sont autant de châteaux forts à prendre par les armes ; lui aussi souligne avec raison – et un chouia d’idéalisme – les aberrations de notre économie mondialisée. Et lui non plus ne propose in fine aucune solution valable de rechange. En même temps, la différence c’est que Besancenot est un politicien dont le rôle est d’agir, tandis que Moore n’est qu’un pamphlétaire hyperdoué dont les prérogatives se résument à étaler et faire connaître les scories systémiques. Chacun à sa place. Il me semble néanmoins qu’un Moore, pour ces mêmes raisons, aura toujours plus d’impact que tous les Besancenot du monde : parce qu’il cherche moins à convaincre (votez pour moi) qu’à persuader (accompagnez-moi dans le projet d’un changement profond des mentalités). Le champ d’action du cinéaste s’arrête à la porte des institutions et des bastions de la finance ; en attendant, il aura tracé le chemin pour des politiques plus avisés et, surtout, plus réalistes que celles des anti-tout.

Car Moore, et ce n’est pas la moindre de ses qualités ici, nous donne à voir une chose étonnante, en fin de film, une chose bien plus juste que tous ces exemples de dérives capitalistes livrés les uns à la suite des autres comme on enfile des perles (qui a-t-il besoin de convaincre, d’ailleurs, de l’iniquité des traitements infligés à une population qui souffre quotidiennement dans le « pays de la liberté » ?) ; cette chose, c’est la capacité du politique à dépasser l’institutionnel – les clivages idéologiques, les disparités sociales, les pressions lobbyistes – pour puiser sa force dans une inspiration humaine. Il est incroyable de voir ces images de représentant(e)s du Congrès qui harangue leurs collègues et, par-delà les murs, leurs électeurs, afin de les pousser à la révolte ; il y a de l’émotion dans cette façon qu’a le procureur de Chicago d’intimer l’ordre à ses concitoyens de ne pas quitter leur maison lorsque le représentant de la banque vient les expulser. Le rôle du politique n’est-il pas de protéger ses ouailles, tel un messie civil ? Et qui pourrait contredire l’idée que l’on est mieux protégé entre quatre murs et sous un toit ? Logiquement, presque naturellement, Moore change alors d’époque et nous emmène au temps de Franklin Roosevelt, quand le plus grand des immenses présidents américains (exit Lincoln et Kennedy) envoyait l’armée non pour déloger les manifestants dans les usines, mais pour les protéger. Situation rocambolesque ? Certes, mais qui dans un monde idéal ne devrait être qu’une norme. Difficile de dire si le propos de Moore peut être ici compris comme une légitimation de Barack Obama (dont l’espoir diffus se propage dans les allées filmiques de ce Capitalism), que le cinéaste a eu largement le temps de reconsidérer politiquement depuis la réalisation de son film. Toutefois, il est clair que le nouveau président américain suscite l’enthousiasme de l’originalité chez les hommes et les femmes qui ont subi, un moment ou un autre, les foudres du système.

Gare, pourtant, à la tentation de placer Moore sur un piédestal ! Toutes les qualités de son dernier opus (qui n’a que médiocrement marché aux USA malgré un lancement savamment orchestré par Paramount), depuis l’audace physique du cinéaste, qui n’hésite pas à aller en personne taquiner les agents de surveillance des banques afin de réclamer l’argent versé par les contribuables via le plan Paulson, jusqu’à l’excellente pédagogie visuelle qui fait de toute œuvre de Moore un objet à la fois passionnant et ludique, ne peuvent pas éternellement dissimuler ses défauts. Ces défauts sont connus, ils sont récurrents depuis les débuts de sa carrière ; d’une part, le fait que Moore utilise à sa convenance les mêmes armes que ses ennemis (la propagande), d’autre part ce risque constant de la simplification abusive que personne, même doté de la meilleure foi possible, ne peut complètement éviter. En réalité, l’importance de ces défauts varie selon les yeux qui les regardent et les oreilles qui les entendent. Je veux croire que le public possède cette vivacité d’esprit suffisante pour prendre une certaine distance vis-à-vis des images. Mais pour des spectateurs dénués de tout sens critique, le danger est grand de prendre pour argent ( ! ) comptant les propos du cinéaste, parmi ceux qui frôlent au plus près le révisionnisme. Il arrive parfois que les arguments du cinéaste flirtent avec l’exagération stupide d’un Thierry Meyssan, tout occupé à créer de toutes pièces sa future théorie du complot. Différence essentielle tout de même : dans tous les cas Moore a parfaitement conscience de cette tentation à franchir la limite, ce que les conspirationnistes n’imaginent même pas.

Plus qu’un film sur la conspiration, plus qu’un film révolutionnaire (l’appel final résonne comme un cor de chasse destiné à tous les guévaristes convaincus), Capitalism est pour Moore un exutoire autobiographique. On aurait pu penser que le bonhomme de Roger et moi cesserait rapidement d’importuner le spectateur en se présentant devant la caméra et en allant enquiquiner les passants. Pourtant, le cinéaste a continué à se mettre en scène, et plus encore, à mettre en scène sa ville natale, Flint, dans le Michigan, réceptacle de toutes les dérives du système américain (on la retrouve dans une majorité de ses documentaires, y compris Bowling For Columbine). Il y retourne encore une fois pour quelques scènes parmi les plus émouvantes de sa carrière, particulièrement ce passage où, observant le terrain vague que fut autrefois l’usine automobile où il travailla toute sa vie, le propre père de Michael Moore ressasse la nostalgie d’une époque meilleure. Moore ne s’est jamais autant impliqué personnellement dans son projet de mise en scène, allant jusqu’à montrer des images de son enfance heureuse. Un brin d’égocentrisme ? Dans ce cas précis, le terme exact est plutôt : humanisme.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 25 novembre 2009

> Lire aussi : notre dossier sur la politique catastrophique de G. W. Bush vue par Moore dans VERSUS n° 14, notre dossier sur la crise financière et le milieu (mafieux !) bancaire dans VERSUS n° 15, et notre dossier sur les world companies dans VERSUS n° 17, actuellement disponible







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Une réflexion sur “« Capitalism, A Love Story » : un film Da Moore

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